jeudi 28 mai 2020
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Abdou Cissé : «la France ne peut pas refuser à la zone CFA des pratiques monétaires qu’elle met en œuvre depuis 2015»

Abdou Cissé : «la France ne peut pas refuser à la zone CFA des pratiques monétaires qu’elle met en œuvre depuis 2015»

Alors que la BCE et la FED monétisent les dettes de leurs Etats, l’annulation des dettes d’Etats africains est une demande légitime. Les mesures financières de relance budgétaire et économique initiées par les Etats Unis, l’Europe et, entre autres, le Japon et la Chine, nous replongent dans une chronique publiée sur Financial Afrik en décembre 2017 sous la signature de Abdou Cissé, expert en Finance et Actuariat (Lire ici ).

En gros, l’expert sénégalais écrivait : «les pessimistes n’auront aucune raison de crier au gonflement du bilan de nos banques centrales, car nous y avons droit à l’image des pratiques de toutes les grandes banques centrales du monde depuis la crise de 2008 ; aucune raison de crier à une planche à billets déguisée car c’est exactement par ce mécanisme que la Banque Centrale Européenne (BCE) a mis sous perfusion monétaire un pays comme la France depuis mars 2015 ; aucune raison d’avoir peur de l’inflation qui est une réaction normale d’une économie».

Aux antipodes des prescriptions du FMI et de la Banque Mondiale, Abdou Cissé mettait en garde les États africains: «il faut éviter l’endettement des Etats sur les marchés, éviter le financement par des organismes internationaux, et ne pas compter uniquement sur la collecte d’impôts, pour plusieurs raisons comme le niveau d’endettement actuel de nos États et compte tenu de leurs capacités de remboursement ». L’expert sénégalais préconisait ainsi en 2017 une solution, les CFA obligations, largement étayée dans sa chronique. Dans ce nouvel entretien, réalisé dans le contexte de la pandémie mondiale du conronavirus (Covid-19), Abdou Cissé donne son avis sur la situation financière internationale et la demande d’annulation de la dette des africains.

Toutes les puissances du G7 injectent de la liquidité pour soutenir leur économie. Le président Macky SALL et les chefs d’Etats de la CEMAC appellent à l’annulation pure et simple de la dette des pays africains. Les Institutions de Bretton Woods (FMI et Banque Mondiale) proposent plutôt de suspendre avec effet immédiat, le remboursement des dettes des pays en développement et accordent des financements pour les urgences sur demande des pays intéressés. L’idée étant de répondre aux besoins immédiats de liquidités pour faire face aux défis engendrés par la pandémie du Covid-19, en attente d’évaluer l’impact de la crise et les besoins de financement de chaque pays. Que pensez-vous de ces différentes approches ?

La priorité est d’abord de sauver des vies ; le choc sera-t-il temporaire ou durable ? La bataille sanitaire sera décisive et nous prions pour que l’humanité soit très vite épargnée de cette pandémie. Ensuite, je voudrais saluer les efforts de Financial Afrik pour le retour sur mon article de 2017 et sa connexion avec l’actualité. Le Président de la république du Sénégal et les chefs d’Etats de la zone CEMAC ont parfaitement raison de demander l’annulation de leurs dettes ; les autres chefs d’Etats concernés doivent réagir très rapidement dans le même sens. La situation financière internationale impose cette annulation de dette et les chefs d’Etats de la zone CFA doivent s’armer d’arguments techniques et économiques pour défendre cette position devant le FMI, la Banque Mondiale et la France.

Comment pouvez-vous nous détailler ces arguments technique et économique ?

Pour rappel, depuis la crise de 2008, les banques centrales occidentales sont sorties de leur mandat officiel pour mener des politiques monétaires axées sur des taux d’intérêts bas et de l’assouplissement quantitatif avec deux vrais objectifs : financer gratuitement les déficits des Etats et baisser fortement le poids du service des dettes souveraines sous couvert bien sûr de relancer l’économie par l’injection massive de monnaie aux banques.

En dehors de toutes les injections de liquidité démarrées en 2012 par la Réserve Fédérale Américaine (FED) et en 2015 par la Banque Centrale Européenne (BCE), ce mois de mars 2020 est marqué par une continuité à grande vitesse de l’inondation des marchés :

  • Un  programme massif d’injection d’argent frais dans l’économie européenne, pour des achats d’actifs d’urgence pandémie (750 milliards d’euros), lancé jusqu’à la fin de l’année au moins, pour tenter d’aider les entreprises à traverser le choc de l’épidémie ; avec 120 milliards d’euros pour des rachats de titres obligataires sur les marchés jusqu’en fin 2020 ;
  • Un niveau d’injection de liquidité par la FED sans commune mesure que toutes les autres banques centrales (Angleterre, Suède, Japon, Chine …) qui disposent d’une autonomie monétaire ont suivi en pratique.

On note deux  nouveautés comme l’hélicoptère monnaie des Etats Unis (le président TRUMP promet de remettre un chèque de 1000$ à chaque citoyen et 500$ à chaque enfant) et la nationalisation des salaires privés par l’Etat français sur au moins trois mois (Smic et 85% des salaires au-dessus du Smic) ; des évènements inédits dans l’histoire monétaire de l’Occident.

Le franc CFA étant arrimé à l’euro, examinons le cas de la BCE. Depuis 2015 elle s’engage à racheter tous les titres de dettes publiques des Etats européens ; elle achète même à partir de ce mois de mars 2020, les émissions supplémentaires des Etats et précise aussi que la dette grecque est éligible à ce programme. Les objectifs visés étant la relance budgétaire, la baisse des taux d’intérêt d’emprunt d’Etats de la zone euro, le maintien de la liquidité sur les marchés et le financement des entreprises et des ménages.

Le principe du quantitative easing (QE) c’est exactement de racheter des dettes d’Etats et les échanger avec de la monnaie destinée aux détenteurs des titres. La BCE monétise ainsi toutes les dettes européennes et sans limite ; donc pas de crises de dettes, pas de tension sur les taux d’emprunt et pas de limite liée au taux d’endettement des pays de la zone euro (conséquence économique qui fera jurisprudence au cas où la France nous opposerait son éventuel juridisme).

Il reste juste une limite, à savoir jusqu’où la BCE peut s’aventurer en création monétaire. Mais, comme aucun économiste ne s’aventure à l’invention d’un modèle qui  limite cette création monétaire, alors elle ira loin dans l’espace et dans le temps ; et c’est d’autant plus vrai depuis 1971 lorsque les Etats Unis ont coupé le lien entre la monnaie et l’actif terminal, l’or.

Donc les obligations d’Etat d’un pays comme la France sont émises, vendues en primaire, rachetées par la BCE en secondaire. Seulement, ces titres détenus par la BCE vont techniquement disparaitre car sa vocation ne lui permet pas de les échanger avec les autres acteurs des marchés financiers et elle ne pourra pas non plus en exiger le remboursement aux Etats au risque de surendetter des sujets déjà endettés. Donc le rachat des dettes d’Etats par la BCE est techniquement irréversible et équivaut exactement à une annulation pure et simple des dettes souveraines  des pays européens.

De plus, une analyse approfondie des flux financiers de telles opérations entre la BCE, les Etats et les acteurs du marché détenteurs des titres de dettes publiques rachetées, fournit une preuve supplémentaire que ces dettes sont annulées.

Si les occidentaux considèrent qu’un tel montage financier ne représente pas un financement par de la création monétaire indue, c’est qu’ils ont décidé de ne pas appeler les choses par leur nom.

Seulement, nous africains, sommes persuadés, convaincus et certains, qu’au cours des cent prochaines années, les pays européens ne rembourseront jamais leurs dettes à la BCE par le biais d’une production donnant naissance à une création de valeur qui engendre une création monétaire saine. Le désastre financier qu’ils vivent depuis la crise de 2008 démontre que cette chaine reliant la production, la valeur et la création  monétaire a été complètement cassée.

Ainsi, la France se retrouve en 2020 avec une dette souveraine virtuelle, qui n’existe que par son montant car la BCE a la capacité de l’annuler par son pouvoir monétaire illimité (‘ea tenus’) ; On pourrait alors parler de ‘pouvoir d’épuration’ comme certaines ‘centrales’ industrielles.

Aux dernières statistiques, la BCE a déjà racheté environ 417 milliards de dettes publiques française ; et rien que pour la semaine dernière, elle a atteint près de 20 milliards d’euros de dettes européennes.

Il en va de même pour tous les pays du G7 à l’image du Japon dont les deux tiers sont rachetés par sa banque centrale. Ainsi, les dettes de tous les pays en voie de développement doivent être annulées ; le Président Macky Sall et les chefs d’Etats de la CEMAC ont tout à fait raison et peuvent même aller plus loin.

Quels peuvent être les obstacles à une telle demande d’annulation ? Nous faisons allusion aux institutions de Bretton Woods qui proposent un simple gel et les contraintes du CFA avec la France 

A mon avis il n’existe aucun obstacle. Les Etats de la zone CFA doivent parler d’une même voix et lancer un vaste projet qui inscrit ce changement d’orientation monétaire dans les réformes des mécanismes de fonctionnement du franc CFA. La France ne peut pas leur refuser des pratiques monétaires qu’elle met œuvre depuis 2015. Un document projet succinct pourra être rédigé en collaboration avec nos banques centrales avant d’inviter la France autour d’un débat d’experts ; le FMI et la Banque Mondiale doivent nous appuyer pour la réussite de ce projet. En plus des arguments développés ci-dessus, il faut ajouter que la France a vu sa banque centrale stopper toutes ses règles de limitations de budget et de dette jusqu’à nouvel ordre ; donc elle n’a plus de contraintes règlementaires pour se financer. Entre 2008 et 2020 la France a vécu l’explosion de toutes ses frontières entre  politique  monétaire, budgétaire et économique. Le franc CFA est arrimé à l’euro et la France accède à toutes les formes de souplesses monétaires ; cette demande d’annulation de nos dettes est donc légitime, il faut juste qu’on en débatte dans la sérénité, et fixer ensemble les modalités de mise en œuvre.

Après la pandémie liée au coronavirus risque de déboucher sur la crise économique et les difficultés à venir du financement de nos futurs projets ?

Pour nos besoins au sujet de la pandémie et de la crise économique, l’Afrique subsaharienne ne doit pas s’endetter d’autant plus que nous sommes victimes. Pour être précis, la France, le FMI et la Banque mondiale ne doivent pas nous proposer de nouvelles dettes car le G7 doit fournir aux africains toute la liquidité nécessaire pour faire face aux défis et gratuitement ; les africains méritent leur hélicoptère monnaie comme aux Etats Unis et la nationalisation de leurs salaires comme en France ; il faut que nos chefs d’Etats soient vigilants à ce niveau.

Après, il faudra aborder le financement de la construction des structures de l’Afrique subsaharienne que nous n’avons jamais réalisée depuis les indépendances. Cela nécessite un accès aux services publics monétaires que j’ai détaillé dans l’article en référence ci-dessus ; il ne sera peut-être pas nécessaire de créer une société de financement des économies de l’Afrique subsaharienne (SFEAS) car l’agence UMOA-Titres (en collaboration avec son équivalent en Afrique Centrale) pourra pleinement jouer son rôle et créer un relais sous forme de marché secondaire. Il faut noter que cette nouvelle orientation monétaire que je propose dans l’article est nettement plus propre que les pratiques actuelles de la BCE et de la FED, car elle permet d’adosser notre capacité de création monétaire à nos structures et à notre capacité de production (et demain à la valeur de nos richesses).

Au regard des marchés financiers, les banques centrales occidentales comme la FED et la BCE sont devenues des investisseurs volontaires à la détention de toutes les dettes de leurs Etats. Au regard d’une modélisation actif-passif des échanges de flux associés à cette monétisation des dettes souveraines, la BCE porte une double casquette :

  • Elle est devenue le réassureur des Etats européens qui sont des assureurs couvrant le risque lié à la continuité de l’activité de leur économique ;
  • Elle est aussi devenue l’assureur des marchés financiers.

Certes, mais c’est un assureur-réassureur qui ne reçoit aucune prime et accepte de régler tous les sinistres survenus et à survenir, quoi qu’ils en coûtent ; (la CIMA serait enchantée d’accueillir de telles compagnies dans son environnement de contrôle).

Comment expliquer que cette nouvelle orientation monétaire que vous proposez ne mènera pas à des dérives inflationnistes ou même de forte dépréciation de notre monnaie ?

Nous n’aurons aucune dérive inflationniste ni de dépréciation de monnaie pour trois raisons :

  1. En matière de lutte contre l’inflation et de maintien de la stabilité financière, nous ne pouvons absolument rien reprocher à une banque centrale comme la BCEAO ; elle mérite même d’être félicitée ; si les procédures référencées dans l’article de 2017 sont correctement respectées alors nous n’avons pas à douter de la capacité de nos banques centrales à gérer les situations économiques qui se présenteront.
  2. Aussi, si vous regarder de très près le modèle que je propose dans l’article de 2017, il décrit une méthodologie de monétisation des dettes de nos Etats, basée sur la réalisation de projets de développement (production) qui va créer de la valeur qui justifiera clairement la création monétaire.
  3. Aujourd’hui, cette monétisation des dettes est pratiquée par la BCE et la FED (pour ce qui nous concerne de près), mais aussi par les banques centrales du Japon, de la chine et de l’Angleterre ; on le retrouve ainsi dans tous les pays considérés comme développés ; mais nous ne constatons pas de fluctuations importantes entre les monnaies des Etats qui pratiquent cette monétisation de dette. et l’inflation a complètement disparu en Occident depuis la crise de 2008. Le franc CFA est arrimé à l’euro et la France veillera à ne jamais déstabiliser ses entreprises qui sont en Afrique.

Pour ces trois raisons, nous n’aurons aucun risque de dérive.

En conclusion ?

Combien de temps durera cette crise sanitaire ? Prions encore pour que l’humanité entière soit très vite épargnée. De par ses impacts géopolitiques, le virus Covid-19 nous invite à un changement de monde à travers une nouvelle page de l’histoire ; il faut en profiter pour entamer le procès du Capitalisme et son Economie de Marché, car les pays occidentaux tombent de leur piédestal et doivent se rendre compte qu’ils ne sont pas loin du déclin.

Un pays comme la France doit en tirer des leçons pour sortir de son arrogance intellectuelle dans ses relations avec l’Afrique. En effet, les pays de la zone euro sont monétairement beaucoup plus indisciplinés que les pays de la zone franc CFA ; l’Allemagne le leur rappelle tout le temps en refusant de mutualiser les dettes européennes par des Euros bonds en 2010 et par l’émission de Coronabonds en 2020 (car elle est persuadée que les dépenses publiques vont s’envoler en Europe). Tout ce cocktail qui entoure l’Occident, en désordre économique ordonné, donne aujourd’hui à nos gouvernants toutes les cartes pour que la France, le FMI et la Banque Mondiale nous libèrent de la pression continue qu’ils exercent sur nos économies depuis les indépendances.

La crise sanitaire est partie de la Chine, passant par l’Europe pour voyager vers nos pays africains et infecter nos populations qui n’ont pas demandé. Le Coronavirus tue 60 fois moins que la tuberculose et 40 fois moins que le paludisme. Mais vu qu’il affecte essentiellement les autres, alors il faut mobiliser le monde entier en pandémie ; comme si la vie d’un des autres valait en moyenne 50 fois celle d’un habitant du sud. Ce monde doit changer.

Les africains ont besoin de vivre dignement, raison de ce cri de cœur : Debout l’Afrique.

financialafrik

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