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Afrique – Sécurité : repérer et tarir les flux financiers illicites

Afrique – Sécurité : repérer et tarir les flux financiers illicites

Alors qu’ils se donnent des atours idéologiques, les groupes terroristes ne sont souvent que les bras armés d’intérêts économiques construits autour de trafics en tout genre. Du fait de son culte du cash, l’Afrique est particulièrement exposée.

En février 2012, sous l’impulsion de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et de l’Union africaine (UA), le Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique a été constitué. Il s’agit d’un groupe de réflexion présidé par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki pour trouver une réplique adaptée aux flux financiers illicites sur le continent africain. En février dernier, il a publié un rapport dans lequel il est noté que « l’Afrique a perdu, entre 2000 et 2008, plus de 50 milliards de dollars US par an, soit plus que l’aide officielle au développement du continent qui représentait 46,1 milliards de dollars en 2012 ». Au-delà de représenter un frein au développement socio-économique des pays, les flux illicites participent donc à l’affaiblissement des États et des institutions, et menacent la stabilité et la sécurité du continent. « Il ne peut y avoir d’actions terroristes sans financement», a rappelé l’ex-juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière lors du 1er Forum africain de sécurité à Casablanca le 12 octobre dernier.

Au-delà de dispositif national, une coopération intergouvernementale
Au coeur de ces phénomènes, l’Afrique de l’Ouest a mis en place un arsenal de mesures dissuasives et répressives. Mais la bataille est rude dans un continent encore très faiblement bancarisé (entre 5 et 10 % selon les pays) où les échanges passent majoritairement par le troc ou le cash. « Le travail que nous avons fait a été dissuasif, explique Tchimaden Hadatan Sanady, inspectrice principale du Trésor public, présidente de la Cellule nationale de traitement des informations financières (Centif), par ailleurs ancienne ministre du Niger. Sa structure lutte contre le blanchiment d’argent et le financement des terroristes. C’est une institution qui, par son existence même et son action, a un effet dissuasif. Mais est-ce suffisant ? « Nous avons aussi travaillé au niveau du secteur financier : les banques nigériennes ont pris conscience de la nécessité de coopérer avec l’État pour lutter contre ces phénomènes. Désormais, à chaque fois qu’elles remarquent des transactions douteuses, elles font des déclarations », indique-t-elle. À côté de ces mesures nationales, sur le plan régional, des dispositifs ont également été institués dans le cadre de l’UEMOA. « La coopération est systématique entre les pays de l’UEMOA. Nous avons une loi communautaire qui a défini les règles en matière de lutte contre les blanchiments de capitaux et le financement du terrorisme. Pour le Niger, elle date de 2004 », explique-t-elle. Et de poursuivre : « C’est un phénomène transnational, organisé, pour lequel un seul État ne peut pas lutter. De fait, nous avons mis en place une plateforme internationale de coopération, un groupe de 146 pays, le Groupe Egmont, une structure informatique hautement sécurisée, au sein de laquelle les échanges sont systématiques. Et ça fonctionne très bien. » Créé en 1995, le Groupe Egmont est un forum international des cellules du renseignement financier auquel donc des pays africains ont adhéré. Il vise à promouvoir les activités de ses membres en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement des activités terroristes.

L’immobilier, l’import-export… : tracer les investissements à risques
D’autres structures de coopération intergouvernementales existent, dont le Groupe d’action financière (Gafi), un organisme international créé lors du Sommet du G7 de Paris en 1989. Mais face à des phénomènes complexes, opaques et en perpétuel renouvellement, il faudra plus qu’une coopération entre services financiers. « C’est un problème essentiel, difficile à régler », admet le juge Jean-Louis Bruguière, également haut représentant de l’Union européenne auprès des États-Unis pour la lutte contre le financement du terrorisme dans le cadre du Terrorism Finance Tracking Programme/Swift. Même si le Gafi fonctionne, dans des pays comme le Niger, où on a un taux de bancarisation inférieur à 5 % avec un informel important, il est très difficile que les mécanismes fonctionnent. Mais les États doivent en prendre conscience et essayer d’avoir un contrôle sur les financements importants, ce qui nécessite une certaine visibilité. En ligne de mire, les investissements dans l’immobilier ou dans l’import-export, où il y a des possibilités de contrôle sur les opérations criminelles, les trafics en tout genre qui ont crû avec l’effondrement de la Libye, sachant que sur les 15 milliards de dollars de flux financiers, on évalue à 20 % la part des flux illicites. « Nous sommes confrontés à une nébuleuse », explique l’ex-juge antiterroriste, qui distingue trois niveaux de financement. Le premier, le microfinancement, avec une forme très anarchique et opportuniste qui va de la petite contrebande à des trafics en tout genre. « Le trafic de cartes bleues clonées, en 1997 en Europe, a rapporté près d’un million d’euros en un mois et demi. C’est deux fois le financement des attentats du 11 Septembre », indique-t-il. Le deuxième niveau, le macrofinancement, qui provient d’ONG liées à des États, notamment les pays du Golfe. En fait partie également le trafic de drogues provenant d’Amérique du Sud et qui tourne autour de la plateforme ouest-africaine. Troisième niveau, le terrorisme financier, « qui est assez nouveau », souligne le juge. Pour exemple, l’État islamique qui va prendre possession des puits de pétrole en Irak pour les exploiter avec la complicité des États voisins. Une telle complexité mais aussi une telle organisation mafieuse conduisent à forcer les États à agir sur deux plans : la justice et la police. « On ne peut pas lutter contre le terrorisme sans lutter contre le blanchiment », conclut l’ex-juge antiterroriste.

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