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Akinwumi Adesina (BAD) «Notre stratégie: encourager l’agro-industrialisation»

Akinwumi Adesina (BAD) «Notre stratégie: encourager l’agro-industrialisation»

L’Invité Afrique matin de ce lundi est Akinwumi Adesina. Elu il y a tout juste un an à la tête de la Banque Africaine de Développement ( BAD), cet ex-ministre nigérian de l’Agriculture poursuit le travail entamé par son prédécesseur Donald Kaberuka à la tête de cette banque panafricaine de développement . Son slogan c’est le «High Five» soit cinq grands points qui lui paraissent cruciaux pour permettre au continent et à son milliard d’habitants de se nourrir, de s’éduquer, de s’électrifier. Akinwumi Adesina est interrogé par le correspondant de RFI à Abidjan, ville qui abrite le siège de la BAD.

RFI : Vous êtes motivé par cinq grands projets, ceux que vous surnommez les « High Five » en anglais, qui sont d’alimenter, d’électrifier, d’industrialiser, d’intégrer et d’améliorer la qualité de la vie en Afrique. Alors sans remettre en doute vos motivations, pourquoi est-ce que la BAD réussirait mieux que les Etats dont c’est le devoir de faire ce travail ?

Akinwumi Adesina : Prenez, par exemple, la situation de l’énergie. Il faut industrialiser, il faut que les enfants aillent à l’école, il faut que les médecins travaillent, mais on ne peut pas avoir la compétitivité de l’Afrique sans avoir l’énergie. Aujourd’hui, nous avons un problème avec 645 millions de personnes qui n’ont pas accès à l’énergie. Donc c’est un problème. Et pour ça, nous avons déjà lancé un autre programme pour l’énergie pour l’Afrique. On va faire l’investissement de 12 milliards de dollars pendant cinq ans, qui va inclure l’énergie de base, qui va inclure aussi l’énergie renouvelable. Mais en ce qui concerne l’agriculture, vous voyez aujourd’hui, l’Afrique détient 65% de toutes les terres arables disponibles dans le monde qui ne sont pas cultivées. Même l’Afrique aujourd’hui dépense 35 milliards de dollars pour faire l’importation et alors qu’elle a les terres disponibles. D’ici 2025, l’Afrique va dépenser 110 milliards de dollars pour l’importation. Ce n’est pas bien, ça. Donc nous avons déjà lancé ce programme pour ça. Et troisièmement, en ce qui concerne l’industrialisation pourquoi on avait lancé ça ? Vous voyez aujourd’hui l’effondrement des prix de matières premières. Donc les pays qui font l’exportation de matières premières ont toujours subi la volatilité des prix des marchés. Donc c’est très important pour l’Afrique de faire de la valeur ajoutée pour que l’Afrique aussi pousse l’industrialisation et aussi pour la création de l’emploi. Donc notre stratégie, c’est pour pouvoir aider le pays à faire de l’agro-industrialisation.

Et cette stratégie, ou ce défi, il avait déjà été évoqué à Maputo il y a plus de dix ans de cela maintenant, où chaque Etat s’était engagé à consacrer 10% de son budget chaque année à l’agriculture. Dix ans plus tard, on s’est rendu compte qu’il y avait à peine sept ou huit pays qui avaient vraiment respecté ce quota de 10% du budget. On se dit qu’il y a un manque de volonté politique.

Je pense que les choses changent. Il y a différents exemples aujourd’hui en Afrique avec beaucoup de succès.Vous voyez le succès au Rwanda, ici en Côte d’Ivoire avec le cacao. Vous voyez par exemple, ce qui se passe en Ethiopie et même au Sénégal avec la production du riz. Et deuxièmement, c’est que l’approche même change. Il y a l’investissement qu’il faut sur l’infrastructure, sur la vulgarisation et sur la recherche et développement. Et troisièmement, si vous ne faites pas de développement de chaîne de valeur et vous mettez simplement sur la production, ce ne sera pas réel. Donc ça veut dire qu’il faut qu’il y ait un développement intégré de ce secteur par les chaînes de valeur agro-industrialisation. C’est fondamental pour les terres qui sont disponibles.

L’industrialisation du continent est possible, elle est même probable. On commence à le voir en Afrique de l’Est, Ethiopie, Kenya. Mais on voit aussi que c’est aussi pour les investisseurs, pour les entreprises privées, le moyen de trouver une main-d’œuvre africaine moins chère que la main-d’œuvre asiatique. Donc c’est une bonne chose pour l’emploi. Mais est-ce que c’est une bonne chose pour le droit du travail, pour les salaires ?

Il faut qu’il y ait une industrialisation qui permette à l’Afrique de profiter de son avantage comparatif, parce que le coût de la main-d’œuvre est faible. Je prends par exemple l’Ethiopie : sur les textiles, le salaire pour la main-d’œuvre qui est bien formée en Ethiopie aujourd’hui, c’est environ 38% du salaire de la même personne en Chine. Ça veut dire qu’il y a un avantage comparatif. Donc c’est lié à une délocalisation de l’industrie de l’Asie vers l’Afrique. C’est très important ! Mais ce qui est important c’est : est-ce que nous avons l’électricité ? Parce que sans électricité, qu’est-ce qu’on peut faire ? Est-ce que nous avons la compétence nécessaire pour le faire ? Donc raison pour laquelle avec la Banque africaine de développement, nous avons créé un programme pour la création de l’emploi pour les jeunes. C’est pour améliorer la capacité ou bien les compétences des jeunes.

Il faut quand même que les Etats soient vigilants sur le droit du travail ?

Absolument ! Le droit du travail est très important. Il faut payer bien les gens. Il ne faut pas faire l’exploitation des gens. Donc on n’est pas pour ça.

Est-ce que les décideurs n’ont pas tendance en Afrique à se payer de mots, des termes galvaudés comme « Afrique verte, Emergence, Croissance inclusive, Renforcement des capacités »… Ce sont des mots, mais la population a du mal à voir la concrétisation de ces mots-là.

Oui, parce que si vous voyez aujourd’hui il y a la croissance en ce qui concerne le PIB. Il n’y a personne qui demande ça. Les gens ne demandent pas ça. Donc il faut qu’on voie l’impact de la croissance économique sur la vie des gens. Il faut qu’il y ait une augmentation au niveau de l’emploi. Il faut que notre zone rurale soit transformée de zone de misère en zone de la prospérité. Pour moi le développement, ce n’est une question d’argent. C’est comment on utilise l’argent pour accélérer l’impact visible de développement sur la vie des gens. Les mots c’est facile à dire, mais ce qui est important ce sont les résultats sur le terrain.

 

 

 

Frédéric Garat / rfi.fr

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