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Alcatel-Nokia, le coup de maître de Michel Combes

Alcatel-Nokia, le coup de maître de Michel Combes

Arrivé il y a deux ans à la tête d’un groupe “en faillite”, le directeur général de l’équipementier télécoms a très vite jugé inéluctable une alliance. Récit des tractations secrètes avec les équipes du concurrent finlandais.

Nom de code : Boston. Six mois de négociations secrètes menées entre Paris, Londres et Helsinki impliquant une poignée d’hommes… L’histoire de la fusion entre le finlandais Nokia et Alcatel-Lucent est digne des meilleurs scénarios de thrillers. La conclusion de ce suspense industriel s’est jouée le 14 avril dernier au petit matin avec la publication d’un communiqué commun annonçant le mariage des deux équipementiers. Un homme a marqué cette histoire de son empreinte : Michel Combes, directeur général d’Alcatel-Lucent. Il a influencé les grandes lignes de ce scénario en trois actes.

Hommes de confiance

Sa nomination à la tête du groupe franco-américain, en février 2013, marque le début de l’histoire. “Je rejoins une entreprise en faillite”, rappelle-t-il solennellement. Le nouveau patron place aussitôt des hommes de confiance aux postes-clés. Philippe Guillemot, un ancien d’Areva et d’Europcar, spécialiste du management de crise, arrive en juin en numéro deux. Les finances sont confiées à Jean Raby, Canadien charismatique, banquier d’affaires, ancien de Goldman Sachs. Alors PDG de l’institut CSA, Bernard Sananès, l’ami de toujours – les deux hommes se sont connus en cabinet ministériel entre 1993 et 1995 –, orchestre en coulisses la communication de l’opération de sauvetage.

En urgence, Michel Combes engage son plan Shift, fortement inspiré de son expérience du plan Top auprès de Thierry Breton, à France Telecom, en 2002. Alcatel cumule toutes les tares : perte de confiance des clients, problème de compétitivité, poids de la dette… Chaque année, ce sont 600 à 800 millions d’euros de cash qui partent en fumée. “On a brûlé les meubles pour chauffer la maison”, résume Jean Raby, qui orchestre l’augmentation de capital et le refinancement d’une partie de la dette. Son fait de gloire : le remboursement en août 2014 d’un prêt contracté en décembre 2012 et gagé sur les brevets de l’entreprise.

Le deuxième acte démarre à l’été 2014. Alcatel-Lucent va mieux, pourtant Michel Combes est pris de doute. Le groupe a maintenu ses investissements en R&D autour de 2,3 milliards d’euros, mais ses concurrents dépensent deux fois plus. Il craint l’asphyxie et ne voit qu’une issue : l’alliance. “Dans l’état où se trouve Alcatel, il n’avait pas d’autre choix”, observe un ancien patron de France Telecom.

Bercy dans la confidence

Au passage, Michel Combes contredit ceux qui le soupçonnent d’avoir eu en tête dès le départ d’habiller la mariée pour mieux la vendre. “Je me suis rendu compte que la mutation technologique était beaucoup plus rapide que prévu”, assure-t-il. Les réseaux 4G saturent déjà et le groupe doit investir dans les prochaines générations technologiques, qui ne feront plus la différence entre mobile et fixe. Huawei, Samsung, Ericsson, Nokia… Michel Combes voit “tout le monde”.

En juillet 2014, il rencontre discrètement Rajeev Suri, le nouveau PDG de Nokia, dans un hôtel londonien. “Nous avions tous les deux envie de discuter, chacun a exposé sa vision et nous avons vu les complémentarités entre nos groupes”, raconte le patron indien. Les rendez-vous entre les deux états-majors se succèdent. En novembre, les équipes se retrouvent dans une propriété détenue par Nokia, près d’Helsinki. Les administrateurs du finlandais ne sont pas convaincus par le deal : l’affaire Dailymotion a laissé des traces… Au début de l’été 2014, Michel Combes avait informé Arnaud Montebourg à Bercy de ses intentions : “Je ne lui ai jamais caché la situation de l’entreprise, il était en soutien.” Son successeur, Emmanuel Macron, est sur la même ligne. Le gouvernement a d’ailleurs fait plancher Roland Berger sur les solutions possibles pour l’équipementier. Les consultants sont arrivés aux mêmes conclusions.

Les tractations s’accélèrent. En mars 2015, une rencontre a lieu chez Sullivan & Cromwell, les avocats d’Alcatel : les managers de Nokia entrent discrètement par la porte de service. Les deux camps se retrouvent ensuite à Londres, chez les conseils de Nokia, à Canary Wharf. Les négociateurs arrivent dans des limousines aux vitres teintées qui les conduisent au troisième sous-sol. La réunion se tient en haut de la tour, sur un étage vide, à l’exception d’une table et de quelques chaises.

Début avril, les fondements de l’accord sont en place, mais une rumeur fait flamber les valeurs : Alcatel céderait son activité mobile à Nokia. Le 13 avril, coup de fil inquiet des représentants du New York Stock Exchange. Michel Combes demande conseil à Gérard Rameix, le président de l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui lui recommande d’informer les marchés. Le communiqué tombe le lendemain. L’acte final se profile.

“Soutiens extérieurs”

“Je m’étais préparé aux fuites”, assure le patron d’Alcatel. Depuis plusieurs semaines, Bernard Sananès travaille à un plan de communication, activable à tout moment. Le document évoque le rachat de l’entreprise Atlanta par Boston et dresse la liste des journalistes, politiques, syndicalistes, hommes d’affaires… qui serviront de “soutiens extérieurs”. La note insiste pour que la communication soit gérée depuis Paris. Le jour J, tout est paré. Le 14 avril au matin, les 300 salariés du siège apprennent la nouvelle. Devant leur abattement, un Jean Raby survolté tente de positiver : “Soyez gourmands et agressifs.” Il les incite au “reverse takeover”.

Dans l’après-midi, les deux patrons sont reçus par François Hollande. Dans la foulée, Emmanuel Macron se félicite de la fusion. Quinze jours plus tôt, des émissaires du gouvernement avaient pris le pouls de l’administration américaine. Michel Combes a réussi son audacieuse manœuvre de communication, mais il n’en écrira pas l’épilogue. Il doit rejoindre, en septembre, l’équipe de Patrick Drahi, le nouveau nabab des télécoms.

Gilles Fontaine
challenges.fr

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