mercredi 13 novembre 2019
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Anne Bioulac : « Le développement des télécoms propulsera l’entrepreneuriat des femmes d’Afrique »

Anne Bioulac : « Le développement des télécoms propulsera l’entrepreneuriat des femmes d’Afrique »
Anne Bioulac est co-Managing Partner chez Roland Berger et présidente du comité scientifique de WIA Philanthropy, la fondation de l’Initiative Women in Africa (WIA). Elle a dirigé l’an dernier la première étude sur l’entrepreneuriat des femmes qui a révélé les Africaines comme les premières entrepreneuses au monde. Cette année, à l’occasion du troisième sommet WIA qui s’est tenu à Marrakech les 27 et 28 juin, Bioulac et son équipe ont étudié un peu plus en profondeur la tendance entrepreneuriale des Africaines. Pour La «Tribune Afrique», elle revient sur quelques points clés.

Women in Africa : plongée au cœur de la riche entrepreneuriale, ainsi s’intitule le rapport 2019 sur l’entrepreneuriat féminin en Afrique dévoilé au Women In Africa (WIA) Summit qui s’est tenu les 27 et 28 juin à Marrakech. Après la première édition de cette étude l’an dernier qui révélait les femmes africaines comme les championnes du monde de l’entrepreneuriat avec un taux de 24% des femmes en âge de travailler qui s’orientent vers la création et le développement d’entreprises, le cabinet Roland Berger, en partenariat avec la fondation WIA Philanthropy, a creusé au sein de la grande communauté des femmes entrepreneures du Continent pour en révéler les spécificités.

L’étude a été réalisée sur la base d’un sondage auprès d’un échantillon représentatif de 1 200 personnes issues des mondes entrepreneurial, académique et professionnel, à travers le Continent.

L’un des points qui interpellent dans cette étude, c’est que les femmes africaines (84% des sondées) n’entreprennent pas pour s’enrichir…

Anne Bioulac : Oui, c’est très frappant ! Et nous avons bien pu noter la différence avec les hommes. Il en ressort clairement que les femmes veulent entreprendre pour changer le monde, avoir un impact positif sur la société, alors que les hommes cherchent plutôt à être indépendants. Finalement, être riche, chez les hommes comme chez les femmes, n’est pas forcément la première motivation pour entreprendre.

Comment expliquer cette tendance chez les femmes ?

Je pense qu’il y a chez ces femmes une envie de répondre aux besoins de la société. Nous avons à titre d’exemple participé à la sélection des lauréates du programme WIA 54 et le constat que nous avons fait est tout aussi frappant. Dans les types de startups qu’elles créent, il y en a énormément qui sont liées à l’impact social, notamment dans l’agriculture et l’éducation. Ces femmes présentent vraiment une vraie volonté de nourrir les gens, de les éduquer, donc développer leurs territoires respectifs.

Je pense qu’un entrepreneur entreprend aussi pour répondre aux problèmes de la société. Donc quelque part, ces femmes entrepreneures essaient de résoudre les problèmes auxquels elles peuvent être confrontées, soit dans leurs villes, dans leurs villages ou dans leurs familles. C’est pour cela qu’on a voit bien en fait ce fort impact social qu’elles peuvent avoir.

Justement, cette concentration sectorielle à consonance sociale fait-elle de l’entrepreneuriat social le type d’entrepreneuriat le plus répandu en Afrique, par rapport au l’entrepreneuriat business au sens strict du terme ?

Rapport WIA

Je pense qu’à court terme, l’entrepreneuriat social est sans doute celui qui fonctionnera en Afrique. Toutefois, je pense également qu’on verra évoluer ces tendances. Car un des messages transmis par cette étude est qu’aujourd’hui, l’entrepreneuriat des femmes n’est pas très Tech. Seuls 30% des projets sont basés sur une technologie de pointe. Pourtant la technologie dans le contexte actuel favorise la croissance des startups, leur permet de se développer et de réaliser beaucoup plus rapidement des économies d’échelle. Je pense qu’émergera, dans un avenir proche, un enjeu de transformation de ces startups africaines.

Trois obstacles à la professionnalisation de l’entrepreneuriat féminin en Afrique demeurent, selon le rapport : le manque de formation, le peu nombre d’interlocuteurs (accompagnement financier) et les inégalités de sexes. Comment l’expliquez-vous ?

L’étude de l’année dernière nous avait permis de constater que l’entrepreneuriat se développe le plus souvent dans des milieux où les femmes n’ont pas accès à l’éducation. Et n’ayant pas, par ricochet, accès au marché de l’emploi, elles créent leurs propres emplois. La démarche a cependant des limites, car cela peut être plus difficile parfois de s’étendre, de grossir, de mieux cerner les règles … D’ailleurs sur toutes les femmes que nous avons interviewées, 80% disent que l’éducation des femmes et des petites filles est absolument prioritaire. C’est cela qui leur permettra de connaitre les codes du monde du travail, de la finance et d’être capables de se développer.

Après, nous constatons qu’alors que l’Afrique est une terre d’entrepreneuriat, très peu d’incubateurs existent. Il y en a 17 fois moins qu’en Europe et 35 fois moins qu’aux Etats-Unis, pourtant les structures d’accompagnement des entrepreneurs sont très importantes. Cette réalité rend ainsi difficile le développement de l’entrepreneuriat des femmes africaines.

Outre cela, il y a bien sûr la question du financement. Ici, je signale toutefois que la problématique est universelle, même si les femmes africaines le soulignent également. En effet, ces femmes ont plus de difficultés que les hommes à accéder à des financements. Et c’est à ce niveau que devrait intervenir la formation, pour donner confiance aux femmes, sachant que comme je le dis, ce problème est universel. J’ai réalisé une étude en France, et la situation y est exactement la même. Les femmes lèvent plus difficilement des fonds, parce qu’elles doutent un peu plus d’elles, elles ont un peu plus de difficultés à se mettre en avant… Or, pour lever des fonds, réclamer des financements, il faut être un peu plus sûr de soi. C’est pour cela que l’éducation et la formation sont absolument essentielles.

Plusieurs études, notamment celle de la Banque mondiale, établissent clairement que les femmes remboursent leurs crédits…

Elles n’osent pas ! Généralement, lorsqu’un homme demandera 200 une femme demandera 100, parce qu’elle va se contenter du strict minimum, alors qu’un homme pensera toujours à en demander plus. La question est donc vraiment importante. C’est pour cette raison qu’à mon avis, la formation est essentielle. Il s’agit de leur inculquer qu’elles peuvent le faire et que leurs projets le méritent parce qu’ils sont aussi et souvent plus performants que ceux des hommes. Elles remboursent, elles sont donc des personnes fiables pour les établissements financiers.

Comme enjeux du développement de l’entrepreneuriat féminin, le rapport évoque la formation à la gestion entrepreneuriale. Pourtant, le sondage touche également les étudiants et en Afrique, les écoles de commerce rentrent dans les mœurs académiques ? L’étude porte-t-elle plus sur les femmes des milieux ruraux ou citadins ?

Les femmes de ces deux sphères sont prises en compte dans l’étude. Il est important de donner les bases aux femmes entrepreneures des zones rurales, pour qu’elles comprennent qu’elles doivent savoir valoriser leur travail. Pour ce qui des femmes issues des milieux plus développées, je pense qu’il faut également garder à l’esprit qu’on peut avoir bénéficié d’une bonne formation en gestion globale, sans toutefois être un bon entrepreneur. C’est pour cette raison que l’enjeu de la création de structures spécifiquement dédiées à l’entrepreneuriat (incubateurs, …) est important. Car, il y a une façon bien précise de gérer une société où il faut lever des fonds, faire des raccourcis, faire des choix rapidement, sachant qu’on n’a pas toujours la même notion du temps. Cela nécessite des formations spécifiques qu’il est important de développer à mon avis.

Un autre enjeu important selon le rapport : « le perfectionnement des infrastructures bancaires et des télécoms». Que faut-il comprendre ?

Sur le volet bancaire, je pense que le plus important est de faciliter l’accès au financement. Le perfectionnement des infrastructures télécoms, cependant, me parait absolument essentiel, parce que pour que le digital se développe, il faut qu’il y ait de la connectivité. Cela représentera à l’avenir un important levier du développement de l’entrepreneuriat féminin africain. Comme je disais plus haut, les entrepreneures africaines lancent peu de projets Tech parce qu’elles y vont avec les moyens qui leur sont rapidement accessibles. Cela me fait penser que pour un plus grand essor de l’entrepreneuriat des femmes en Afrique, il faut un plus grand développement des télécoms.

Il existe en Afrique aujourd’hui de nombreuses femmes entrepreneures dont les business excellent. Pour faire un lien avec l’étude de l’année dernière qui les révélait les plus entrepreneuses au monde, comment ces femmes peuvent-elles impactées leurs homologues du reste du monde et les pousser à sortir de leurs zones de confort ?

Personnellement, j’estime que l’étude de l’an dernier a été la grande leçon. Avec leur taux d’entrepreneuriat [24%, NDLR], ces femmes africaines montrent que c’est possible ! Comme je disais l’an dernier, quand on a moins à perdre, on est moins entreprenant.

Mais voir de quoi sont capables les femmes africaines parfois dans des conditions difficiles représente une vraie leçon de vie pour nous toutes. Au regard du taux d’entrepreneuriat particulièrement faible en Europe et au regard de ce qui se passe en Afrique, nous devrions toutes prêter attention à ce dynamisme. Je trouve aussi que l’orientation d’un grand nombre de ces startups vers la société, l’écologie, … est extraordinaire. On le voit bien aujourd’hui que l’écologie va devenir une priorité majeure pour le monde de demain. Et les femmes africaines travaillent déjà sur comment préserver la terre, comment en sortir le plus grand potentiel, comment s’assurer que le principe de l’inclusion sociale est respecté… Pour moi, ces femmes représentent une vraie leçon pour l’ensemble des femmes sur des modèles d’entrepreneuriat nouveaux qui peuvent se développer.

Propos recueillis par Ristel Tchounand

afrique.latribune

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