lundi 22 juillet 2019
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Aude de Thuin : «Avec Women in Africa, nous voulons mettre en avant le phénomène de la reverse innovation»

Aude de Thuin : «Avec Women in Africa, nous voulons mettre en avant le phénomène de la reverse innovation»
Les 27 et 28 juin prochain se tiendra à Marrakech la troisième édition du Women In Africa (WIA) Summit, l’événement annuel qui rassemble les femmes entrepreneures des 54 pays du Continent et d’ailleurs, en vue de les outiller et débattre autour de l’entrepreneuriat et du leadership des femmes africaines. Aude de Thuin, éminente entrepreneure et fondatrice de Women In Africa Initiative s’est confiée à La Tribune Afrique.

Cette année, 500 femmes et hommes venant de 75 pays fouleront le sol marrakchi le temps du Women In Africa (WIA) Summit, du 27 au 28 juin prochain. Parmi eux, 54 femmes viendront de chacun des pays du Continent pour aiguiser leurs compétences de patronnes et gestionnaires dans le cadre du programme WIA 54, conçu par l’organisateur de l’événement, la fondation WIA Philantropy en partenariat avec plusieurs structures dont le cabinet Roland Berger. Un programme à l’issue duquel seront mise à l’honneur 7 lauréates opérant dans sept secteurs savoir : l’agriculture, le digital, l’éducation, la fintech, la santé, l’environnement et l’innovation sociale.

« Comment les femmes africaines engagent le monde et créent un nouveau paradigme », telle est la thématique centrale abordée à cette édition. Les discussions tourneront notamment autour de l’éducation des filles, de sciences, des femmes dans les médias, mais aussi de corruption. Deux prix particuliers seront décernés : la femme agricole de l’année pour récompenser une femme investie dans ce domaine et l’homme africain de l’année pour reconnaître l’engagement d’un homme dans la promotion des femmes au sein des milieux socio-économiques.

Derrière toute cette grande mobilisation de businesswomen africaines se cache Aude de Thuin, la fondatrice de l’initiative Women In Africa, cette plateforme internationale lancée en 2016 avec pour mission le développement économique et l’accompagnement des femmes africaines leaders et à haut potentiel. Entrepreneure aguerrie et femme de conviction, Aude de Thuin est une habituée de la promotion des femmes. Créatrice du Women’s Forum, une plateforme mondiale de promotion du leadership féminin classé en 2007 par le Financial Times parmi les cinq premiers forums influents dans le monde, elle est également auteur de « Femmes et si vous osiez » qu’elle a écrit pour démontrer la « puissance » -un mot qu’elle aime bien- du leadership des femmes. Bien qu’elle ait passé en 2018 le flambeau de la présidence du WIA à la Nigériane Hafsat Abiola, Aude de Thuin reste très proche de l’évolution de l’initiative. Elle était à Casablanca le 13 juin dernier pour présenter au public l’épine dorsale de la troisième édition de cette rencontre féminine africaine, ouverte aux hommes, qui se veut être la plus grande plateforme d’observation de l’entrepreneuriat des femmes au monde.

Quelle va être la spécificité de cette troisième édition du Sommet WIA ?

Aude de Thuin – L’essentiel du programme cette année repose sur la construction d’une nouvelle Afrique dans sa relation avec les autres continents. C’est le choix que nous avons fait. Nous avons décidé de changer le narratif concernant l’Afrique. Jusqu’à présent on parle toujours de Chine-Afrique, Europe-Afrique ou Amérique-Afrique… Lorsque nous avons travaillé sur le programme, les femmes africaines ont décidé d’exprimer la manière dont elles veulent travailler avec le monde et comment elles conçoivent les relations des pays du Continent avec le reste du monde.

Ce changement du narratif consiste à parler plutôt d’Afrique-Europe, Afrique-Asie… Et sur ce volet, nous ne nous focaliserons pas uniquement sur la relation avec la Chine comme c’est généralement le cas, mais nous élargirons le débat, car plusieurs autres pays asiatiques travaillent avec le Continent, à l’instar de la Corée, l’Indonésie ou le Japon. Nous évoquerons aussi la relation Afrique-Amérique, sur laquelle s’exprimeront beaucoup de femmes à la fois africaines et américaines, particulièrement à propos des relations nouvelles que les femmes souhaitent établir entre elles dans le cadre du business. Ce choix du narratif était très important pour nous.

Par ailleurs, nous renouvelons une de nos conférences qui a cartonné l’année dernière, « Men with Women », dans laquelle intervient le ministre Moulay Hafid Elalamy [ministre marocain de l’Industrie, NDLR] qui est tout à fait légitime, puisqu’il a mis des femmes à la tête de ses entreprises avec le résultat que l’on connait. L’une des choses auxquelles nous tenons beaucoup est le programme d’identification des meilleurs modèles d’entreprises créées par des femmes, que nous avons relancé pour la troisième fois avec le groupe Roland Berger. Nous avons reçu énormément de dossiers, près de 2000 ! Je crois que nous sommes devenus la première plateforme au monde à observer comment les femmes transforment le Continent par la création d’entreprises.

La dernière édition du WIA a justement été marquée par la publication d’une étude qui révélait le leadership des femmes africaines en matière d’entrepreneuriat dans le monde …

En effet, le Continent est le premier au monde à avoir autant de femmes entrepreneuses, puisqu’elles sont plus de 26% à être versées dans les affaires. Comme les années précédentes, nous allons recevoir une femme par pays du Continent, donc 54. Elles viennent toutes à Marrakech et pendant les deux journées précédant le Sommet, elles vont assister à des bootcamps que nous avons notamment mis en place avec Laura Kakon de Honoris United Universities, pour leur dispenser des formations qui leur permettront de grandir dans le management de leurs entreprises. Il y a des sessions en français ou en anglais, sur comment travailler avec son banquier, comment grandir avec un investisseur à ses côtés, comment parler aux médias, comment travailler son marketing digital à l’heure des réseaux sociaux. L’année dernière, 16 femmes ont gagné un MBA en participant à ce programme. Elles étaient tellement douées que les professeurs ont voulu qu’on les aide à aller encore plus loin. Aussi, nous présentons ces femmes à des investisseurs, nous les suivons tout le reste de l’année, nous les connectons avec le reste du monde, pour montrer à quel point elles ont un rôle dans les économies des différents pays du Continent.

Elles sont des exemples. C’est un fait. Mais, comment emmener les femmes du reste du monde à s’inspirer de l’avancée des Africaines dans l’entrepreneuriat ?

C’est pour cela que WIA existe. C’est-à-dire que notre rôle est de montrer au reste du monde que les femmes africaines sont en train d’avancer. Et cette accélération est rendue possible grâce au digital. 90% des candidatures que nous avons reçues travaillent avec le digital et le numérique. C’est dire que le numérique et le digital permettent d’aller au-delà des frontières. Et cela permet à ces femmes -j’en suis personnellement fascinée- de créer des modèles auxquels on n’aurait jamais pensé avant. Elles partent souvent de très loin -comparées à nous en Europe ou en Amérique-, ayant évoluées pendant de longues années dans des environnements limités -souvent dépourvus de moyens de communication … Mais cet isolement est désormais rompu grâce au numérique et au digital. Et c’est là où nous sommes complètement dans notre rôle à Women in Africa qui est celui de les connecter.

J’ai, à titre d’exemple, mentoré une entrepreneure béninoise, une de nos lauréates en 2016 qui vient d’ailleurs de lever 500 000 euros pour développer son projet. Après l’avoir lancé dans son pays -le Bénin, elle l’a ensuite déployé en Afrique de l’Ouest notamment au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Actuellement, des pays d’Asie sont en train d’y regarder et l’ont déplacée parce que son invention les intéresse. C’est ce qu’on appelle le phénomène de la reverse innovation. C’est assez fascinant et c’est ce que nous voulons mettre en avant avec Women In Africa. Ces inventions sont assez inouïes. Il est clair que ce n’est pas propre aux femmes, mais j’en parle spécifiquement parce que c’est mon sujet dans le cadre de Women In Africa. Globalement, toutefois, l’Afrique est en train d’inventer des modèles qui fascinent le monde entier et beaucoup d’investisseurs et multinationales y regardent. J’ai été, à titre d’exemple, jury de startups africaines à Vivatech. La lauréate était une startup créée par des femmes tunisiennes. Pour le jury, pourtant mondial, c’était une sorte de découverte de ce que peut produire l’Afrique. On voit bien que le Continent n’est pas en reste en matière de création d’entreprises.

Là où l’Afrique est encore en retard, en tout cas concernant les femmes, c’est au niveau de la confiance des investisseurs. Le sujet sera d’ailleurs abordé lors du Sommet de Marrakech dans une session intitulée « La corruption a-t-elle un sexe ? ».

En ce qui nous concerne, nous continuerons de progresser à l’aune de ce que nous observons au travers des candidatures que nous recevons pour rassurer les investisseurs. Il faut qu’on leur apprenne encore plus combien les femmes africaines sont des entrepreneures nées, car la plupart du temps, elles le sont sans le savoir. A la base elles dirigent leurs familles avec une mentalité d’entrepreneure. Et quand vient s’y greffer un projet d’entreprise, elles réussissent plus aisément grâce à leur mentalité forgée par les dures réalités de la vie. Tout cela est assez fascinant

En parlant de financement, vous déplorez souvent les préjugés du monde financier à l’encontre des femmes entrepreneures africaines et pensez qu’il faudrait repenser leur accompagnement financier. A votre avis, quel devrait être le positionnement des banques et fonds d’investissement au sujet des entreprises des femmes ?

La première chose est qu’il faudrait arrêter de penser charité quand on parle des femmes africaines. Depuis des décennies, on pense microcrédit, charité, soutien, ONG, … lorsqu’il s’agit de femmes africaines, parce que l’on a d’elles l’image de femmes en souffrance. Mais, cela traduit en réalité la méconnaissance de ces femmes et de leurs forces. Il faut donc changer le narratif pour les investisseurs. C’est pour cette raison que notre travail avec Roland Berger nous permet de mettre en lumière ce dont ces femmes sont capables. Nous recevons de plus en plus de dossiers disposant d’une forte capabilité, des projets présentant un bon potentiel de rentabilité et qui vont de ce fait intéresser les investisseurs. Il est donc très important que les investisseurs se forgent un nouveau regard sur les entrepreneures africaines.

D’autre part, un autre phénomène -qui personnellement me fascine- pourrait aider l’Afrique, c’est le retour des femmes après une expérience à l’extérieur de leur pays. Ce phénomène est important, aujourd’hui, pour le Continent. Il est un peu lié à cette fierté africaine dont j’ai beaucoup parlé depuis le lancement de Women In Africa. Les femmes -tout comme les hommes d’ailleurs- veulent dire :  »Je suis fière d’être Malienne, je suis fière d’être Nigériane, je suis fière d’être Sud-africaine, … »Cela tranche avec le contexte antérieur, où on était beaucoup plus dans le complexe. Et cette fierté les emmène à une sorte de puissance qui joue actuellement en leur faveur.

Ce retour des expatriés dans leur pays est un phénomène formidable, parce que ces gens ont la connaissance de systèmes économiques normalisés, de ce que doivent être des relations normales entre différents partenaires économiques lorsqu’on crée une entreprise, ils ont une connaissance des relations avec les banques, les investisseurs, les fonds d’investissements… et cette expérience sera très favorable à la création d’entreprises plus structurées sur le Continent. C’est donc un atout à prendre en compte dans les années à venir.

Il y a de plus en plus d’initiatives autour de l’entrepreneure africaine. Cela peut même parfois donner l’impression d’un effet de mode. Est-ce suffisant, à votre avis, pour susciter une prise de conscience profonde, à tous les niveaux, du potentiel des femmes du Continent ?

Cela n’arrivera pas du jour au lendemain, évidemment. J’ai lancé Women In Africa à la demande de femmes africaines qui sont venues me chercher parce que j’avais créé Women’s Forum et que ce dernier a eu et continue d’avoir un impact énorme sur les femmes à travers le monde. Elles sont venues me chercher parce qu’elles savaient la colère qui est mienne en matière d’injustice envers les femmes. Ce que j’aime avec Women In Africa, c’est que nous donnons confiance aux femmes africaines en les mettant à l’honneur. Je suis très consciente qu’il faudra du temps. Mais ce temps -à l’aune du numérique et du digital, avec notamment les réseaux sociaux- se raccourcit. Car, les choses peuvent aller très vite aujourd’hui. Les inventions n’attendent plus quatre à cinq ans pour attirer les investisseurs. Nous sommes aujourd’hui dans un monde de l’immédiateté. Je pense donc que, bien qu’en général ce monde n’est pas favorable aux femmes, il y a de l’espoir.

En revanche, il nous faut faire attention -c’est à ce niveau que mon travail avec Women In Africa est important-, à encourager les femmes à aller dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes. L’intelligence artificielle -à titre d’exemple- est véritablement en train de bousculer le monde. C’est comme à l’époque du Far West américain où nous sommes passés du cheval à la voiture. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle va complètement perturber dans un premier temps, bousculer les codes, ce qui conduira à l’invention de nouveau modèles économiques.

J’ai récemment découvert une société travaillant sur le cancer du sein. Celle-ci avait trouvé une solution dédiée. Cependant, cette entité est à 100% masculine. Cherchez l’erreur ! C’est à ce niveau que se situe le problème de ce monde. Il faut que les femmes travaillent beaucoup plus en groupe, car elles ont une tendance à être solitaires. Je le sais parce que personnellement, en tant qu’entrepreneure, j’ai été solitaire pendant des années, par peur, par complexe… Une telle femme aura tendance à systématiquement créer quelque chose de petit. Aujourd’hui, le monde ne peut plus se le permettre, le monde a besoin des femmes. De plus, les résultats sont impressionnants !

Dans un édito récemment publié dans Le Point, Nicolas Barveres écrit : « L’étude des performances des 300 plus grandes entreprises mondiales établie que les plus féminisées présentent une rentabilité des capitaux et des résultats opérationnels supérieurs respectivement de 47 à 55% par rapport à celles gouvernées uniquement par des hommes. Au sein du Fortune 1000, les entreprises dirigées par des femmes ont généré sur 12 ans un rendement des fonds propres supérieurs de 226% à celui du FP500. Enfin, les sociétés du CAC40 dont l’encadrement est féminisé à au moins 35% ont affiché entre 2006 et 2016 une progression de 60% de leur cours, contre une perte de 4% pour l’ensemble de l’indice ». Ces chiffres sont d’une puissance terrible et c’est ce que les investisseurs doivent regarder. Quand ils le comprendront, beaucoup de choses changeront positivement. Car, il n’y a aucun risque que les entreprises prennent des femmes. Une femme ne veut pas virer les hommes, jamais ! Ce que la femme veut c’est le partage du pouvoir, pour un monde plus équilibré. Et c’est aussi cela le message que je veux véhiculer.

Alors que la mobilisation récente fait émerger peu à peu le leadership féminin, comment, à votre avis, les entreprises peuvent-elles davantage capitaliser sur le potentiel des femmes d’un point de vue pratique ?

Sur un plan pratique, ma recommandation pour commencer est la suivante : lorsqu’une entreprise recrute un cadre, il faudrait qu’elle ait systématiquement un CV homme et un CV femme. Les entreprises seront surprises qu’autant de femmes que d’hommes sur le marché du travail sont à mesure d’occuper les postes qu’ils proposent. Ensuite, si une femme est choisie, ils verront très vite la différence. Car des études ont déjà démontré qu’il est beaucoup plus agréable de travailler dans une entreprise disposant d’un équilibre hommes-femmes. L’ambiance de l’entreprise en est changée, les réunions uniquement masculine également, ainsi que les réunions généralement planifiées à 6 heures ou 7 heures du soir, alors que les femmes ont les enfants à gérer. L’équilibre hommes-femmes apporte donc un changement d’état d’esprit de la part des hommes.

Il faut toutefois reconnaître que le changement de générations de dirigeants – car ils ont presque tous des femmes professionnellement actives- auquel on assiste récemment, suscite l’émergence de nouvelles pratiques managériales. Personnellement, je crois beaucoup au phénomène d’observation de leurs propres vies professionnelles, car lorsqu’ils arrivent chez eux, si leurs femmes n’étaient pas rentrées à une certaine heure pour s’occuper des enfants et parfois même des parents âgés, parce qu’elles devaient rester comme eux à des réunions tardives, comment fonctionnerait la maison ? Au sein des entreprises, il y a besoin de changement tant sur le plan organisationnel que comportemental. Personnellement, je crois que derrière leur attitude, les hommes expriment une peur non formulée de perdre le pouvoir et il faut, à ce niveau, les rassurer. Une femme est une PME à elle toute seule. C’est elle qui s’occupe des enfants, qui s’assure que le frigo est assez fourni en provisions, qui doit planifier les activités extra-scolaires des enfants, elle a souvent les parents dont il faut s’occuper, en plus de son travail dans la journée, c’est un magnifique cerveau pour les femmes qui présentent une agilité absolument formidable dont la mise au service des entreprises est un atout formidable pour le business.

Et salutaire donc pour l’Afrique qui court actuellement vers ses objectifs de développement…

Totalement salutaire ! Et si les hommes étaient capables d’être un peu moins tournés vers eux-mêmes, ils verraient le bénéfice que leurs entreprises et la société toute entière tireraient de ce phénomène.

Ristel Tchounand

afrique.latribune

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