dimanche 08 décembre 2019
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Aux économies africaines de justifier l’afro-optimisme

Aux économies africaines de justifier l’afro-optimisme

L’Economiste: Quels défis voyez-vous pour les économies africaines d’ici la fin de la décennie?
– Stéphane Colliac: D’ici à 2030, les économies africaines devront justifier les es­poirs qui ont été placés en elles. La signature d’un accord de libre-échange continental et la mise en oeuvre de réformes d’ampleur dans nombre de pays africains ont permis à ces derniers de progresser largement dans le classement Doing Business. Cette année, le Maroc, le Kenya, le Nigeria ou le Togo sont une nouvelle fois parmi les pays à avoir adopté le plus de réformes. Toutefois, l’amélioration du cadre réglementaire ne saurait suffire. En effet, les progrès réalisés ne se matérialisent pas vraiment en termes de croissance, puisque cette dernière devrait être de 1,9% en 2019, comme en 2020: pas d’accélération anticipée, donc, pour 2020. L’adaptation du cadre réglementaire est une condition nécessaire, mais non suffisante de la croissance africaine.
Le financement en est une autre. Et ici, peu de progrès. Il importe de développer un financement stable de l’économie, plutôt par investissement direct que par endettement et plutôt financé localement que par l’inter­médiaire d’investisseurs étrangers. Ce n’est pourtant pas le chemin qui est pris. La dette est même de façon croissante l’instrument de financement privilégié.
La dette obligataire n’est pas la panacée, mais la dette bilatérale encore moins, car opaque et souvent peu à même de générer la croissance économique espérée. On peut rester optimiste et espérer des progrès d’ici à 2030, mais force est de constater que le chemin que l’économie africaine prend est celui d’une croissance de l’ordre de +3% en moyenne sur la prochaine décennie: insuf­fisant pour améliorer vraiment les niveaux de vie.

– La croissance à faible contenu en emplois est un frein pour lutter contre la pauvreté extrême dans les pays africains et résorber les déficits budgétaires. Com­ment sortir de ce piège?
– Il est une évidence que l’augmentation majeure de la productivité agricole est un  des subventions s’est fortement rapproché. Cette quadrature du cercle n’est évidem­ment pas sans risques, puisque couper brutalement dans des subventions comme cela a été fait au Soudan ou au Zimbabwe peut entraîner une envolée de l’inflation et une récession majeure. La question sociale  est capitale, comme on l’a vu par le passé en Egypte, en Tunisie ou même au Maroc. Le fait est que la croissance africaine telle qu’elle devrait être, ne sera pas suffisante pour éviter ces écueils. Cela n’empêche pas des cas de réussite à citer en exemple: le Kenya en est un, avec une croissance très diversifiée sur l’agriculture, l’industrie et les services et un exemple tel que M-Pesa internationalement reconnu.

– Une zone de libre-échange au niveau continental vous paraît-elle faisable?
– La mise en place d’une zone de libre-échange au niveau continental a le mérite de montrer la direction. Les pays africains commercent très peu entre eux, à un point quasi caricatural. Même la zone CFA qui pourtant partage la même monnaie n’échappe pas à la règle. Trop de pays afri­cains ont aujourd’hui une stratégie de crois­sance fondée sur le développement d’une production domestique en substitution aux importations.
L’Algérie et l’Egypte sont des exemples récents de ce type d’offensive autarcique. Le Maroc a certes développé une stratégie payante d’exportation de produits manu­facturés vers l’Europe, mais le manque de débouchés africains reste patent. Le déve­loppement d’un hub portuaire à Lomé est un grand succès pour le Togo et comble le vide laissé par un port de Lagos conges­tionné. Mais quid d’échanges qui peuvent être interrompus du jour au lendemain par des contrôles administratifs aux frontières, voire la fermeture comme c’est le cas ac­tuellement entre le Nigeria et ses voisins? S’il est un domaine du Doing Business où l’Afrique ne fait pas de progrès c’est en ma­tière de barrières à l’exportation. Alors, oui, la zone de libre échange est bienvenue et son potentiel est fort. La raison indique tou­tefois que ce projet risque fort de se heurter à des barrières conséquentes, d’autant plus dans une décennie de basse croissance, telle que celle qui se profile. Dans cet environne­ment, plus qu’un projet continental, une in­tégration purement régionale apparait avoir une probabilité de succès plus élevée.

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Alors que la zone de libre-échange africaine devrait entrer en vigueur, les perspectives de croissance restent anémiées: une pierre dans le jardin d’une plus grande intégration commerciale

                                                                    

Le risque «Franc CFA» est bien réel

 – Existe-t-il à moyen terme un «risque Franc CFA» au regard de dé­bats qui agitent les pays de l’UEMOA?
– Il existe d’ores et déjà un risque. Il est dans la Cemac où on entend certes moins de contestations contre le Franc CFA, mais pour une raison simple: les pays de la zone sont bien contents d’en bénéficier. Objectivement, avec la chute du cours du pétrole, le CFA est surévalué pour ces pays. Cette surévaluation a des conséquences: accumulation de déficits, montée inexorable de la dette et fragilisa­tion du ratio masse monétaire sur réserves de change (dont le niveau est un indica­teur de bonne santé, assurant le bon fonc­tionnement de l’union monétaire). Pour les entreprises engagées dans la région, il est donc nécessaire de se prémunir contre un risque accru de non-paiement. Ceci ne doit pour autant pas masquer le risque bien réel de crise.
Dans l’UEMOA, notre sensation est très différente. La situation est très asymé­trique. Il est vrai que l’horizon commer­cial donné par la Cedeao est différent des frontières de l’UEMOA. La moitié des pays de l’UEMOA a sa relation écono­mique principale à l’extérieur de la zone Franc. Par exemple, le Burkina Faso est très intégré avec le Ghana, qui est son débouché maritime et le principal pays de migration. Il est donc naturel de songer à une Union monétaire dans la Cedeao, mais l’ECO dont on parle pour 2020 ne sera qu’une unité de compte, pas une monnaie véritable. Il a fallu à l’Europe une trentaine d’années pour aboutir à l’Euro: autant dire que le CFA est encore appelé à durer.

Propos recueillis par Abashi SHAMAMBA
leconomiste

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