Ces derniers mois, la courbe des taux d’intérêt (c’est-à-dire pour les différentes échéances) s’est inversée, un phénomène qui alimente les inquiétudes sur l’économie mondiale et les marchés actions, puisqu’il indique traditionnellement une augmentation du risque de récession. “Si l’on se réfère aux sept dernières décennies, le décalage temporel entre l’inversion de la courbe des taux et le début de la récession est en moyenne de 22 mois”, rapportait dernièrement Christopher Dembik, responsable de la recherche macroéconomique chez la banque danoise Saxo Bank.

Reste que sur le seul front industriel, la récession est plus qu’un spectre, c’est “malheureusement devenu une réalité”, souligne de son côté l’économiste Marc Touati, président du cabinet ACDEFI. “C’est du moins ce qu’indique l’évolution des indices des directeurs d’achat (PMI) à travers la planète. Et pour cause : en mai, l’indice PMI de l’industrie mondiale est tombé sous la barre des 50 (la limite entre expansion et contraction, NDLR), à 49,8 précisément, un plus bas depuis octobre 2012. On recense désormais 21 pays en récession industrielle, 11 tout juste à la frontière, c’est-à-dire avec des indices PMI inférieurs à 51 et 3 autres qui en sont tout proches. 35 pays sont donc actuellement en grave difficulté industrielle !”, dénonce l’expert.

L’Inde et la Chine freinent, bridant ainsi la croissance asiatique

Parmi les grands pays, c’est-à-dire ceux qui contribuent significativement à la croissance mondiale, “seul un a connu une amélioration de son activité industrielle en mai. Il s’agit de l’Inde, dont l’indice Nikkei PMI Industrie a progressé de 0,9 point en mai. Il reste toutefois inférieur de 1,6 point à celui de février dernier… Beaucoup plus inquiétant, l’indice Nikkei Services a encore baissé de 0,8 point en mai, soit une chute de 3,5 points depuis novembre dernier. A 50,2, il se rapproche dangereusement de la zone de récession et atteint désormais un plus bas depuis mai 2018”, note Marc Touati.

L’Inde étant la deuxième locomotive de la croissance mondiale, derrière la Chine, ce net ralentissement produira des effets négatifs non seulement en Asie, mais également sur l’ensemble de l’activité internationale, souligne-t-il. La Chine a également connu un mois de mai assez difficile sur le front des indicateurs des directeurs d’achat, l’indice Caixin PMI ayant stagné à 50,2 dans l’industrie et reculé de 1,8 point dans les services, à 52,7.

Brésil : l’embellie est derrière nous

Du côté du Brésil, la première économie d’Amérique latine, “l’embellie de 2017-2018 est déjà terminée”, note Marc Touati. En mai, les indices PMI des directeurs d’achat – 50,2 dans l’industrie et 47,8 dans les services – y ont fortement régressé. Après avoir déjà reculé à 0,5% au premier trimestre 2019, contre encore 2,3% au quatrième trimestre 2017, le glissement annuel du PIB brésilien pourrait ainsi tomber à 0% d’ici l’été prochain, juge l’économiste.

L’Oncle Sam et le Royaume-Uni souffrent aussi !

La première économie mondiale n’est pas épargnée. En mai, les indices Markit PMI des directeurs d’achat ont chuté de 2,1 points aux Etats-Unis, tant dans l’industrie que dans les services. “Avec des niveaux de respectivement 50,5 et 50,9, ils atteignent des planchers depuis juillet 2009 et février 2016. Autrement dit, après être remonté à 3,2% au premier trimestre 2019, le glissement annuel du PIB américain devrait retomber vers 1,5% d’ici le troisième trimestre 2019”, souligne Marc Touati, qui précise néanmoins que cette décélération est tout à fait “logique, compte tenu de la longueur historique de l’actuel cycle d’expansion américain (45 trimestres consécutifs de progression du PIB !).

“Même si Donald Trump baisse encore les impôts et que la Réserve fédérale décide d’assouplir prématurément sa politique monétaire, le ralentissement de la croissance américaine ne pourra être évité”, martèle l’expert, qui estime toutefois qu’il restera limité au moins jusqu’aux élections de 2020.

La deuxième grande économie anglo-saxonne connaît également un net ralentissement de son activité. En mai, les indices Markit des directeurs d’achat britanniques ont atteint 49,4 dans l’industrie, 48,6 dans la construction et 51 dans les services. “Des services qui, une fois encore, devraient permettre de sauver les meubles.

Reste qu’au vu de ces évolutions, le glissement annuel du PIB britannique devrait bien retomber vers 1% d’ici l’automne prochain”, souligne Marc Touati.

Les pays de la zone euro à la peine, l’Allemagne boit la tasse !

A l’exception notable de la Grèce, qui ne fait que rattraper une petite partie du retard accumulé depuis 2008, “les principaux pays de l’Union économique et monétaire (UEM) sont soit en récession industrielle, soit proche d’y entrer. Même les anciens champions de la croissance eurolandaise, et notamment l’Irlande, l’Autriche et l’Espagne, sombrent dans une forte décélération industrielle”, s’alarme l’économiste, qui précise que la palme de la récession revient à l’industrie allemande.

Même si la résistance de l’activité dans les services contrecarre quelque peu le marasme industriel, l’indice Markit composite de la zone euro demeure particulièrement faible, à 51,8, si bien que le glissement annuel du PIB de l’UEM devrait bien descendre vers 0,5% d’ici le troisième trimestre 2019, selon lui.

La résistance appréciable des services, mais qui demeure insuffisante pour effacer les contre-performances industrielles, est un phénomène qui s’observe également au niveau mondial. En effet, en mai, l’indice PMI composite monde a baissé de 0,9 point, à 51,2, soit un plus bas depuis juin 2016. Cette évolution “confirme notre prévision d’une croissance mondiale d’au mieux 2,8% en moyenne sur l’ensemble de l’année 2019.

Un résultat inférieur de 0,7 point à la croissance annuelle moyenne des trente dernières années et aussi un plus bas depuis 2009”, souligne Marc Touati. Or, cette perspective ne semble pas encore intégrée par les marchés d’actions, qui évoluent actuellement non loin de leurs sommets, à l’instar de Wall Street…