dimanche 24 janvier 2021
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Comment mieux aider les pays émergents africains

Comment mieux aider les pays émergents africains

Le développement de l’Afrique passe par trois pistes : une exigence plus forte en matière de corruption des élites ; l’adoption d’une fiscalité des entreprises qui permette de débloquer des ressources pour la santé et l’éducation ; l’ouverture au monde pour favoriser l’émergence d’entreprises de main-d’œuvre. Séquence « Changer de monde », volet 2 : « Un monde plus juste »

En 2015, les pays membres de l’ONU se sont fixé dix-sept Objectifs du développement durable (ODD) pour bâtir un monde plus juste. Jean-Paul Moatti, alors président de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), a participé l’an dernier à une première évaluation. Il constate : « Les indicateurs de santé, de réduction de la pauvreté, d’éducation, vont souvent dans la mauvaise direction. On observe une hausse des inégalités entre les pays et à l’intérieur de ces pays. »

En Afrique, la crise actuelle pourrait aggraver le phénomène. « Le pétrole représente 40 % des exportations africaines. La chute brutale des prix est un handicap », souligne-t-il. En raison des faiblesses des systèmes de santé, les Africains ont été confinés. Cela a contribué à freiner la progression de l’épidémie, mais « a jeté 50 millions de personnes de plus dans l’extrême pauvreté », estime Jean-Paul Moatti.

Ces vingt dernières années, l’écart s’est creusé entre le continent africain et les pays émergents d’Asie. L’engagement pris par les pays riches de consacrer 0,7 % de leur PIB au développement semble avoir fait long feu. La motivation s’est émoussée, notamment face à la corruption constatée.

La corruption

« Une étude de la Banque mondiale a montré récemment la corrélation, dans certains pays du Sud, entre les dates de versements des aides au développement effectuées par la Banque mondiale et celles des dépôts sur les comptes bancaires de paradis fiscaux », souligne Sophie Lemaître, juriste au U4 Anti-corruption Ressource Centre de Bergen (Norvège). Elle s’inquiète « du risque de détournement des fonds envoyés, en urgence, pour lutter contre le coronavirus, sans garde-fou ».

Face au fléau, quelques progrès ont été accomplis. « Il y a encore quinze ans, on ne pouvait pas évoquer la corruption, constate Sophie Lemaître. Depuis 2005 et la convention des Nations unies contre la corruption, des législations ont été mises en place et des poursuites sont plus souvent engagées. » Le cadre est là, mais trop de pays ont transposé la convention sans se donner les moyens de l’appliquer. Et les organismes de contrôle sont trop souvent dépendants des pouvoirs politiques.

« On doit être plus rigoureux », résume Laurent Duarte, au Secours catholique-Caritas France. Le coordinateur de la campagne « Tournons la page » lie cette corruption à la durée des dirigeants en Afrique. « Plus ils restent au pouvoir, plus ils construisent des systèmes de captation des ressources. »

La rigueur passe par la transparence. « La société civile doit être autour de la table quand on discute de la répartition de l’aide publique au développement », souligne Laurent DuarteUne société civile, avec ses lanceurs d’alerte, s’est construite sur le continent. « Des gens se battent avec constance et courage. Il s’agit de les soutenir face à des régimes qui se durcissent », assure Laurent Duarte. L’engagement, risqué, de ces jeunes lanceurs d’alerte permet poursuites et condamnations, autant de signes publics que la corruption n’est pas acceptable.

Transparency International France s’est ainsi portée partie civile dans le procès des « biens mal acquis » visant à confisquer pour 150 millions d’euros de patrimoine détenu par le vice-président de Guinée équatoriale. « Cela a permis de dénoncer des comportements qui, hier, paraissaient normaux, se félicite Sara Brimbeuf, chez Transparency. Il faudra ensuite organiser la restitution de l’argent afin qu’elle bénéficie à la population qui a été volée. »

Lutter contre la corruption rétablirait la confiance des Africains en leur État. Ils pourraient alors plus facilement accepter de contribuer, particuliers et entreprises, à l’édification de services publics de qualité par l’impôt.

La mise en place d’une réforme fiscale au niveau international est en cours d’élaboration à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Elle pourrait redonner aux États les moyens de déployer des politiques publiques pour mieux couvrir les besoins en santé ou éducation de leur population.

Comment mieux aider les pays émergents africains

La réforme, quasiment prête, pourrait dégager 92 milliards d’euros d’impôts supplémentaires. Elle prévoit de redistribuer les droits à taxer, de façon à ce qu’il devienne possible de prélever des impôts sur des entreprises qui n’ont pas forcément de présence physique dans un pays. Il s’agit notamment de pouvoir taxer davantage les grandes sociétés du numérique, comme Google ou Apple.

Le projet envisage également un taux minimum d’imposition sur le bénéfice des entreprises de 12,5 %, valable dans le monde entier. Aujourd’hui, les entreprises se soustraient au fisc en localisant des activités rentables dans des pays accommodants.

Selon l’OCDE, cette réforme – qui doit maintenant être approuvée par le G20 réunissant les grandes économies mondiales – aura deux effets. Le premier volet va déplacer une partie des recettes fiscales vers des pays émergents, où sont les consommateurs, au détriment des pays de production, comme l’Allemagne ou les États-Unis. Mais le deuxième volet va faire augmenter la taille globale des impôts prélevés sur les entreprises, si bien qu’aucun État ne verra, au final, ses recettes fiscales diminuer.

L’OCDE ne précise pas comment ces recettes supplémentaires seraient réparties. Elle indique simplement que l’effet serait « important pour les pays en développement dans la mesure où elles sont les plus affectées par les pratiques d’évitement fiscal des entreprises ».

Des investisseurs chinois

Le développement de l’Afrique passe aussi par celui de ses industries manufacturières. Ce sont elles qui ont fait l’émergence de l’Asie, ces trente dernières années. Déjà, la Tunisie et le Maroc ont développé leur tissu industriel, profitant de la proximité du marché européen. L’Éthiopie voit des investisseurs chinois implanter des industries textiles pour bénéficier du faible coût de la main-d’œuvre.

Mais ce sont encore des exceptions. Gianluca Orefice, professeur à l’université Paris Dauphine, constate « que le continent africain est le moins intégré au commerce international. Les pays africains ont signé très peu d’accords de libre-échange entre eux. Or, cela a été la clé de la réussite de l’Asie. Ce continent a organisé une répartition entre ses pays de la chaîne de valeur des produits ».

Le Vietnam, la Thaïlande, la Chine se partagent, par exemple, la production des différents composants des smartphones. Chacun peut se spécialiser dans le registre de production où il a un avantage comparatif.

En Afrique, l’autre clé de la réussite industrielle tient à l’amélioration du niveau d’éducation. L’Asie a fait le choix de former ses cadres à l’étranger en finançant leurs études, notamment sur la côte ouest des États-Unis. Ils étaient ensuite obligés de revenir travailler chez eux. « Cela a été du gagnant-gagnant, car ces jeunes asiatiques sont devenus des passerelles culturelles avec les États-Unis », souligne Gianluca Orefice.

Pour l’universitaire, le développement industriel de l’Afrique demandera au moins deux décennies. À court terme, il ne freinera donc pas les mouvements de migrations vers l’Europe. « Le niveau de pauvreté est tel en Afrique que, même si l’on améliore un peu le marché de l’emploi, l’attraction de l’Europe restera élevée, explique Gianluca Orefice. Cette immigration a des effets positifs dans les pays riches, car elle peut répondre à une pénurie de main-d’œuvre. Comme, par exemple, dans les travaux des champs, en Italie ou en Espagne. »

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1996, l’annulation de la dette des pays pauvres

Faut-il annuler la dette des pays pauvres pour les soutenir face au coronavirus comme l’a proposé le président Macron le 13 avril dernier ? L’idée n’est pas nouvelle. Mais est-elle bonne ? Le retour d’expérience de l’initiative PPTE – pour « pays pauvres très endettés » – lancée en 1996 par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale invite à poser la question.

Le programme visait déjà à effacer l’ardoise des États ayant atteint un niveau d’endettement jugé insoutenable, à condition qu’ils s’engagent à réformer leurs économies et à lutter résolument contre la pauvreté. Or, un quart de siècle plus tard, le bilan paraît contrasté.

Au total, 36 pays, dont trente en Afrique, ont bénéficié d’un allégement global de 70 milliards d’euros. Les partisans du programme font valoir que les ressources budgétaires dégagées par le non-paiement des intérêts ont permis à certains pays d’augmenter leurs dépenses sociales, dans la santé ou l’éducation notamment.

Mais les critiques soulignent que rayer d’un trait de plume la dette peut aussi encourager au laxisme. Une dizaine de pays africains se retrouvent d’ailleurs aujourd’hui avec des niveaux d’endettement tout aussi préoccupants qu’hier. D’autant qu’une grande partie de cette dette est détenue, désormais, par des acteurs privés qui seront sans doute moins enclins à passer, une fois de plus, l’éponge.

la-croix

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