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Comment Sodexo prospère dans les prisons françaises

Comment Sodexo prospère dans les prisons françaises

En forme, le groupe français décline sa marque dans l’univers pénitentiaire, une belle piste de croissance. Et pas qu’en cuisine: emploi et formation sont aussi au programme. Visite exclusive pour «Challenges».

La Bourse hésite aujourd’hui entre sanction et félicitation à l’égard du groupe Sodexo. Le champion des services a annoncé ce matin une hausse de près de 10% de son chiffre d’affaires pour 9 mois, mais il a aussi prévenu que les résultats de l’année entière seront moins bons que prévus en raison du durcissement de l’économie sur ses grands marchés en Amérique latine notamment. On ne parlera pas de profit warning, tant le correctif dans les prévisions est minime: le groupe dirigé par Michel Landel prévoit une croissance interne de 2,5% et non plus de 3%. Dans le copieux portefeuille d’activités du groupe français, un secteur est particulièrement prometteur: les services aux administrations et tout particulièrement pénitentiaires.

Missions de réinsertion au Royaume-Uni

Cette activité en fort développement explique la croissance de plus de 10% réalisée par le groupe au Royaume-Uni. Sodexo y a signé un contrat baptisé Transforming rehabilitation programme, dans 6 régions, consistant à accompagner des détenus vers leur réinsertion. «Nous sommes arrivés dans les prisons avec la restauration, mais nous nous efforçons de répondre à des demandes de plus en plus spécifiques, vérifiées et quantifiées par les administrations, y compris sur le thème de la réinsertion», explique Nicolas Thomazo, président de Sodexo Services Justice.
Outre la Grande-Bretagne, pays le plus avancé en termes de sous-traitance, le groupe est également présent dans les prisons belges, néerlandaises, chiliennes et françaises. «Nous nous interdisons de répondre à des appels d’offres de pays qui continuent à pratiquer la peine de mort», précisent les responsables de Sodexo qui, avec l’accord du ministère de la Justice, ont exceptionnellement accepté d’ouvrir à Challenges les portes de l’établissement pénitentiaire de Liancourt (Oise) le 30 juin dernier.

Concours de pâtisserie avec Lenôtre

Première surprise le jour de notre visite, cet établissement organisait un grand concours de pâtisserie à l’image du concours télévisé «Qui sera le prochain Grand Pâtissier?», actuellement diffusé par France 2. Dans la cuisine de l’établissement, quatre détenus en cours de formation professionnelle, étaient en train de préparer un dessert («Duo rouge et vert»: pâte sablée pistache, compotée de fraises ganache pistache et coulis de fraise) sous la surveillance d’un véritable chef pâtissier. «Pour nous c’est une excellente manière de détecter des talents et de porter la bonne parole, sur le bonheur que l’on peut trouver dans ce métier», explique Matthieu Janiec, pâtissier chez Lenôtre. Filiale de Sodexo, Lenôtre participe à cette opération organisée dans 5 des 35 établissements pénitentiaires gérés par le groupe.

Une manière de souligner l’étendue des missions exercées par le groupe privé dans cette prison de 616 places qui héberge à la fois un centre de détention (détenus condamnés) et une maison d’arrêt (simples prévenus ou condamnés à des peines de moins de deux ans). «Dans cet établissement, nous servons près de 500.000 repas par an aux détenus et près de 15.000 au personnel pénitentiaire, mais nos missions ne s’arrêtent pas là, explique Bruno Husset, directeur de la croissance et de la fidélisation des administrations publiques centrales chez Sodexo. Nous sommes aussi en charge de la formation professionnelle, de l’encadrement des détenus au travail, de la maintenance de l’établissement, du transport des détenus pour leurs transferts ou hospitalisation, de la gestion des déchets et l’entretien des locaux, de la “cantine” (vente de biens de consommation au sein de l’établissement), de la blanchisserie et de l’accueil des familles (le parloir et son planning) et la garde d’enfants ».

Trouver du travail aux détenus

La liste est longue mais Sodexo, qui ne réalise que 7% de son chiffre d’affaires français dans cette activité, aimerait beaucoup l’allonger, comme en Angleterre. Selon les termes de son contrat à Liancourt, Sodexo doit aussi trouver les donneurs d’ordre qui fourniront du travail aux détenus autorisés à travailler en prison. L’année derrière 127 de ces salariés «pas tout à fait comme les autres», (1.600 pour l’ensemble des prisons gérées) ont effectué des tâches de manutention pour le compte d’entreprises très variées, qui ne souhaitent pas être citées. Dans les trois ateliers de Liancourt, l’ambiance est très studieuse. Dans le premier, une trentaine de détenus sont en train d’assembler des composants électriques. Plus loin, d’autres marquent des pièces détachées au laser. Des tâches répétitives qui demandent de la précision mais que les donneurs d’ordre auraient pu sous-traiter en Asie. «Nous apportons des solutions à des entreprises parfois en difficulté ou alors confrontées à un surcroît d’activité», explique le responsable des ateliers. «Nous avons une équipe de 8 commerciaux qui démarchent les entreprises afin de fournir le volume de 2,2 millions d’heures de travail que nous devons fournir à nos 1.600 détenus travailleurs en France, selon les termes de notre contrat», révèle Nicolas Tomazo.

Des CAP obtenus en prison

Quelques mètres et plusieurs portes grillagées plus loin, se déroule un cours de formation professionnelle à la soudure. Le formateur, recruté par Sodexo, fabrique avec ses élèves des presses à briques en métal qui seront expédiées en Afrique via une ONG. «Nous choisissons les formations dispensées en détention après avoir étudié les besoins des entreprises locales et les métiers porteurs», souligne la responsable. Elément-clé de leur future réinsertion, les détenus peuvent suivre l’une des cinq formations qualifiantes dispensées sur place et sanctionnées pour certaines par un CAP. Sodexo est présent dans cet établissement depuis sa construction en 2004 et y a gagné plusieurs marchés, qui représentent un chiffre d’affaires de 6 millions d’euros annuels et occupent une cinquantaine de salariés (pour 189 surveillants pénitentiaires et plus de 600 détenus).
Le système paraît efficace. Pourquoi l’administration française ne fixe-t-elle pas comme son homologue britannique des objectifs de réinsertion ou de non-récidive à l’opérateur privé? Il faudrait briser plusieurs tabous et personne n’y est encore prêt. «Seules les missions régaliennes –surveillance, direction et insertion– de l’administration pénitentiaire ne sont pas susceptibles d’être confiées à des prestataires privés», souligne Pascal Spenle, directeur du centre pénitentiaire de Liancourt.

Jean-François Arnaud
challenges.fr

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