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Coproduction EuroMed-Afrique : comment accélérer l’industrialisation de l’Égypte ?

Coproduction EuroMed-Afrique : comment accélérer l’industrialisation de l’Égypte ?
Mounir Abdel Nour, ancien ministre de l'Industrie et du Commerce de l'Égypte, durant son intervention dans le cadre des petits-déjeuners de la Méditerranée et de l'Afrique, coproduits en partenariat par l'Ipemed, Bpifrance international et La Tribune, à Paris, le 4 octobre 2016. (Crédits : Mickaël Burlot)

Ancien ministre de l’Industrie et du Commerce de l’Égypte, Mounir Abdel Nour était l’un des orateurs du petit-déjeuner débat co-organisé par l’Ipemed, Bpifrance et La Tribune, mardi 4 octobre au hub Bpifrance du boulevard Haussmann (Paris), et dédié au thème de l’accélération de l’industrialisation de l’Afrique du Nord. Selon l’ancien ministre, qui nous livre ici l’essentiel de son intervention, six conditions préalables doivent être satisfaites afin d’accélérer l’industrialisation de l’Égypte.

L’industrie, comme vous le savez, est un moteur de croissance. L’industrie crée de l’emploi, développe des compétences, encourage l’innovation, ajoute de la valeur, augmente la productivité du travail et permet de faire des avancées technologiques dans pratiquement tous les secteurs : l’agriculture, le bâtiment, les transports, la finance, les services…

C’est pour cela que l’industrialisation est au cœur des politiques de développement et demeure une condition sine qua non pour réaliser une croissance durable et inclusive. Et c’est pour cela aussi que l’Égypte aspire à bâtir son économie sur une base industrielle moderne, fondée sur la connaissance et le savoir-faire technologiques, et a pour objectif de réaliser un taux de croissance industriel annuel de 9% afin de pouvoir créer deux millions d’emplois d’ici à 2020, et augmenter la part de l’industrie dans le PIB de 18 % à 25 % .

Pour atteindre cet objectif, la politique industrielle vise à effectuer une transformation structurelle pour aller des productions traditionnelles, basées sur les ressources naturelles à faible valeur ajoutée, vers celles de produits à grand contenu technologique et grande valeur ajoutée.

Les six conditions préalables à une industrialisation accélérée
Six conditions préalables doivent être réunies afin de réussir cette transformation :

1 – Tout d’abord, la mise en place de réformes du cadre réglementaire et législatif visant à limiter les barrières bureaucratiques et à améliorer le climat des affaires, en simplifiant les règles et en réduisant les délais administratifs afin d’encourager la participation du secteur privé à l’économie, et de favoriser l’investissement domestique et international.

2 – Deuxièmement, le relèvement du niveau et de la qualité des ressources humaines et des compétences techniques de la main-d’oeuvre à travers un système d’éducation, de formation professionnelle et d’entraînement pour augmenter la productivité et améliorer la compétitivité du travail.

3 – Troisièmement, le développement des PME et le renforcement des liens qui les rattachent aux grandes entreprises pour assurer leur intégration dans les chaînes de valeur locales et globales, en les encourageant et en leur faisant bénéficier d’avantages fiscaux et/ou en leur facilitant l’accès au crédit et peut-être même en subventionnant ce crédit.

4 – Quatrièmement, l’apport aux entreprises et surtout aux PME d’un soutien technologique et d’une assistance technique continue, nécessaires à leur essor.

5 – Cinquièmement, la création d’une infrastructure de normalisation, d’accréditation et d’évaluation de conformité dans le but d’établir des normes nationales et surtout de les harmoniser avec les normes et standards internationaux afin de relever la qualité de la production locale et de permettre son exportation vers les marchés étrangers.

6 – Finalement, la modernisation des infrastructures physiques, c’est-à-dire des routes, des ponts, des chemins de fer, des gares, des ports et aéroports, des sources d’énergie etc., mais aussi des infrastructures de services et du numérique, pour qu’elles soient de qualité, efficaces, disponibles et abordables.

Une politique commerciale d’ouverture
Mais cette politique industrielle ne saurait réussir si elle n’était pas accompagnée d’une politique commerciale d’ouverture – « an outward oriented policy » – qui vise à intégrer l’économie nationale dans l’économie globale.

Une politique d’ouverture commerciale qui donne accès aux marchés étrangers pour faire bénéficier les producteurs locaux des économies d’échelle et qui ouvre le marché local à la concurrence des importations.

Une politique d’ouverture commerciale qui fait appel aux investissements étrangers, non seulement comme source de financement, mais aussi et surtout comme source de savoir-faire technique, de transfert de technologie et de relations avec les marchés internationaux.

C’est d’ailleurs dans cet esprit que l’Égypte a signé un accord de partenariat avec l’Union européenne et avec l’Association européenne de libre-échange, qu’elle a adhéré au marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), a conclu des accords de libre-échange avec tous les pays arabes, la Turquie, les pays du Mercosur, et est actuellement en négociation avec la zone de libre échange euro-asiatique constitué de la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et plusieurs républiques asiatiques ex-soviétiques.

À ce jour, un producteur industriel en Égypte peut atteindre, en plus des 90 millions de consommateurs égyptiens, plus d’un milliard et demi de consommateurs répartis dans toutes ces zones sans être assujéti à des tarifs douaniers ou à des quotas.

Un marché unique rassemblant la moitié de l’Afrique
Mais il serait opportun, ici, de parler succinctement du marché commun de l’Afrique orientale et australe, le COMESA auquel l’Égypte adhère, et peut-être mieux encore de l’Accord de libre-échange tripartite réunissant les États membres et partenaires du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté est-africaine (EAC), et la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) qui a été signé à Sharm El Sheikh, en Égypte, le 10 Juin 2015 par les chefs d’États et de gouvernements de 26 pays couverts par l’Accord.

Un accord d’intégration de ces trois blocs économiques pour créer un marché unique constitué de 26 pays, soit 48% des pays membres de l’Union africaine, couvrant une superficie de 17 millions de kilomètres carrés qui s’étendent de la Méditerranée au nord jusqu’au Cap de Bonne Espérance au sud, 625 millions de consommateurs.

Je soulignerai aussi que c’est un espace économique qui connaît un essor d’activité impressionnant, puisque le commerce de marchandises à l’intérieur de cette zone est passé de 23 milliards de dollars en 2004 à 55 millards en 2012, soit une croissance de 140 % en huit ans.

L’accord est composé de 45 articles et de 10 annexes qui traitent de la libéralisation tarifaire, des barrières non tarifaires, des règles d’origine, des mesures correctives commerciales et du règlement des différends.

L’entrée en vigueur de cet accord suivra la conclusion des travaux techniques, en cours actuellement, et la ratification des parlements des pays signataires.

Une seconde phase de négociations prévoit un délai de 24 mois pour conclure un accord sur le commerce des services, les droits de propriété intellectuelle, les règles de concurrence, la circulation des personnes etc..

Plusieurs projets d’infrastructure sont en cours d’exécution y compris la route qui relie le Caire au Cap, route appelée C to C ; l’extension du réseau de chemin de fer qui relie Mombassa à Nairobi pour atteindre Kampala à l’Ouest, des projets qui contribueront au développement des échanges commerciaux inter africain .

D’autre part, le sommet de l’Union Africaine réuni en Afrique du Sud quelques jours après la signature des accords de Sharm El Sheikh a décidé d’entamer les négociations pour la création du marché libre continental d’ici à deux ans pour aller encore plus loin dans l’intégration économique des pays africains.

Des marchés d’avenir pour les entreprises européennes
Je me suis attardé sur ce point pour attirer l’attention sur l’importance des marchés africains, qui sont des marchés d’avenir pour les entreprises européennes, voire des relais de croissance.

D’abord parce que ce sont des marchés qui ont besoin de tout, aussi bien des biens de consommation que des biens d’équipements, des infrastructures et des services.

Ensuite, parce que les économies d’un grand nombre de ces pays sont bien gérées et possèdent des fondamentaux macroéconomiques solides; Je mentionnerai à titre d’exemple l’Éthiopie qui a connu un taux de croissance annuel moyen de 10 % au cours des dix dernières années, mais aussi le Kenya, l’Ouganda, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Rwanda et bien d’autres.

Et enfin, parce que la majorité de ces pays ont réussi à créer un environnement adéquat et propice pour attirer les investisseurs étrangers.

Co-localisation et co-production, un triple avantage
Je me suis attardé aussi pour dire que les pays du Nord de l’Afrique peuvent et doivent être pour les entreprises européennes un tremplin, des plaques tournantes, des bases de production pour atteindre les marchés africains et bénéficier d’avantages considérables, notamment des coûts de production sensiblement inférieurs aux coûts européens, et surtout un accès à ces marchés sans barrières tarifaires ou quantitatives.

Il ne s’agit pas ici de délocalisation, je me garderai bien d’en parler à un moment où un vent de protectionisme souffle sur l’Europe, voire sur l’Occident, mais plus tôt de co-localisation ou co-production, dans le meilleur des intérêts des trois parties concernées, à savoir les industriels européens qui auront accès à de nouveaux marchés en voie de développement, les pays d’Afrique du Nord qui accéléreront leur industrialisation et réduiront leur taux de chômage, et les consommateurs africains qui obtiendront des produits de qualité à meilleur prix.

Les opportunités sont nombreuses, le secteur de l’automobile par exemple en est un, et là le Maroc est un exemple de réussite évidente ; mais aussi les produits pharmaceutiques, la pétrochimie, l’électroménager et bien d’autres.

Mounir Abdel Nour / latribune.fr

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