vendredi 25 septembre 2020
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Coronavirus : l’Afrique peut-elle faire face à une épidémie ?

Coronavirus : l’Afrique peut-elle faire face à une épidémie ?
A health official wears hand gloves to check passengers at the Murtala International Airport in Lagos, on March 2, 2020. - Nigeria is monitoring 58 people who had contact with an Italian man infected with the new coronavirus, the health minister said Monday, as officials scrambled to stop the disease spreading. Africa's most populous country on Friday confirmed the first case of the virus in sub-Saharan Africa after the patient was diagnosed in the economic hub Lagos. (Photo by BENSON IBEABUCHI / AFP)

FOCUS – Bien que le continent africain ne compte, pour l’heure, que quatorze cas dans six États, les spécialistes alertent sur les risques d’une propagation du Covid-19 dans les pays où les systèmes de santé sont les plus faibles.

Au cœur de l’épidémie de coronavirus qui frappe le monde, une interrogation – couplée à une inquiétude – demeure : pourquoi l’Afrique est-elle, pour l’heure, si peu touchée ? Sur les plus de 90.000 cas détectés dans le monde, quatorze seulement sont répertoriés sur le territoire africain. Un en Égypte, huit en Algérie, un en Tunisie, un au Maroc, un au Nigeria et deux au Sénégal. Mais les spécialistes ont mis en garde contre les risques d’une propagation, notamment en raison des liens commerciaux étroits entre l’Afrique et la Chine. En attendant, la vie sur le continent est, elle aussi, rythmée par le Covid-19.

Au Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, 58 personnes ayant eu des contacts avec la personne infectée ont été placées en quarantaine lundi 2 mars. Cette mesure vise, selon les autorités, à contrôler la propagation de la maladie, qui a fait plus de 3000 morts à travers le monde, principalement en Chine où elle a éclaté en décembre 2019. Le Nigeria est considéré comme très vulnérable à la propagation virale en raison de son système de santé faible et de sa forte densité de population. Le Sénégal a, pour sa part, annulé plusieurs événements publics.

Ces dernières 24 heures, plusieurs cas ont été détectés au Maroc, en Tunisie, en Algérie et au Sénégal. Si les pays africains tentent de se doter de moyens de lutte et de détection du virus, la crainte s’installe petit à petit parmi les spécialistes. Car une question demeure : l’Afrique peut-elle faire face à la maladie? Dans sa dernière déclaration, la directrice de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour l’Afrique, Matshidiso Moeti, a dit s’attendre à ce que tous les pays d’Afrique subsaharienne soient en mesure de tester le coronavirus «d’ici quelques semaines». Au total, 33 des 47 pays de la région ont déjà mis en place les installations nécessaires. Il y a un mois, seuls le Sénégal et l’Afrique du Sud l’avaient fait. «Nous espérons que dans les deux prochaines semaines, les 47 États disposeront des moyens nécessaires pour diagnostiquer ce virus», a-t-elle ajouté.

Selon Matshidiso Moeti, le pire scénario serait une propagation rapide du virus dans les grandes villes africaines dépourvues d’installations sanitaires de haut niveau pour contenir l’épidémie et traiter les patients. Dans une allocution en marge d’une réunion des ministres de la Santé des pays de l’Union africaine (UA) le 22 février, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, avait déjà fait part de ses doutes quant à la capacité des pays du continent à faire face à cette épidémie, notamment en raison d’un système de santé jugé «précaire». Il avait appelé les pays de l’UA à «faire front commun pour être plus agressifs» dans la lutte contre le Covid-19.

L’Afrique épargnée ?

Dans les rues de Lagos, certains portent désormais le masque.
Dans les rues de Lagos, certains portent désormais le masque. PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Pour le moment, seuls six pays ont détecté des cas de coronavirus sur leur sol, dont deux seulement en Afrique subsaharienne. «Personne ne sait» pourquoi l’épidémie n’est pas plus répandue sur le continent, a concédé au Figaro le Dr Yap Boum, épidémiologiste basé au Cameroun pour Épicentre – Médecins sans frontières (MSF). «Scientifiquement, il n’a pas été prouvé que les Africains avaient une immunité supérieure aux Européens face au Covid-19». Pour l’heure, le seul cas détecté au Nigeria est un ressortissant italien qui travaille dans le pays ; au Sénégal il s’agit de deux Français.

Pour expliquer une telle disproportion entre l’Europe et l’Afrique, des facteurs climatiques ont également été avancés. «Peut-être que le virus ne se propage pas dans l’écosystème africain, nous ne le savons pas», avait concédé le Pr Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Bichat, à Paris au micro de France 24. Une hypothèse rejetée par le Dr Yap Boum. «C’est vrai qu’il fait plus chaud en Afrique mais nous recensons tout de même des cas de grippe alors ça ne tient pas», a-t-il indiqué.

Pourrait-on alors imaginer que des cas non détectés vivent en Afrique ? Pour le Dr Boum, les autorités sanitaires du pays ont pu passer à côté «d’un ou deux cas» mais «s’il y avait réellement plusieurs dizaines de cas dans certains pays, nous le saurions». «La différence avec d’autres épidémies, c’est aussi que pour une fois, l’Afrique a eu le temps de se préparer, poursuit-il. C’est assez ironique, mais aujourd’hui les pays africains tendent à mettre le monde en quarantaine pour éviter les contaminations. Peut-être ne connaîtrons-nous pas d’épidémie de Covid-19 en Afrique. Ce continent n’est pas dans l’obligation d’être frappé par toutes les épidémies». D’autant que certains pays doivent gérer d’autres crises, comme la rougeole, le choléra ou encore l’épidémie d’Ebola qui a tué 2 264 personnes depuis août 2018 dans l’est de la République démocratique du Congo.

Selon l’épidémiologiste, une propagation du nouveau virus pourrait toutefois être dramatique dans des États déjà fragilisés comme le Soudan du Sud, la Somalie, l’Érythrée ou la République démocratique du Congo. D’autres, comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Nigeria, l’Ouganda ou le Cameroun, seraient mieux adaptés pour faire face à une épidémie.

Tirer les leçons d’Ebola

À Lagos, un soldat prend la température d'un citoyen.
À Lagos, un soldat prend la température d’un citoyen. PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Pour faire face au coronavirus, les pays d’Afrique subsaharienne peuvent toutefois s’appuyer sur l’expérience acquise au cours des précédentes épidémies d’Ebola en République démocratique du Congo et en Afrique de l’Ouest. En 2014-2016, plus de 11.000 personnes sont mortes en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone essentiellement, pendant la pire épidémie d’Ebola jamais enregistrée. À l’époque, l’OMS avait été accusée de retard dans sa réponse.

«Les épidémies d’Ebola ont permis aux pays (africains) d’avoir des bases sur lesquelles on s’appuie pour la préparation au Covid-19», affirme Michel Yao, joint par l’AFP à Dakar. Le directeur Afrique des programmes d’urgence de l’OMS cite la mise en place de systèmes de détection aux frontières des cas suspects, via une prise de température, et de structures d’isolement et de traitement dans les aéroports. «Les ministères de la Santé ont maintenant l’obligation d’appliquer le Règlement sanitaire international (RSI, remontant à 2005), c’est-à-dire être en mesure de faire remonter précocement les épidémies et les cas, via le ministère, au niveau de l’OMS »», a indiqué sur RFI le directeur des Affaires internationales de l’Institut Pasteur, Pierre-Marie Girard.

Confrontés à des maladies multiples (paludisme, choléra, rougeole….), les pays africains se caractérisent par des systèmes de santé publique très précaires. D’après la Banque mondiale, les dépenses de santé s’élevaient en 2016 à 78 dollars par habitant en Afrique subsaharienne, pour une moyenne mondiale de 1 026 dollars (avec des pointes à 9 351 dollars en Amérique du Nord, et 3 846 dans l’Union européenne).

Le coronavirus n’est donc pas une priorité absolue pour les autorités africaines, déjà confrontées à d’autres épidémies sur leur sol. «Au Cameroun, les gens s’y intéressent mais ce n’est pas une préoccupation majeure. Pour eux, ça ne change pas le prix du pain», commente le Dr Yap Boum. Si, selon lui, la psychose n’a pas encore gagné la population, l’épidémie de Covid-19 commence à avoir un impact sur l’économie africaine, notamment en raison du ralentissement de la production en Chine. «Il ne faut pas être effrayé, mais préparé», conclut-il.

lefigaro

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