Cinq ans de prison et 50 millions de francs suisses (46 millions d’euros) de créances compensatrices (une forme de dédommagement à verser à l’Etat) : telle est la peine qu’a prononcée, vendredi, le tribunal correctionnel de Genève à l’encontre de Beny Steinmetz, 64 ans. L’homme d’affaires franco-israélien a été condamné, à l’issue de six jours d’audience, pour «corruption d’agents publics étrangers» et «faux dans les titres». Une histoire entamée en 2005, et que la présidente du tribunal, Alexandra Banna, déroule, méthodique et minutieuse, durant la lecture du jugement. «La société Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) a ciblé dès le départ ce qu’un de ses intermédiaires appelle « les joyaux de la couronne guinéenne », Simandou», commence-t-elle.

Simandou, le plus grand gisement de fer inexploité de la planète, situé dans un des pays les plus pauvres au monde, la Guinée, est alors détenu par le géant anglo-australien Rio Tinto. Mais peu avant sa mort, le général Lansana Conté (décédé en 2008) lui retire par décret la moitié de ses droits miniers, et les octroie à BSGR. En contrepartie, accuse le ministère public suisse, 8,5 millions de dollars de pots-de-vin auraient été versés à Mamadie Touré, la quatrième épouse de Lansana Conté, entre 2006 et 2012.

Sept ans de procédure

L’affaire, baptisée «Simandougate», a généré quantité de procédures. Devant les tribunaux arbitraux internationaux de Londres et de la Banque mondiale, les cours fédérales américaine, brésilienne… Mais c’est la première fois que Steinmetz comparaît au pénal. Et c’est sur les rives du Léman, où le globe-trotter a notamment résidé jusqu’en 2016, qu’est rendu ce jugement, après sept ans de procédure. Deux autres prévenus sont assis derrière lui : l’homme d’affaires français Frédéric Cilins, décrit par la cour comme un «intermédiaire» et condamné à trois ans et demi de prison ferme, et la Belge Sandra Merloni Horemans, ancienne administratrice de BSGR, condamnée à deux ans avec sursis – leurs avocats respectifs avaient plaidé l’acquittement.

Le premier, 50 ans, loquace et avenant, s’est dépeint durant cette semaine de procès en «apporteur d’affaires», et a nié être en service commandé pour BSGR en Guinée. Mais son objectif à Conakry, selon la cour, était d’approcher des «key people». Tentative «infructueuse» avec la Première dame Henriette Conté, mais payante avec la quatrième épouse du président, Mamadie Touré, 23 ans. Il rencontre grâce à elle le vieux général le 1er décembre 2005. Le lendemain, l’hélicoptère présidentiel est mis à sa disposition pour un survol, avec un géologue, des 110 km de la chaîne de montagnes de Simandou.

Dès janvier 2006, des permis d’exploration miniers sont octroyés par le ministre des Mines Ahmed Tidiane Souaré. Loin d’être emballé par BSGR au départ, il se résigne en voyant les émissaires cornaqués de Mamadie Touré. Il subodore que la société «a tapé à [la] porte» de la jeune femme et «demandé au président de les aider», dira-t-il aux enquêteurs en 2015. BSGR obtient des droits miniers dans le fer, la bauxite, l’uranium, le diamant. Jusqu’à décrocher, en 2010, les sacro-saints permis d’exploitation des blocs 1 et 2 de Simandou. «C’était le but unique», déduit de cette succession de faits la présidente.

«Société écran»

Quid de la responsabilité de Beny Steinmetz ? Et quel est son lien avec Pentler Holdings Limited, la «Société écran», selon l’accusation, qui aurait permis le versement d’une partie des pots-de-vin en Guinée ? Certes, cette entité offshore est une filiale d’Onyx BVI, elle-même filiale de BSGR. Cédée en 2006 pour 1500 dollars à Frédéric Cilins et deux partenaires israéliens, Pentler obtient 17,65 % du capital de BSGR Guinée, avant de signer en mars 2008 un contrat de rachat de ses parts par une autre filiale du groupe pour 34 millions de dollars. Reste que BSGR n’est pas Beny Steinmetz. Une ligne de défense que ce dernier a fait valoir tout au long de ce procès.

Car dans l’empire qui porte son nom, Beny Steinmetz Group – actif dans l’immobilier, la finance, les mines –, le magnat n’est que «conseiller»«ambassadeur», a-t-il avancé. Ses généreux émoluments ? Des bénéfices versés par la fondation liechtensteinoise Balda, propriétaire ultime du groupe. Et la Guinée, pour Steinmetz, c’était une «closed box», une boîte noire, jusqu’à fin 2007 : «On ne m’a pas demandé mon opinion sur les projets», disait-il, stoïque, concis, au deuxième jour d’audience. Dans les courriels, les écoutes, son nom n’est jamais prononcé. Il est question du «boss», du «numéro 1», de «celui qui est là-haut»«Qui est là-haut ?», lui a demandé le procureur Bertossa. «Je ne sais pas, a répondu l’homme d’affaires. Peut-être Dieu.»

Le magistrat a tenté de faire cracher le morceau à Frédéric Cilins. En 2013, le Français a été piégé par le FBI en Floride, alors qu’il pressait Mamadie Touré de détruire des documents. «Ça vient directement de Beny», a-t-il lâché dans une conversation alors qu’il était écouté. «C’était du « name dropping », j’ai dit le nom qui fait plaisir à Mamadie Touré», justifiera-t-il au cours du procès face à un procureur hébété.

Les trois juges du tribunal correctionnel ont tranché ce vendredi soir : pour eux, Beny Steinmetz a «un pouvoir décisionnel» et un poste de «dirigeant effectif», il «donne des instructions claires», impose «le business model de Simandou», rencontre des chefs d’Etat, «participe aux réunions avec Vale», le groupe brésilien à qui BSGR revend 51 % de ses droits miniers en 2010 pour 2,5 milliards de dollars – dont 500 millions ont été payés. Il en tire les bénéfices, aussi – 94 millions de dollars. C’est lui encore, pointe le jugement, qui «envoie Frédéric Cilins en Floride pour demander à Mamadie Touré de détruire les preuves [et de] signer une attestation préparée par son avocat parisien, Jean Veil, pour laver BSGR de tout soupçon de corruption». L’intéressé, lui, maintient qu’il n’y a «ni pacte ni acte de corruption». Il a dénoncé une décision «injuste»«une enquête menée uniquement à charge», et annoncé faire immédiatement appel du jugement. Ses coprévenus n’ont pas encore annoncé publiquement leurs intentions.