dimanche 21 avril 2019

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Covéa-SCOR : un projet d’acquisition qui tourne au thriller

Covéa-SCOR : un projet d’acquisition qui tourne au thriller

Le réassureur SCOR poursuit en justice son premier actionnaire Covéa et son PDG, pour « abus de confiance ». Retour sur le thriller économique qui tient en haleine depuis cinq mois le tout-Paris de la finance.

Lorsqu’il reçoit en grande pompe à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris, le 21 janvier à l’occasion des voeux, Thierry Derez surprend ses invités. Le PDG de Covéa, réputé pour son humour caustique, s’épanche sur le Brexit, Donald Trump ou la conjoncture chinoise, mais parle à peine de son groupe d’assurance. Comme à son habitude, il glisse une petite imitation – de Johnny Hallyday cette fois. Mais pas un mot sur ce qui agite le tout Paris de la finance depuis cinq mois : ses velléités d’acquisition de SCOR.

Sous l’impressionnante verrière de l’institution où « Matisse, César et Brancusi ont fait leurs classes », comme le rappelle le carton d’invitation, l’atmosphère ne transpirait pas la gaieté. Une semaine plus tard, double coup de théâtre. Mardi 29 janvier, en pleine séance boursière, Covéa annonce que le rapprochement avec SCOR « ne fait plus partie de ses options stratégiques ». Une heure plus tard, le réassureur annonce poursuivre en justice Thierry Derez pour « abus de confiance » et Covéa pour « recel d’abus de confiance ».

Le groupe mutualiste qui rassemble les marques MMA, MAAF et GMF, premier actionnaire de SCOR avec 8 % du capital depuis 2016, a réagi en déclarant avoir « pris connaissance du communiqué de presse diffusé […] par SCOR et conteste vigoureusement l’ensemble des allégations qui y sont contenues ». Il entend réserver tous ses droits dans le cadre de la protection de ses intérêts « face à des accusations graves, infondées et attentatoires à sa réputation ».

Anciens « amis »

Dans une citation directe déposée devant le tribunal correctionnel de Paris, et mise en ligne sur son site Internet mardi soir (elle a été retirée depuis), SCOR accuse Thierry Derez d’avoir abusé de son rôle d’administrateur du groupe de réassurance « en son nom propre » pour divulguer des informations sur un « éventuel projet de rapprochement » avec le réassureur bermudien Partner Re à Covéa et à ses banques conseils. Lesquels auraient utilisé ces informations « strictement confidentielles » pour accélérer leur projet d’achat de SCOR, dévoilé le 4 septembre.

Selon la citation déposée par SCOR, Thierry Derez risquerait une peine de trois ans d’emprisonnement et une amende de 375.000 euros. Un rebondissement judiciaire inédit dans une lutte de pouvoir qui avait déjà tous les ingrédients du thriller économique. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment deux hommes, qui se présentaient naguère comme des amis , ont-ils pu basculer dans une telle guerre ?

A l’origine, deux logiques industrielles s’affrontent. Devenu un géant en France grâce à ses marques bien connues des Français, Covéa cherche un moyen de croître tout en couvrant toute la chaîne des métiers d’assurance. Faute de pouvoir grandir davantage sur les marchés de l’auto et de l’habitation, où il est déjà numéro 1, le groupe mutualiste jette son dévolu sur SCOR, qui réalise l’essentiel de ses affaires à l’international et pratique un autre métier, la réassurance, ou l’assurance des assureurs.

Son projet d’acquisition, intitulé « Abbaye » et datant d’avril 2018 selon la citation, vise la création d’un géant de plus de 30 milliards d’euros de primes. Mais il se heurte à la vision et la volonté d’indépendance de Denis Kessler. Le patron, qui a sauvé SCOR de la faillite après les attentats du 11 septembre 2001, a d’autres idées en tête. Il prépare le « projet Parfum », nom de code de son projet de rapprochement avec le réassureur Partner Re, propriété d’Exor, la holding familiale des Agnelli. Sans qu’il n’y ait eu pour autant de discussions, comme il est précisé dans la citation.

« Projet Abbaye » vs. « Projet Parfum »

Lorsque Covéa dévoile sa proposition de rachat sur SCOR pour 8 milliards d’euros, le 4 septembre, déjà repoussée par ce dernier, tout le monde se demande pourquoi son patron, connu pour son agilité, n’a pas attendu quelques mois de plus. Il était en effet tenu par une clause de « standstill » contraignant Covéa à ne pas dépasser le seuil des 10 % dans le capital du réassureur jusqu’en avril 2019. Les documents judiciaires publiés par SCOR font la lumière sur ce qui était jusqu’ici une énigme.

Selon ceux-ci, c’est parce qu’il a eu vent du « projet Parfum » en tant qu’administrateur du réassureur qu’il a précipité son projet. « Notre client visait initialement une acquisition en 2019, mais le calendrier pourrait s’accélérer car ils ont entendu que SCOR pourrait contempler une fusion avec une autre compagnie de réassurance », écrit dans un mail à ses équipes le 31 juillet un banquier de Credit Suisse, banque conseil de Covéa. Le courriel fait partie des pièces du dossier.

Le 24 août, Thierry Derez remet au conseil de Covéa une proposition d’achat pour 43 euros par action. Denis Kessler est fou de rage. De son point de vue, son ancien ami l’a trahi. A 66 ans, l’ex-vice-président du Medef, qui a longtemps été vu comme le parrain de l’assurance en France, est mis au défi. Il voit son indépendance menacée, la valeur de son groupe sous-estimée, et la fin de sa carrière se profiler après seize ans à la tête du cinquième réassureur mondial.

Les deux hommes ont pourtant nourri jusqu’ici une forme d’amitié, si tant est qu’on puisse parler d’amitié en affaires. « Il a su développer un groupe complexe tout en lui donnant beaucoup de cohérence, n’hésite pas à dire de lui Denis Kessler dans un portrait paru en 2014 dans « Les Echos ». Thierry Derez et son équipe forment véritablement le ciment de Covéa ». En privé, ce dernier parle du patron de SCOR comme « mon Denis », avec une pointe d’ironie.

A la tête d’empires

Si les deux hommes se respectent, c’est parce qu’ils sont à la tête d’un empire dans un secteur où on ne les attendait pas. Denis Kessler, docteur en sciences économiques et en philosophie, a d’abord oeuvré comme professeur d’université. Proche de Dominique Strauss-Kahn, il est entré dans le secteur en 1990 comme président de Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA). Appelé par ses pairs à la rescousse de la SCOR en 2002, il redresse la société, alors au bord de la faillite, et la transforme en champion mondial.

De son côté, Thierry Derez entre à la GMF en 1995 après avoir oeuvré comme avocat sur le rapprochement avec Azur. Le spécialiste en droit pénal des affaires va très vite présider la mutuelle des fonctionnaires, puis accompagner la création de Covéa avec son fondateur Jean-Claude Seys, en intégrant la MAAF et la MMA. A 61 ans, il préside désormais un groupe de 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires, de même taille que le réassureur.

Mais s’ils se ressemblent et incarnent leur maison avec un pouvoir très affirmé, ils cultivent aussi de nombreuses différences. Denis Kessler, physique massif et caractère soupe au lait, ne recule pas devant la provocation et les joutes verbales. Libéral revendiqué, il assume pleinement son salaire élevé, qui a souvent fait l’objet de critique. Thierry Derez, ancien champion de natation, taiseux, n’aime rien tant que la discrétion (notamment sur son salaire), sauf quand il invite ses cadres dirigeants au théâtre.

Le géant mondial et le mutualiste français

Quand Covéa dévoile ses intentions, le 4 septembre, le clash est programmé. Piqué au vif, Denis Kessler organise une contre-attaque digne d’un film de Hollywood. « Si vous voulez faire de la réassurance, apprenez ce que c’est. Si vous ne savez pas ce que c’est, passez votre chemin », tonne-t-il dès le lendemain, à l’occasion de la journée investisseurs du groupe, mettant en avant le côté très international de son actionnariat. Sous-entendu, avec une pointe de condescendance : nous ne sommes pas un mutualiste de province mais un géant mondial.

Mais il en faut plus pour déstabiliser Thierry Derez, qui compte ses soutiens. L’amateur de philosophie antique, qui travaillait depuis plusieurs mois sur le projet avec Credit Suisse, est désormais aussi accompagné par la banque d’affaires Rothschild et la banque d’investissement Barclays. Au sein de l’Etat comme dans l’assurance, personne ne se hasarde à prendre parti – chacun étant conscient de la dimension personnelle de la bataille – mais le patron de Covéa emporte au moins un soutien tacite.

Thomas Buberl, le patron allemand d’Axa, est tenté de voir dans son projet une confirmation de sa propre stratégie, qui l’a conduit à acheter en 2018 pour 15 milliards de dollars XL Group, leader de l’assurance industrielle et de la réassurance aux Etats-Unis, sans avoir pu jusqu’ici convaincre les marchés. En coulisse, plusieurs patrons de la finance donnent raison à Thierry Derez, jugeant sa stratégie pertinente dans un marché de l’assurance « challengé » par les banques et les fintechs et bouleversé par de nouvelles tendances (voitures autonomes…).

Le conseil de Covéa se réunit

Très vite, la bataille se déplace sur le terrain juridique. SCOR reproche à Thierry Derez un conflit d’intérêts entre sa fonction d’administrateur « en nom propre » du réassureur et celle de patron de Covéa. Dans un souci d’apaisement, ce dernier se met d’abord « en retrait temporaire du conseil d’administration » fin septembre, espérant ainsi prouver sa bonne foi et ouvrir un dialogue avec les autres administrateurs. En vain, ceux-ci feront bloc derrière Denis Kessler.

Depuis le 13 novembre, quand Thierry Derez démissionne pour de bon du conseil, c’est le silence radio. Mais le landerneau de l’assurance part du principe que Covéa a mis sa stratégie en sourdine et attend tranquillement la fin du « standstill », en avril, pour lancer une nouvelle offre. Pendant ce temps, Denis Kessler poursuit ses manoeuvres juridiques. Avec le cabinet Skadden, il obtient en décembre auprès d’un tribunal de Londres que Credit Suisse lui remette des informations de Covéa.

C’est avec ces éléments que le réassureur a pu déclencher ses poursuites, mardi, et demander la comparution de Thierry Derez devant la 13e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris le 24 juin prochain à 13h30. Reste à savoir comment Covéa réagira à ces accusations, qui visent aussi ses banques conseils, à l’exception de Credit Suisse. Son conseil d’administration se réunit ce mercredi.

Thibaut Madelin, Laurent Thévenin
lesechos

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