jeudi 26 novembre 2020
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« Créer des coentreprises qui seront des championnes à l’échelle de l’Afrique »

« Créer des coentreprises qui seront des championnes à l’échelle de l’Afrique »

Quel contenu demain pour les relations entre entreprises françaises et africaines ? L’éclairage de Momar Nguer, président du Comité Afrique de Medef International.

C’est peu de dire que la relation entre la France et les pays africains se trouve à un tournant. Cela se vérifie sur tous les champs, politique, monétaire, culturel et économique. Ainsi de la volonté de briser la logique de la Françafrique, de la dynamique mise en place pour mettre fin à la tutelle française sur le franc CFA, de la prise de parole que va constituer la Saison Africa 2020 où, pour paraphraser sa commissaire N’Goné Fall : « l’Afrique va parler d’elle-même », enfin, de la prise de conscience de plus en plus partagée de la nécessité d’introduire de nouveaux paradigmes dans les échanges économiques et commerciaux entre la France et l’Afrique. Prise en étau par la pression, entre autres, du nouveau grand concurrent qu’est la Chine et la nouvelle donne que va inéluctablement provoquer la crise du Covid-19, la France se doit de réadapter ses stratégies d’approche et d’actions à l’endroit de l’Afrique.

Quel est le cadre actuel ?

Selon le rapport 2020 du Conseil français des investisseurs en Afrique, l’Hexagone a enregistré un déficit commercial de 1,8 milliard d’euros en 2018 contre un excédent de 2,8 en 2017. Les exportations françaises hors Maghreb ont accusé de fortes chutes « dans une conjoncture marquée par la crise des matières premières ». Sur le Nigeria, son premier partenaire commercial en Afrique subsaharienne, à 4,5 milliards d’euros, sur l’Afrique du Sud, l’Angola et le Congo aussi. La tendance est la même avec la Côte d’Ivoire, son troisième partenaire en Afrique subsaharienne, vers laquelle les exportations ont baissé de 7 % en 2018, même si la France a quand même dégagé un excédent de 281 millions d’euros. Exception rassurante : le Sénégal. La France y a conforté sa place de premier fournisseur devant la Chine, le Nigeria, l’Inde et la Turquie en augmentant ses exportations de 8,1 % et en dégageant un excédent de 729 millions d’euros. Emblématiques, les relations entre la France et les pays du Maghreb que sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie le sont à plusieurs égards. Si dans ces pays la France réalise plus de 50 % de ses échanges avec l’Afrique, trustant la position de principal client et principal fournisseur, elle accentue son déficit commercial avec la zone. Entre 2017 et 2018, celui-ci est passé de 55 à 951 millions d’euros. Consolation : elle a vu ses exportations progresser de 1,6 % vers la Tunisie et son excédent commercial avec l’Algérie atteindre 1,106 milliard d’euros en 2018. Autant d’éléments qui illustrent combien la France doit être vigilante sur une zone où, malgré des fulgurances ponctuelles, elle perd du terrain. Cela dit, bien que sous pression, l’Hexagone se défend en demeurant dans le peloton des investisseurs majeurs en Afrique. En 2018, il a investi la bagatelle de 5,5 milliards de dollars américains, multipliant par cinq ses engagements de 2017 dans « un contexte de stabilité des investissements directs étrangers sur le continent par rapport à 2017 », indique dans son baromètre 2019 de l’attractivité de l’Afrique le cabinet EY.

Selon le rapport 2020 du CIAN, de 2014 à 2018 la France a été le deuxième investisseur en termes de projets (329), derrière les États-Unis (463) et devant le Royaume-Uni (286). Ceux-ci sont majoritairement implantés dans les pays francophones (51 %). « En termes de capital investi, poursuit-il, la France est juste derrière la Chine (72,235 milliards de dollars), et devant les États-Unis (30,855) avec 34,172 milliards de dollars américains engagés majoritairement dans les services (74,3 %), l’industrie (15,4 %) et les industries extractives (10,3 %).

Avec la crise du Covid-19, l’architecture du commerce international se trouve bouleversée. L’une des questions posées est de savoir comment désormais rebâtir des échanges économiques solides entre la France et l’Afrique. Pour nous éclairer, Momar Nguer, président du Comité Afrique de Medef International, a accepté de répondre au Point Afrique. Ex-directeur général de la branche Marketing & Services et membre du comité exécutif de Total où il a passé 36 ans, Momar Nguer maîtrise à la perfection les arcanes des écosystèmes d’un continent dont il est natif. Entretien.

Momar Nguer à Dakar en 2017 avec Patrick Pouyanné, PDG de Total, et Mamadou Faye, président de Petrosen. © DR

Le Point Afrique : Alors que la crise sanitaire du Covid-19 continue à fortement impacter dans le sens d’une certaine récession toutes les économies de la planète, quel regard les entreprises françaises posent-elles sur l’Afrique ?

Momar Nguer : Les entreprises françaises ont été impactées comme les économies dans lesquelles elles évoluent. Le choc a été rude, en particulier dans les secteurs des services et des exportations de produits transformés.
Nos entreprises ont été impressionnées par la rapidité de la prise de décision et la mise en œuvre des mesures difficiles que les gouvernements ont dû mettre en place, comme les couvre-feux et les restrictions de circulation entre régions d’un même pays. Elles l’ont été également par la mobilisation des autorités sanitaires et la montée en régime des systèmes de santé. Au final, la catastrophe que d’aucuns craignaient ne s’est pas produite, et c’est très bien ainsi.

L’heure est à la relance pour retrouver le niveau d’avant le Covid-19 et pour conquérir de nouveaux marchés. Quelle place l’Afrique occupe-t-elle dans le redéploiement des entreprises françaises ?

L’Afrique doit faire partie des zones où des entreprises françaises et européennes devraient pouvoir se développer. Les préoccupations sont les mêmes partout dans le monde. Les questions sur la souveraineté économique et sanitaire resteront vives pendant un certain temps. Dans ce nouveau monde qui commence, où il s’agit de produire plus près de chez soi et de ne pas dépendre, pour ce qui est vital, de partenaires ou de fournisseurs géographiquement et culturellement trop éloignés, il est évident que nos entreprises, en particulier nos PME et nos ETI en partenariat avec des acteurs locaux ou régionaux, ont un rôle important à jouer.

Quels atouts pensez-vous que les entreprises françaises doivent mettre en avant pour raffermir leurs positions en Afrique et améliorer leur présence dans le tissu économique africain ?

Nos atouts sont nombreux. C’est d’abord la proximité géographique. C’est ensuite la présence de longue date de beaucoup d’entreprises sur le continent. Certaines sont plus que centenaires. Cette longue présence a permis à beaucoup d’entreprises de mettre en place des mécanismes qui permettent à des Africains de jouer un rôle important au sein des directions de sociétés installées en Afrique. Par ailleurs, le fait que beaucoup de nos sociétés s’installent durablement dans les pays, et non pas uniquement pour réaliser des projets, contribue à en faire des acteurs locaux qui y sont solidement ancrés.

Pour conjuguer soft power et french touch, la France dispose d’un atout : la formation d’Africains dans ses écoles de commerce et d’ingénieurs. Comment la renforcer ?

C’est en effet un atout important. Je trouve que nous ne l’utilisons pas assez. Dans les pays, nous ne développons pas assez les réseaux locaux d’amicale d’anciens élèves par exemple. Ce travail devrait en vérité commencer dès que les jeunes entrent en école d’ingénieurs ou de commerce ou en faculté. Nous devons les accompagner, les aider à trouver des stages, des contrats d’alternance. C’est comme cela qu’on obtient une forme de reconnaissance de leur part.

Le Medef International a l’intention de lancer une grande initiative dans ce domaine afin d’aider les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur africain à trouver leurs premiers stages longs et leur mettre le pied à l’étrier. La crise sanitaire nous a amenés à la reporter, mais dès que les conditions le permettront nous en reparlerons entre nous pour voir comment faire avancer cette grande cause.

D’aucuns mettent en avant une dégradation de l’image de la France comme un nouvel obstacle à gérer. Selon vous, cela est-il réel ? Quelles conséquences cela a-t-il sur les affaires des entreprises françaises en Afrique ?

Je ne sais pas s’il y a une dégradation de l’image de la France. Il se trouve que nous vivons une époque où la société, de manière générale, demande beaucoup aux entreprises. Elle veut qu’elles montrent le chemin pour ce qui est de la transition écologique, elle veut qu’elles règlent le problème de l’emploi. Elle veut que le gâteau soit réparti différemment entre travailleurs actionnaires et salariés, etc.

Pour ce qui est de l’Afrique, et parce que les entreprises françaises y sont installées depuis longtemps, la société qui pose à chacun la question du sens de sa mission nous la pose aussi. En quoi vous nous êtes utile ? Nous devons apprendre à répondre à ces questions. Lorsque la question nous est posée de tel marché remporté par une entreprise française, expliquer la part de contenu local dans les travaux, citer les entreprises partenaires, leur donner la parole. Il ne suffit plus seulement de faire, il faut aussi faire savoir ce qui a été fait. Cela permet aux populations et aux différentes parties prenantes de comparer de manière utile l’apport de chacun dans la croissance de son pays. C’est d’un immense travail de pédagogie qu’il s’agit. Je n’aime pas le mot de guerre économique, mais nous avons des concurrents. Il ne faut jamais l’oublier.

Lors de la Rencontre des Entrepreneurs de France, le 27/ août dernier, Momar Nguer, en tant que président du Comité Afrique du Mouvement des entreprises de France (Medef), a reçu le Chef de l’État sénégalais Macky Sall, invité d’honneur de cette édition 2020. © ROMUALD MEIGNEUX

Beaucoup parlent de la nécessité de changer de paradigme avec l’Afrique. Comment et sur quels points vous paraît-il pertinent de le faire ?

Il y a d’abord un paradoxe, parfois savamment entretenu par certains des deux côtés. D’aucuns en Afrique continuent à vous parler de domination économique et de rapports inéquitables. D’autres en France vous ressortent le vieux cliché de la Corrèze avant le Zambèze.

L’Afrique est le partenaire naturel de l’Afrique et la France y a de belles parts de marché. Il est temps d’arrêter de ne parler de l’Afrique que pour mesurer l’aide qui lui est apportée par l’Europe. Il est temps de raconter l’histoire des entreprises françaises qui investissent en Afrique et y réussissent.

Par ailleurs, des mécanismes devraient être trouvés au niveau de l’Europe pour appuyer davantage ses entreprises lorsqu’elles sont sur de grands appels d’offres. Il est paradoxal qu’on interpelle l’Europe sur l’aide publique au développement et les appuis budgétaires possibles et qu’à d’autres on ne parle que des travaux préfinancés que leurs pays pourraient faire, en amenant ses entreprises pour les exécuter.

Pour tirer avantage de l’Afrique en termes de proximité et de compétitivité du coût du travail, les entreprises françaises ont intérêt à favoriser des transferts de connaissances, de savoir-faire et de technologie. Jusqu’à quel point ce chantier est-il engagé et comment ?

Il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine et je vois de nouvelles opportunités pour l’Afrique dans le monde nouveau dans lequel nous allons entrer. Celui du télétravail à grande échelle. Des milliers d’entreprises reprendront leurs activités avec une partie importante de leur personnel travaillant à domicile. À condition que les transferts de technologie et les accompagnements nécessaires soient mis en place, nous avons la possibilité sur des études, des projets de faire travailler depuis Casablanca, Dakar ou Abidjan, des compétences formées dans nos écoles. Je suis convaincu que nous entrons dans une nouvelle ère. De manière massive le lieu où s’effectue le travail – et donc celui où se crée une partie de la valeur ajoutée – va changer.

Comment voyez-vous l’avenir des relations et des échanges entre les entreprises françaises et leurs homologues africaines ?

Je crois que les entreprises africaines et européennes, surtout nos PME et ETI, pourraient mieux collaborer. Dans un partenariat entre égaux où l’un peut apporter sa technologie, ses brevets et ses procédés, et l’autre sa connaissance des marchés. Cela permettrait à nombre d’entreprises en Afrique de changer d’échelle et contribuerait à « dérisquer » pour les entreprises européennes leurs premiers pas sur ce continent, qui est celui de l’avenir. Ce chemin doit être pris dès à présent, car le continent africain, même si certains trouvent le pas un peu lent, va vers une intégration économique. Il s’agit de créer des coentreprises qui seront demain des championnes à l’échelle de l’Afrique. Voilà le chemin.

lepoint

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