samedi 31 octobre 2020
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Crise du Covid-19 : repenser le rapport à la dette

Crise du Covid-19 : repenser le rapport à la dette

L’apparition des premiers cas de Covid-19 sur le continent, a fait surgir la nécessité de libérer les États africains de la charge de la dette leur permettant ainsi de dédier leurs efforts à la lutte contre le virus et ses graves conséquences sur la vie économique et sociale. Coté africain, Macky Sall a plaidé pour une annulation pure et simple de la dette. Le chef d’État Sénégalais conviant les partenaires bilatéraux et multilatéraux « d’accompagner la résilience du continent africain ».

Sous le leadership de David Malpass, Président du groupe Banque Mondiale, le G20 a exprimé l’entente sur la suspension provisoire pour 6 mois du service de la dette de 76 pays, dont 40 du continent africain. Cette décision jouxtant celle du FMI d’alléger la dette de 15 pays africains considérés comme très pauvres. C’est donc environ 44 Mds de dollars intérêts compris qui ne seront pas remboursés durant 2020. Suspension en vue d’une évaluation exhaustive pour une possible restructuration.

Bien loin de la demande d’annulation complète évoquée au préalable. Ce gap doctrinal éveille bien des questions : aussi bien technique que politique sur ce qu’on peut déjà pudiquement surnommer la crise de la dette africaine.

La dette africaine, le tonneau des Danaïdes

L’endettement pour soutenir les politiques publiques est une pratique budgétaire inhérente à toute économie moderne. La question est de savoir dans quelles conditions emprunter. Si les taux bas, voire négatif, dans l’hémisphère Nord favorisent un endettement public toujours plus conséquent, l’Afrique souffre d’une dette « douloureuse ».

Entre instabilité politique, contexte macroéconomique dégradé, climat des affaires orageux. Les défauts de remboursement fréquents dégradent la solvabilité, la crédibilité de l’État et donc sa notation par les agences qui évaluent les dettes souveraines du continent comme risquées, spéculative voir hautement risquées. Ouvrant ainsi une opportunité aux fonds d’investissements spéculatifs qui ont été particulièrement agressifs avec le Congo et le Mozambique ces dernières années.

Économie structurellement dépendante de l’exportation de pétrole, la République du Congo est justement un cas d’école. Après une annulation partielle de sa dette par le club de paris en 2010, le pays se retrouve dix ans plus tard avec un endettement qui se situerait à 120% du PIB. La dette adossée à des livraisons de brut, les prêts opaques obtenus auprès de l’Empire du Milieu et les autres endettements couteux n’ayant pas servi à l’investissement productif asphyxient les finances du pays.

Le Maroc, étant plus résilient économiquement, a décliné une loi des finances 2020 qui a pour premier poste budgétaire : le service de la dette pour 9,17 Mds d’euros. Dépense supérieure à celles de la santé et de l’éducation.

En résumé, avec une telle charge budgétaire, l’équation pour faire face aux conséquences économiques du Covid-19 en Afrique est insolvable. Quel que soit la forme ou le créancier, la dette ne semble pas permettre aux pays africains de sortir de la tête de l’eau.

Une lutte commune, mais à armes inégales

Face à un virus qui touche tous les pays sans aucune distinction de culture, de richesse, ni d’ethnie ; le nord et le sud n’ont pas les mêmes armes. La bataille économique est plus difficile en Afrique que dans le reste du monde. Les mesures prises par les pays développés sont d’une puissance exceptionnelle. La « Politique Mixte » est au centre des réponses d’urgence : assouplissement des règles prudentielles, interventions monétaires, ajustements budgétaires. La BCE a, par exemple, évalué son programme de rachat de dette publique et privée pour 2020 pour 750 milliards d’euros ; une réduction temporaire des exigences de fonds propres pour les banques. L’accord de SWAP conclu avec certaines banques centrales de l’UE, pour fournir des liquidités en euros aux banques commerciales, soutiendra l’offre de crédit.

La Commission européenne de son côté a suspendu le sacro-saint pacte de stabilité budgétaire qui proscrit aux états de l’UE d’excéder 3% de déficit budgétaire. Une première depuis 1999 et l’entrée en vigueur de la monnaie unique. Quant aux États-Unis, le Congrès, a validé un plan de relance historique de 2000 Mds de dollars. L’occident ne lésine pas sur les moyens pour enrayer la crise économique qui s’amorce. « Big Problem Big Move ».

Repenser le logiciel économique

Les prévisions de la Banque mondiale sont claires : avec une croissance négative entre -2,1% et -5,1% pour la première fois depuis 25 ans sur le continent. Des actions profondes sont nécessaires. En réponse l’Union Africaine sous la présidence de Cyril Ramaphosa, Chef d’État Sud-africain, a constitué une Task Force menée par le banquier Tidjane Thiam pour trouver des solutions concernant l’épineuse question de la dette des États africains.

Plusieurs pistes viennent à l’esprit coté africain : du rapatriement des devises surabondantes (au-delà du seuil fixé par les accords), sans mettre en péril la couverture monétaire du franc CFA, à une nouvelle allocation conséquente des droits aux tirages spéciaux (DTS) sans tenir compte des quoteparts des pays pauvres. La dette intérieure devra aussi faire l’objet d’un apurement total des pays africains, car c’est bien le secteur privé qui doit porter la résilience de l’appareil économique et soutenir l’emploi.

Le continent est actuellement à l’image d’un patient Covid-19 sous assistance respiratoire. Une chose est sûre : les pays africains ne pourront plus s’endetter comme avant. La récession mondiale, la fragilisation des pays européens et le flottement économique de la Chine vont à terme réduire les fonds dédiés aux aides internationales et aux prêts aux pays en développement.

La souveraineté économique et la diversification ne peuvent plus être des revendications, mais un plan d’action pour les années à venir. Le continent dispose des ressources humaines, intellectuelles, et économiques pour changer de paradigme et chercher une croissance endogène.

Yoan Moussavou, Controleur interne au ministère de l’Économie et des Finances (France)

agencecofin

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