jeudi 24 septembre 2020
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Dette: l’Afrique est-elle vraiment surendettée?

Dette: l’Afrique est-elle vraiment surendettée?

Le débat sur le surendettement des pays d’Afrique se poursuit. Si globalement le ratio d’endettement du continent est globalement supportable, la Banque Mondiale, ainsi que d’autres institutions, jugent qu’elle est devenue handicapante pour de nombreux pays. Décryptage.

La récente passe d’armes entre le président de la Banque Mondiale, David Malpass, qui avait accusé la Banque Africaine de Développement (BAD) de contribuer au surendettement de l’Afrique en accordant plus facilement des crédits aux Etats du continent, et la réponse que lui avait faite Akewumi Adesina, président de cette institution panafricaine, qui a jugé cette accusation «inexacte et non fondée», vient relancer le débat sur le surendettement de l’Afrique.

Si pour beaucoup, l’Afrique est loin d’être endettée, surtout quand on s’appuie sur le principal ratio d’endettement (dette/PIB), qui permet de mesurer le niveau d’endettement d’un pays, pour d’autres, la dette risque de constituer un goulot d’étranglement entravant le développement du continent.

C’est du moins tout dernièrement l’avis formulé par l’agence de notation Moody’s, qui a jugé les pays de la région de l’Afrique subsaharienne était trop endettés pour faire face dans les pays à venir d’éventuels chocs externes, notamment d’ordre commerciaux, financiers ou climatiques, surtout que les niveaux de croissance des économies africaines ne permettent pas de renforcer la résilience économique de ces pays. Un fait est toutefois sûr, le niveau de la dette publique des pays africains ne cesse de croître en volume.

En 2018, celui-ci a atteint 1.330 milliards de dollars, soit 60% du PIB total de ces pays, alors qu’il n’avait représenté que 35% de celui-ci en 2010, ce qui correspond à plus de 25 points de PIB supplémentaire en moins d’une décennie. Le taux d’endettement toléré par les institutions financières (Banque Mondiale, FMI, etc.) est de 70%.

Il faut toutefois dire que durant cette période, le recours à l’endettement extérieur a explosé pour de nombreux pays du continent.

Ainsi, entre 2009 et 2018, le niveau d’endettement extérieur a doublé en Afrique, à cause de cdettes nouvelles contractées par nombre de pays du continent. C’est notamment le cas de l’Ethiopie, du Ghana et la Zambie dont les niveaux de d’endettement extérieur ont respectivement bondi de 885%, 395% et 521%.

Toutefois, le ratio d’endettement moyen du continent, même s’il a fortement augmenté au cours de ces dernières années, est non seulement loin de ceux des pays d’autres continents, mais cache aussi des disparités importantes entre le niveau d’endettement de différents pays d’Afrique.

En effet, plusieurs pays africains affichent aujourd’hui des ratios d’endettement proches ou supérieurs à 100%, alors que d’autres ont des ratios très largement très en deçà de ce ratio.

En Afrique de l’Ouest, le ratio de la dette publique rapporté au PIB de la région s’établit à hauteur de 38%, et ce, notamment grâce au Nigeria dont le ratio de la dette publique rapporté au PIB est l’un des plus faible du continent.

La dette publique globale du Nigeria s’établit en effet à 68 milliards de dollars à fin 2018. Rapportée au PIB de ce pays, le taux d’endettement de la première puissance économique du continent ressort à 15,3% seulement, c’est donc l’un des plus faibles du monde.

Toutefois, à cause de la chute des recettes pétrolières et du recours grandissant à l’endettement extérieur, notamment des prêts chinois, le taux d’endettement du pays s’est fortement alourdi au cours des deux dernières années, alors que la croissance, elle, stagnait.

Pour l’Afrique du Sud, seconde puissance économique du continent, l’endettement public s’est établi en 2018 à 176,7 milliards de dollars, ce qui lui confère un taux d’endettement de 56,71%

En outre, ce ratio moyen est très loin de celui qui a prévalu lorsque la dette africaine a atteint des sommets, autour de 100% du PIB durant les années 80, ce qui avait nécessité de recourir à des Programmes d’ajustement structurels (PAS), ainsi qu’à des allègements de la dette de nombreux pays africains surendettés.

A l’opposé, une quinzaine de pays ont des niveaux d’endettement élevés, avec des ratios s’établissant autour de 100%, voire dépassant ce taux. C’est notamment le cas du Soudan (166%), du Cap –Vert (122%), du Mozambique (113%), et de l’Egypte (97,3%).

Outre la hausse du volume de la dette et des taux d’endettement, il faut aussi souligner la modification de la structure de l’endettement des Etats africains. En effet, depuis quelques années, la montée de nouveaux créanciersa pu être remarquée, plaçant au second plan les créanciers traditionnels de ces Etats que sont les pays de l’OCDE.

La Chine est désormais devenue le bras financier du continent africain. De plus, le recours aux emprunts sur les marchés financiers internationaux ont fortement augmenté au cours de ces dernières années, dans le sillage de la hausse des liquidités internationales. Ces marchés de capitaux sont ainsi devenus un recours à la levée des capitaux pour de nombreux pays africains, dont le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, l’Angola ou encore le Sénégal, qui s’endettent de cette manière dans le but d’accélérer leur croissance.

Cette tendance se renforce au cours de ces dernières années: en effet, rien que depuis le début de cette année 2020, plusieurs milliards d’eurobonds ont été levés par des pays africains.

Le Gabon a ainsi levé 1 milliard d’euros sur le marché international, alors que le Ghana a pu lever 3 milliards de dollars, en trois tranches et avec des maturités différentes. Les emprunts obligataires gabonais et ghanéens ont pu respectivement être souscrits 3 et 4,7 fois, ce qui montre que malgré la situation difficile que traverse les finances publiques de nombreux pays africains, ceux-ci continuent à bénéficier de la confiance des investisseurs.

Toutefois, ce recours au marché international de la dette a un coût. Les taux d’intérêt appliqués aux émissions obligataires sont souvent supérieurs à 5%, et dépassent, pour certains pays, les 7%. Il s’agit de rendements largement supérieurs aux taux pratiqués par les institutions multilatérales (Banque Mondiale, FMI, BAD, etc.) ou les créanciers publics, qui accordent quant à eux des crédits à des taux concessionnels.

Cette situation contribue donc à aggraver le coût du service de la dette de nombreux pays africains. Ainsi, certains pays à bas revenus du continent doivent consacrer jusqu’à 40% de leurs recettes budgétaires aux remboursements du service de leur dette, ce qui diminue fortement leurs capacités à faire face au financement de leur économie.

En effet, selon une étude de la Banque Mondiale, 11 des 25 pays à revenus bas d’Afrique subsaharienne sont classés comme étant à « risque élevé », au cas où ils devraient être confrontés à une crise de la dette.

Pire encore, le phénomène des dettes dites « cachées » empêche d’avoir une idée précise du niveau d’endettement des pays africains.

Dernier cas en date, celui de la dette publique du Congo-Brazzaville, estimée par le FMI à 12,5 milliards de dollars, mais qui pourrait largement dépasser ce montant.

En effet, la dette communiquée par le FMI n’avait pas tenu compte d’une dette contractée par ce pays, et estimée à plus de 2,7 milliards de dollars, par la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) auprès de majors pétrolières (Total, Chevron et Eni).

Globalement, si la dette sert à financer des investissements publics dont les pays ont grandement besoin, l’endettement n’est pas en lui-même mauvais, et peut même être très positif. Il est toutefois essentiel de revoir les outils de gestion de la dette dans de nombreux pays africains et de s’assurer de la capacité d’un remboursement ultérieur des dettes contractées.

En clair, pour s’endetter, les pays africains doivent agir sur la qualité des investissements financés, sur leur pertinence et sur leur efficience (coût-efficacité). Malheureusement, dans de nombreux pays africains, ces pré-requis ne sont pas mis en balance. Plus encore, du fait que certains prêts, notamment ceux octroyés par la Chine, ne sont pas conditionnés, des montants colossaux de ceux-ci se perdent dans des circuits parallèles, entre corruption, surfacturation, et autres financements occultes.

En outre, comme c’est le cas avec les prêts chinois, les pays africains se voient imposer de nouer des contrats avec les entreprises chinoises pour la réalisation de leurs projets, celles-ci amenant avec elles depuis la Chine, jusqu’à la main-d’œuvre. Par conséquent, ces prêts ne bénéficient finalement pas tellement au pays bénéficiaire.

In fine, le continent africain, pris dans sa globalité, est encore loin d’être en état de surendettement. Des marges d’endettement existent encore pour de nombreux pays, qui pourront recourir à ce mode de financement pour investir dans leurs infrastructures de base telles que les routes, les autoroutes, les barrages, les centrales de production d’energie électrique, ou encore les voies de chemin de fer, lesquels sont nécessaires à leur développement.

Face à l’endettement croissant des pays africains, il devient urgent de revoir le mode de gouvernance des pays du continent, et d’améliorer la transparence et l’éthique dans l’octroi des marchés.

Il est également essentiel d’améliorer en parallèle l’environnement économique de ces pays, afin d’attirer davantage d’Investissements directs étrangers (IDE), et surtout de revoir les politiques menées en matière de collecte des impôts et des taxes, afin de rehausser les recettes fiscales, pour que celles-ci puissent contribuer efficacement au financement des économies africaines.

Cela permettra, à terme, de réduire le recours à l’endettement, tout particulièrement devant l’instabilité actuelle du cours des matières premières, principales sources de recettes d’exportation des pays du continent.

afrique.le360

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