mercredi 29 janvier 2020
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Elisabeth Moreno : « Aujourd’hui, nous vendons un ordinateur sur trois en Afrique »

Elisabeth Moreno  : « Aujourd’hui, nous vendons un ordinateur sur trois en Afrique »
Elisabeth Moreno, directrice générale Afrique du groupe HP, affiche un parcours professionnel iconoclaste. Exemple de méritocratie, la businesswoman du groupe leader en matière d’impression et de vente de PC sur le continent, parie sur les compétences locales et le leapfrog technologique pour soutenir le développement du continent « par et pour » les Africains.

La Tribune Afrique – De quelle manière votre parcours vous a-t-il conduite à occuper le poste de directrice Afrique du groupe Hewlett-Packard (HP) ?

Elisabeth Moreno –  Mon parcours ne me prédestinait pas à devenir DG Afrique de HP. J’ai étudié le Droit dans l’idée de défendre « la veuve et l’orphelin ». Je suis une enfant d’immigrés arrivés en France en 1976, issue d’une famille plutôt modeste. J’ai rapidement été confrontée aux injustices du monde. Je me disais qu’arrivée à l’âge adulte, j’exercerais un métier qui me permettrait de défendre ceux qui n’avaient pas les moyens de le faire seuls.

Mon cursus en Droit m’a conduite à l’entrepreneuriat. J’ai créé ma propre entreprise avant d’intégrer les groupes Orange puis Dell. Récemment, le groupe HP m’a proposé de prendre la direction du département Afrique et je crois que, pour un enfant d’immigrés, il n’y avait pas de plus beau cadeau que de retourner sur le continent, avec tout ce que j’avais appris, pour rendre un peu de ce que j’avais reçu. C’est une joie immense pour moi, d’autant plus de revenir dans un secteur qui est littéralement en train de changer le monde. La 4e révolution industrielle est pour nous ! On ne peut pas laisser passer ces opportunités que nous offrent la transformation digitale, le numérique et l’intelligence artificielle.

Il n’est pourtant pas rare que les Africains de la diaspora investissent et s’investissent davantage hors du continent. Comment l’expliquez-vous ?

Personnellement, je suis née dans les îles du Cap-Vert où il n’y a pas une famille sans un de ses membres qui ne se soit expatrié. Celui-ci contribue à l’éducation des enfants, à la construction de la maison ou à investir dans de petites opérations au Cap-Vert. Ce qui est dommage, c’est que cela reste précisément au niveau de « petites opérations ».

Je suis convaincue que si les Africains de la diaspora trouvaient des portes plus ouvertes en retournant dans leur pays d’origine, la situation serait différente. Il arrive souvent que l’on ne nous attende pas voire que l’on ne veuille pas de nous. Il existe une forme de compétition qui n’a pas lieu d’être. Pourtant, l’avenir repose dans les mains de tous les Africains, y compris de ceux qui en sont partis. Je n’ai pas de jugement à porter, mais si je devais passer un message, je dirais qu’il y a de la place pour tous et j’ajouterais qu’il faut que l’Afrique nous donne la possibilité d’aider à accompagner le développement du continent. Ce que nous avons appris à l’extérieur peut toujours servir en Asie ou aux Etats-Unis mais c’est encore mieux si cela peut servir l’Afrique.

Que représente l’Afrique pour le groupe HP aujourd’hui ?

Nous sommes installés en Afrique depuis plus de 25 ans. Nous comptons 3.600 employés sur le continent et des hubs répartis à Tunis, à Casablanca, à Lagos, à Johannesburg et à Cape Town. Nous avons 38% de part de marché dans le computing et 50% sur la partie printing. Nous vendons 1 système d’impression sur 2 et 1 ordinateur sur 3 en Afrique. Nous sommes une marque extrêmement bien reconnue, car nous avons fait le pari de travailler avec les Africains et 95% de nos activités sont indirectes, ce qui signifie que nous passons par des distributeurs et des partenaires africains. Cette position nous permet de comprendre les besoins locaux : du Togo au Nigéria en passant par l’Afrique du Sud ou l’Angola. Les défis sont les mêmes, mais les besoins diffèrent et les niveaux de développement sont parfois très éloignés. Il nous faut donc être au plus proche des populations pour comprendre quelle est la meilleure façon de les servir.

Aujourd’hui, plus que jamais, l’Afrique attise des convoitises qui servent surtout les intérêts extérieurs, mais pas suffisamment le continent. HP est là pour faire du business, mais aussi pour contribuer au développement économique et social du continent.

A travers quels types d’actions cela se manifeste-t-il ?

Nous avons récemment signé un partenariat avec UN Women pour permettre aux femmes d’acquérir une autonomie financière et économique au travers de la création d’entreprises, via les nouvelles technologies. Nous les soutenons et leur apportons différents types de formations et de mentorats. Les femmes sont celles qui entreprennent le plus en Afrique, c’est une question de survie. Seulement 20% d’entre elles sont salariées.

A travers la fondation HP Life, nous accompagnons également les jeunes startupers et les créateurs d’entreprises ainsi que ceux qui ont envie de se réorienter professionnellement. Notre objectif est de former la jeunesse qui est la force vive de l’Afrique. Je crois fermement à l’entrepreneuriat privé pour le développement du continent. Grâce à notre savoir-faire et à nos équipements, nous pouvons les accompagner dès le début de leur vie entrepreneuriale. Plus tard, ces entrepreneurs arrivés à maturité s’en souviendront. C’est un investissement sur du long terme qui inclue éducation, entrepreneuriat privé et « women empowerment ».

Quels sont les principaux axes de développement d’HP sur le continent ?

Je crois énormément à l’impression 3D, car elle favorisera la création d’emplois localement. Aujourd’hui, quand vous avez une pièce défaillante sur votre voiture ou simplement sur votre machine à café, cela vous prend des semaines pour la réparer ! Lorsque vous pourrez la fabriquer localement, vous redonnerez une seconde vie à une pièce préexistante d’une part et vous créerez de nouvelles structures d’autre part. A mon sens, les nouvelles technologies sont à la fois démocratiques, mais également très accessibles.

Autrefois, fabriquer un train ou une voiture n’était pas donné à tout le monde, mais aujourd’hui, avec votre ordinateur et une bonne connexion Internet, vous pouvez travailler non seulement avec l’Afrique, mais aussi avec le reste du monde. Il est désormais possible de vendre son beurre de karité à Accra ou aux Etats-Unis, ce n’est plus un problème.

Quel regard portez-vous sur le défi démographique en Afrique ?

L’Etat est aujourd’hui le premier employeur en Afrique, ce n’est pas un modèle tenable. Il faut donner les moyens aux populations de se créer leur propre emploi. Le chômage est le premier fléau du continent. La jeunesse doit avoir les moyens de se former aux métiers de demain et notamment dans les sciences, la tech et les mathématiques […]

Je veux bien qu’on responsabilise le monde sur les maux de l’Afrique, mais qui est responsable de l’Afrique sinon les Africains eux-mêmes ? Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la fin de la colonisation : qu’avons-nous fait ? Nous disposons de la population active la plus jeune au monde et, en 2050, nous atteindrons la taille de la Chine et de l’Inde en termes de population. Soit nous considérons que c’est une chance, nous accompagnons cette jeunesse et nous trouvons des accords entre pays africains pour devenir le plus grand marché mondial, soit nous allons au-devant de graves problèmes, car vous pourrez construire tous les murs que vous voudrez, rien n’arrêtera un milliard de personnes qui ont faim.

Qu’attendez-vous de la Zleca (zone de libre-échange économique continentale africaine) ?

L’enclavement est l’un des problèmes majeurs de l’Afrique. Il n’est plus possible d’être obligé de passer par la France pour se rendre au Maroc depuis l’Afrique du Sud. C’est insensé ! En tant qu’Africaine, il me faut encore demander des visas pour circuler dans la plupart des pays africains alors qu’en tant que Française, j’en suis dispensée dans plusieurs pays. J’attends donc beaucoup de la Zleca en termes de circulation, mais aussi pour faciliter les échanges commerciaux et les transactions interafricaines (…)

L’Europe est devenue le premier marché mondial une fois réunie. Qu’est-ce qui nous empêche de faire cela ? Nous disposons de toutes les ressources naturelles nécessaires et certains chefs d’Etat africains se défont aujourd’hui des parrainages internationaux et prennent les choses en main (…) Après avoir raté les 3 précédentes révolutions industrielles, on ne peut pas se permettre de rater celle-ci.

…d’autant plus qu’en dehors des défis économiques et démographiques, se pose la dimension climatique qui favorise par ailleurs les migrations. Comment l’appréhendez-vous ?

Au-delà de la parole, HP veut contribuer à la protection de l’environnement. Les produits électroniques sont très énergivores. Nous recyclons les cartouches d’encre et nous disposons de plusieurs programmes « durables ». Nous avons récemment sorti HP Elite DragonFly, le premier ordinateur de moins de un kilo entièrement fabriqué à partir de plastique recyclé.

Au-delà de la dimension climatique, les défis sont multiples. Le problème de l’inclusion reste majeur, qu’il s’agisse de race, de genre, des villes par rapport aux campagnes… N’oublions pas que l’agriculture emploie 65 % des populations actives et correspond à 30 % du PIB. Les 100 personnes les plus riches au monde possèdent plus que les 4 milliards les plus pauvres. Il faut regarder le problème de la redistribution des richesses en face. En Afrique du Sud par exemple, 10 % de la population possède encore 90 % des richesses nationales, 25 ans après la fin de l’apartheid : ce n’est pas tenable, car in fine, ceux qui ont de l’argent trouveront toujours des solutions, mais qu’adviendra-t-il des autres ? […] Le talent est partout contrairement aux opportunités. Si vous êtes brillant, mais que vous n’avez ni les fonds ni la formation, vous resterez en arrière, c’est pourquoi nous tenons à accompagner le développement des compétences en Afrique, pour une meilleure inclusivité.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard
afrique.latribune

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