vendredi 07 août 2020
Accueil / Développement / Entreprises françaises en Afrique et Covid-19 : « Aller vite tout en garantissant la sécurité »

Entreprises françaises en Afrique et Covid-19 : « Aller vite tout en garantissant la sécurité »

Entreprises françaises en Afrique et Covid-19 : « Aller vite tout en garantissant la sécurité »
Au premier semestre 2016, le bénéfice est de 4,1 milliards de francs, pour le géant de l'agroalimentaire.

Face à la crise du Covid-19, quid des entreprises françaises en Afrique ? Une note de l’Institut Montaigne donne des pistes de réponses. L’éclairage de Jean-Michel Huet.

Alors que 2020 était partie pour être l’année de l’Afrique en France, la crise du Covid-19 est venue tout remettre en question. Sanitaire d’abord, celle-ci, économique, n’a pas manqué d’impacter fortement les entreprises françaises présentes sur le sol africain. Les réalités socio-économiques et les enjeux géopolitiques que cette crise a contribué à faire émerger sont autant de défis à relever dans un monde qui bat en brèche le libre-échange, la mondialisation et la globalisation qui ont prévalu depuis la fin des années 1990. Alors que l’Europe et l’Afrique continuent à travailler à un mode de coopération et d’échanges plus efficient sur le plan géoéconomique, les entreprises françaises doivent innover dans leur approche et leur analyse des mondes africains pour exister sur un continent où la guerre économique sera d’autant plus impitoyable que celui-ci est considéré comme la « dernière frontière ». Autrement dit, toutes les énergies devront désormais être mobilisées.

Dans cette logique, la note de l’Institut Montaigne publiée sous le titre « Les entreprises françaises en Afrique face à la crise du Covid-19 » se veut à la fois outil d’alerte, boussole et conseillère. En mettant en exergue les problématiques à résoudre autant dans l’urgence de la gestion de la crise que dans la relance des économies, la note propose dix recommandations à même de permettre aux entreprises françaises de sortir par le haut. Président du groupe de travail qui l’a rédigée en partenariat avec le cabinet Stan, Jean-Michel Huet, partner à BearingPoint, a répondu aux questions du Point Afrique.

Le Point Afrique : Comment les entreprises françaises avec des intérêts en Afrique ont-elles vécu cette crise sanitaire ?

Jean-Michel Huet : Comme partout, la crise a touché l’économie. Si l’Afrique a été, à ce jour, plus épargnée que d’autres continents, la plupart des pays ont pris des mesures de ralentissement des échanges (fermeture des frontières, couvre-feu et plus rarement confinement) adapté au contexte d’économies informelles. Les pays ont aussi été impactés par les effets de bord de la crise dans les autres continents avec l’effondrement du tourisme, des transferts d’argents internationaux, notamment des diasporas, et la baisse forte de nombreuses matières premières.

Pour Jean-Michel Huet, le risque principal est de rater la reprise de l’activité. © DR

Les entreprises françaises présentes sur le continent sont également impactées par les enjeux les plus urgents de cette crise. En particulier, de nombreuses entreprises de taille intermédiaire sont confrontées à des problématiques sécuritaires et de production immédiates. Ce que nous soulignons dans la note « Les entreprises françaises en Afrique face à la crise du Covid-19 » publiée par l’Institut Montaigne en partenariat avec Stan, c’est que, d’une part, il s’agit donc pour elles de gérer l’urgence, car la crise a des conséquences de court et très court terme que l’on ne peut pas ignorer si on souhaite qu’elles y pérennisent leur présence. D’autre part, alors que les mesures restrictives sont progressivement allégées, l’enjeu de la reprise économique est essentiel. La crise redessine en profondeur les priorités économiques des consommateurs, travailleurs, gouvernements et institutions financières internationales.

Se sont-elles senties suffisamment soutenues par les ambassades, consulats et mécanismes prévus en cas de crise grave ?

Oui, le soutien des ambassades a été apprécié, notamment quand il s’est agi de faire rentrer des salariés au début de la crise. Notons cependant que les expatriés français n’ont pas globalement eu le réflexe du départ. Alors que les prestataires externes et les familles ont rapidement regagné la France et l’Europe, nombreux furent les expatriés ayant choisi de rester sur place, principalement car le risque de contracter le virus y a été perçu comme plus faible. Cela n’a pas été le cas des expatriés d’autres nationalités. Dans un premier temps, le rapatriement des touristes en début de crise a été bien mené par le Quai d’Orsay aussi, il ne faut pas l’oublier.

L’action des ambassades est attendue aussi par la suite. Prenons deux exemples : un défensif, l’autre offensif. D’une part, les ambassades devront soutenir les entreprises françaises implantées en Afrique pour les prémunir contre des politiques fiscales confiscatoires, risque que beaucoup d’entreprises, du secteur formel, craignent. D’autre part, dans un mode offensif, il faut permettre aux ambassades d’encourager l’investissement, notamment français, dans des industries locales de production de masques, gants, visières et blouses dont pourraient bénéficier les entreprises implantées localement… voire plus largement d’envisager de faire de l’Afrique un espace supplémentaire de production de ce matériel permettant d’en diversifier l’approvisionnement pour les pays européens.

Quels sont les principaux risques que vous avez identifiés pour elles aujourd’hui ?

Avec la vingtaine d’entreprises mobilisées pour l’élaboration de la note de l’Institut Montaigne, nous en sommes arrivés au constat que le risque principal est de rater la reprise de l’activité : il faut aller vite tout en garantissant la sécurité.

L’augmentation attendue du nombre de voyageurs d’affaires vers l’Afrique traduit le désir des entreprises de reprendre rapidement les liens avec le continent. Le maintien de personnel sur place démontre également l’anticipation de ces entreprises pour une reprise de l’activité le plus rapidement possible. Toutefois, les enjeux sécuritaires et sanitaires doivent rester prioritaires, même dans la perspective d’une reprise.

Alors que les échanges ont profondément souffert de la crise, il est primordial de soutenir les entreprises à l’exportation en accompagnant le redémarrage des activités – par exemple via Business France ou les solutions de la Team France Export lancée en 2019. À moyen terme, il existe le risque que les fonds européens orientent en priorité leurs financements vers les grands groupes au détriment des PME et ETI. Il est pourtant dans l’intérêt des économies française et africaine de soutenir les capacités d’exportation de ces dernières. L’action de Bpifrance par le passé a déjà favorisé ces dynamiques croisées à travers le Fonds franco-africain lancé dès 2017. L’action de l’AFD et des autres instruments à disposition des industries françaises (Bpifrance, Proparco) doit donc s’inscrire dans ces objectifs, à la condition d’une meilleure coordination des différents opérateurs, que l’Élysée et le Trésor ont les moyens de mobiliser.

Le risque holistique majeur serait que la France et l’Europe se renferment sur elles-mêmes. La France et l’Europe doivent envisager de donner la priorité aux relations avec leurs voisins africains, qui constituent un relais de croissance potentiel important pour de nombreuses entreprises. Il est, de manière générale, indispensable de faire passer notre relation avec le continent africain à un autre niveau, notamment à travers les échanges culturels, académiques (alors que de plus en plus d’étudiants africains sont attirés par d’autres destinations, comme le Canada) et économiques.

L’un des enjeux de l’après-Covid-19 pour les entreprises françaises, c’est de réussir, tout en gardant leurs positions actuels, à s’insérer dans des chaines de valeur locales qui augmenteraient leur enracinement.  © FADEL SENNA / AFP

L’une des leçons retenues de cette crise, c’est que, pour mieux se sécuriser, les entreprises sur un territoire donné doivent intégrer au maximum les chaînes de valeur locales et être le plus inclusives possible. Où en sont les entreprises françaises par rapport à cela sur les territoires africains ?

Oui, vous avez tout à fait raison. C’est un enjeu fort qui nécessite certes un développement local fort (et notamment du tissu industriel), mais aussi de favoriser davantage l’accès de l’Afrique aux importations en permettant aux entreprises africaines d’avoir plus facilement accès au marché européen. Un grand nombre d’entreprises pourraient tirer profit de cet élément de la relance. Par ailleurs, des incitations de part et d’autre pourraient permettre de relocaliser en Afrique les activités de certaines entreprises aujourd’hui en Asie. Cela pourrait même permettre de répondre à l’enjeu de la diversification nécessaire des économies africaines, dont la trop forte dépendance aux matières premières s’avère aujourd’hui plus néfaste que jamais, à travers la promotion de zones de diversification (bois au Gabon, automobile au Maroc). Ce mouvement se heurte toutefois au fait que les zones franches africaines sont pour l’heure toujours incomparables à celles des pays asiatiques, notamment en termes de main-d’œuvre, ce qui implique des efforts de plus long terme pour les États.

La question des productions de type masques, blouses, médicaments pour lesquelles l’Europe se rend compte qu’elle est dépendante de la Chine s’inscrit aussi dans cette logique. Entre le tout en Chine et le tout relocaliser en Europe – deux scénarios non tenables – ,un scénario possible pourrait être une diversification des productions entre Asie, Afrique et Europe. Les Européens auraient à y gagner en sécurité d’approvisionnement et cela pourrait offrir à l’Afrique une voie d’industrialisation nouvelle, qui est en échec depuis 40 ans.

Quels sont les leviers sur lesquels aussi bien les pouvoirs publics français que les investisseurs et dirigeants d’entreprise de l’Hexagone pourraient jouer pour mieux sécuriser leurs affaires ?

Les financements proposés par la France doivent cibler des entreprises françaises, européennes ou africaines en priorité. La Banque européenne d’investissement (BEI) et l’AFD ont toutefois des positions différentes en ce sens : la BEI favorise clairement les entreprises européennes. Dans le cas de l’AFD, la prise en compte de la politique RSE et de la lutte contre le blanchiment, notamment comme critères dans l’évaluation des entreprises à financer, permet de mieux reconnaître les efforts des entreprises européennes et françaises dans ces domaines. D’autres institutions financières internationales ont promis des financements dirigés vers l’Afrique dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. La Banque mondiale a ainsi déployé des financements exceptionnels d’urgence dans 39 pays d’Afrique, soutenant notamment les entreprises via le programme mondial de financement du commerce de la Société financière internationale (54 000 transactions garanties pour $60 milliards). Ainsi, une question centrale pour les entreprises françaises est de savoir si et comment elles seront en mesure de se positionner sur ces projets financés, sachant qu’à moyen terme les financements se concentreront sans doute sur les infrastructures. Afin que les solutions soient mises en place dans les délais imposés par l’épidémie, une simplification administrative est en outre nécessaire, tant du côté français et européen que du côté africain.

Au regard du contexte particulier créé par la crise du Covid-19, la question de l’assurance-entreprise est primordiale. Comment cela pourrait-il concrètement être organisé, à différents stades des projets ou après implantation des entreprises, pour diminuer la pression du risque, réel ou supposé, lié à l’Afrique ?

Pour certains opérateurs, il serait ainsi utile de mettre en place des garanties financières afin d’assurer les opérations de leurs clients. Ainsi, alors que bon nombre d’entreprises privées attendent de pouvoir réinvestir, il est primordial de « dérisquer », si vous me permettez ce néologisme, les investissements, par exemple, sous la forme d’une garantie exceptionnelle post-crise pour le lancement de projets déjà mûrs. Alors que les financements publics affluent, il est nécessaire de privilégier les garanties afin d’encourager l’investissement privé. Cette orientation est, par exemple, déjà celle de l’Allemagne, qui a récemment soutenu une initiative de garantie dans le secteur énergétique. Dans cette optique, il paraît pertinent d’élargir les mécanismes existants de Bpifrance et d’autres organismes, en prenant en compte la possibilité pour ces financements extérieurs (Banque mondiale, BEI, AFD) de passer par des organismes internes aux États, voire les banques centrales. Outre les investisseurs historiques concernés par ces garanties, il faudrait aussi proposer des aides spécifiques aux primo-investisseurs pour les encourager.

Les intérêts des entreprises sont rarement les mêmes que ceux des États, notamment en Afrique, où le secteur informel est largement dominant. Que préconisez-vous en termes d’accompagnement de la gouvernance administrative et fiscale des pays africains pour éviter les trop grandes distorsions de marché ?

Il y a une vraie question de gouvernance économique. Prenons un exemple. Le commerce illicite de médicaments est très important en Afrique, avec environ 30 % de médicaments contrefaits, soit trois fois plus que la moyenne mondiale. Il est ainsi primordial d’assurer une égalité de traitement des populations dans l’accès aux vaccins et aux traitements contre le Covid-19. À l’heure actuelle, le risque que l’envoi de médicaments et vaccins serve accidentellement les organisations criminelles ne peut donc être exclu, quand ce ne sont pas les faux eux-mêmes qui font l’objet de trafics. Ainsi, un transfert ponctuel et exceptionnel du savoir-faire français en termes de gouvernance des systèmes sanitaires et de la santé publique aurait une grande valeur en contribuant à la résilience des États au moins sur le très court terme.

Néanmoins, le soutien à la gouvernance et la diffusion des bonnes pratiques doivent s’étendre à d’autres domaines pour avoir des effets réels et permettre la relance. Ce pourrait donc aussi être le cas sur des sujets d’administration, de contrôle des frontières ou de douanes.

La santé, le numérique, les énergies renouvelables, l’éducation et la formation, l’agro-industrie et l’eau constituent, entre autres, des secteurs où les besoins de réalisation de l’Afrique sont énormes. Sur quels atouts les entreprises françaises peuvent-elles s’appuyer pour faire la différence avec leurs concurrentes européennes, mais aussi la Chine et l’Inde ?

Tout d’abord, vous avez entièrement raison de rappeler que les besoins ne sont pas que dans le domaine de la santé, mais aussi sur d’autres enjeux. Un hôpital ou un appareil respiratoire sans électricité, ça ne sert pas à grand-chose. Les sujets autour du numérique, des « utilities » (électricité, eau), de l’agriculture et de l’éducation sont au cœur des enjeux immédiats et pour des décennies de l’Afrique. La France a l’atout extraordinaire d’avoir des champions internationaux dans tous ces domaines du numérique (Orange, Atos, Ingénico, Thalès, etc.), des utilities (Engie, Veolia, Suez, EDF, Schneider Electric), mais aussi de l’éducation (grandes écoles, universités et groupes privés) ou sur la chaîne de valeur de l’agriculture. Mais ces grands groupes ne doivent pas tomber dans le travers « français » classique qui consiste à y aller seul et à oublier les filières françaises (ETI, PME, mais aussi start-up) et les partenaires locaux africains… C’est la principale erreur à éviter.

L’importance et la quantité des financements européens ne sont plus à démontrer. Comment éviter une certaine cacophonie entre l’Union européenne et la France au moment où la rationalisation des moyens et des objectifs est nécessaire pour réussir la relance économique ?

Le groupe de travail de l’Institut Montaigne que j’ai eu l’honneur de présider a fait une proposition très concrète : la création d’un poste spécifique à la relation avec le continent africain au sein de la Commission européenne permettrait de concrétiser la priorité accordée à la relation avec l’Afrique. Nous pourrions par ailleurs proposer une réciprocité à nos partenaires africains : un commissaire à l’Europe au sein de la Commission de l’Union africaine. Sur le plan du commerce, cela doit s’accompagner de la mise en place d’un réseau de chambres de commerce européennes dans les pays du continent, comme le proposait le précédent rapport de l’institut de juin 2019, Europe-Afrique : partenaires particuliers.

lepoint

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Champs obligatoires marqués par *

*

Aller en haut