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Fierté en crise : comment l’Amérique a perdu confiance en elle

Fierté en crise : comment l’Amérique a perdu confiance en elle

D’après un sondage Gallup paru en 2015, seuls 43% des Américains de moins de 30 ans sont extrêmement fiers de l’être, un chiffre en très forte baisse par rapport à 2003, à la veille de la guerre en Irak. La société américaine semble avoir perdu confiance en elle depuis 2008, année pourtant marquée par l’arrivée d’Obama au pouvoir et sa volonté de porter une meilleure image de l’Amérique à travers le monde.

Atlantico : Comment expliquez-vous qu’une grande partie des Américains, notamment les jeunes ne se sentent plus fiers d’être américains ?

François Durpaire : D’abord il faut dresser une toile de fond historique. Il faut remonter loin : dès la naissance des Etats-Unis, il y avait l’idée d’appartenir à une nation « exceptionnelle ». Jefferson, un des Pères fondateurs, définissait les Etats-Unis comme l’ « Empire de la liberté ». Chaque Américain doit être pouvoir se reconnaître dans cette valeur fondatrice. Au XIXe siècle, l’idée de « destinée manifeste » renvoyait à l’idée d’un peuple élu qui possédait une mission lui venant de Dieu : celle de conquérir un vaste espace hostile.

La doctrine Monroe va marquer le début d’une volonté d’influence à l’extérieur des frontières du pays. Et au XXème siècle, les deux guerres mondiales scellent le rôle des Etats-Unis en matière de leadership. L’ « Empire de la liberté » connaît son apogée avec la chute de l’Union Soviétique et le début du « moment unipolaire » américain. Les Américains peuvent alors se sentir fiers d’incarner une mondialisation synonyme alors d’américanisation.

L’après 11 septembre a été marqué par une idéologie mettant en avant la défense de la liberté (« Iraqi freedom ») mais l’échec des deux guerres d’invasion – de l’Irak et de l’Afghanistan – a marqué une rupture majeure : un sentiment de doute sur la légitimité des actions des Etats-Unis s’est développé dans l’opinion publique. Attention cependant de ne pas sous estimer les éléments de permanence : dans les années soixante déjà, des Américains ne se sentaient pas fiers des actions de leur pays, notamment au Vietnam.

Pourquoi Barack Obama, prix Nobel de la paix, si populaire en Europe, n’arrive-t-il plus à faire vibrer les Américains ?

Pendant la campagne américaine de 2008, le succès de Barack Obama a été de proposer aux Américains une fierté de compensation. Partant du constat de l’échec de la guerre en Irak, attribué à son prédécesseur, Obama a substitué à la fierté extérieure une fierté intérieure, fondée sur la capacité à vivre ensemble, et le dépassement des fractures ethniques et culturelles de l’histoire. La fameuse phrase de Michelle Obama « c’est la première fois que je me sens fière de mon pays » avait fait scandale mais finalement cela traduisait le sentiment de beaucoup d’Américains. Du côté des minorités, un premier président « noir » signifiait définitivement que ce pays était bien le sien. Du côté de la majorité blanche, voter pour Obama, c’était montrer qu’on avait été capable de dépasser les vieux démons du racisme, et qu’on cessait d’en avoir honte. Cette campagne a été un des moments où le patriotisme s’est exprimé de manière forte. Cela a été peu analysé tant on a mis l’accent sur l’unanimisme international autour de sa candidature. Mais on n’a pas assez analysé les « USA USA » que scandaient toutes les foules à son passage…

Depuis, la lune de miel entre les communautés s’est achevé, et l’on a pris conscience que la société américaine n’était pas devenue post-racial par l’effet magique d’un vote. Il y a eu Ferguson, mais aussi surtout plus récemment Charleston. De nombreux Noirs américains, des Blancs également, veulent ranger les drapeaux confédérés dans les musées (« Take it down »). Je reviens de La Nouvelle Orléans, où des jeunes Noirs américains, le jour de la fête nationale nous ont dit : « Je suis d’abord « noir », puis « habitant de La Nouvelle Orléans », puis seulement « américain » ». Mais il y a 300 millions d’Américains, donc attentions aux généralisations… Il s’agit de comprendre chaque société dans sa complexité.

La politique impérialiste des néo-conservateurs sous l’administration Bush (notamment par l’invasion de l’Irak en 2003) était-elle au contraire un moyen de réactiver ce sentiment de fierté ?

Il y a une guerre culturelle autour de ce dont les Américains peuvent être fiers. Du côté Républicain, les conservateurs estiment que l’Amérique doit avoir un rôle dans le monde très fort, s’affirmer par la force des armes. Dans ce contexte, Obama est perçu comme un leader faible qui a mis en danger les intérêts du pays, une sorte de Jimmy Carter de ce début de XXIe siècle. Le Républicains répète à l’envie qu’Obama a cherché à faire aimer l’Amérique au lieu de chercher à la faire respecter. Du côté démocrate, la fierté, elle est à chercher dans la capacité à reconstruire l’économie, à l’adapter aux temps nouveaux, et du côté de l’éducation, de la recherche, de l’excellence scientifique…

Quelles solutions pour réactiver le sentiment de fierté des Américains?

Ce n’est pas mon rôle de le dire, et pas en mon pouvoir de le faire. Ce que je peux dire, c’est comment la présidence se positionne par rapport à cette idée de fierté. Pour Obama, on cherche à transformer le leadership, en cherchant à ce que les Etats-Unis ne suscitent plus le ressentiment du reste du monde. Mais le discours d’Obama suite à la tragédie de Charleston est particulièrement éclairant, en ce que le président a insisté sur « l’exceptionnalité » du pays, mais cette fois de manière négative. Nous sommes peut-être le seul pays développé, a-t-il dit, à connaître de tel massacre (plus d’une dizaine de mass shooting pendant les mandats d’Obama). Ce type d’autocritique est très rare dans la bouche d’un président américain. Hillary Clinton, en campagne pour 2016, a repris mot pour mot les critiques d’Obama sur les mass shooting en insistant sur l’exceptionnalité négative du pays. Cette nouvelle manière d’être fier de son pays fait la place à l’approche comparative, elle n’est pas autiste au reste du monde. Cela inaugure-t-il une ère de l’humilité, de la distance et de la sagesse, vertus que l’on accorde parfois aux vielles nations, et la fin de cet idéalisme que d’aucuns voient comme naïf et inébranlable, et qui allait de paire avec l’idée d’un pays « jeune » et sûr de sa force ?

atlantico.fr

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