jeudi 24 septembre 2020
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Forum de Bamako : un afroptimisme altéré par la question sécuritaire

Forum de Bamako : un afroptimisme altéré par la question sécuritaire
Entre urgence sécuritaire et défi démographique, la 20e édition du Forum de Bamako, placée sous le signe de la prospective, a révélé une volonté de repenser des solutions communes face aux défis du continent, sans toutefois échapper aux critiques d’un multilatéralisme désormais affaibli de Washington à Bamako.

Chaque année, le forum rassemble chefs d’entreprises, représentants politiques, décideurs publics, universitaires, experts et acteurs de la société civile, autour du développement de l’Afrique. Organisé par le Cercle des économistes, sous le haut patronage du président du Mali, Ibrahima Boubacar Keïta, l’événement a réuni du 20 au 22 février, de nombreuses personnalités parmi lesquelles Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains (IFA) ; Zhu Liying, ambassadeur de Chine au Mali ; Mahamat Saleh Annadif, chef de la Minusma ; Michel Sidibé, ministre malien de la Santé et ancien directeur exécutif de l’Onusida ; Thierry Zomahoun, président du Next Einstein Forum ; Mossadeck Bally, PDG du groupe Azalaï ; ou encore le célèbre cinéaste Amos Gitaï.

« Défis climatiques et démographiques, déliquescence des Etats, problématiques migratoires ou montée des populismes: de quoi demain sera-t-il fait ? », s’est interrogé Abdoullah Coulibaly, président du Forum de Bamako dont le thème retenu cette année était: «Quelle Afrique à l’horizon 2040 ? ». Une interrogation difficile à appréhender selon l’intellectuel Alioune Sall, sur un continent où l’immédiateté reste la norme. «Ni la chute du mur de Berlin ni la fin de l’apartheid n’avaient été annoncées par les prospectivistes », a-t-il d’ailleurs prévenu contre toute forme de prophéties hasardeuses. « Il m’est difficile de comprendre que l’Afrique qui est dans une situation d’urgence se donne un objectif pour 2063 [suivant l’Agenda de l’Union africaine, ndlr]», ajoutait peu après Cheick Tidiane Gadio, ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal, aujourd’hui à la tête de l’Institut panafricain de stratégies.

Deux décennies marquées par une croissance à deux vitesses

« L’écart qui existe entre l’Angola et le Zimbabwe est plus important aujourd’hui qu’il y a vingt ans », a confié Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à La Tribune Afrique, soulignant l’hétérogénéité des réalités africaines en 2020. En effet, en 20 ans, l’Afrique s’est transformée, tout en révélant des écarts de développement de part et d’autre du continent. D’un est africain pacifié, dont l’accélération de la croissance a permis l’émergence d’une classe moyenne, au ralentissement des pays pétroliers qui se cherchent de nouveaux relais de croissance, en passant par l’aggravation de la situation sécuritaire au Sahel, les années africaines de la génération des « Millenials » affichent des situations particulièrement hétéroclites.

Par ailleurs, la révolution technologique a bel et bien traversé l’Afrique, sans toutefois répondre aux défis structurels du développement et là encore, les STIM (science, technologie, Ingénierie et mathématiques) ont accentué les différences entre un Kenya hyper-connecté et un Burkina Faso en plein devenir numérique.

« En 2000, le journal « The Economist » titrait « The hopeless continent » pour parler de l’Afrique qui est désormais présentée comme l’avenir de la globalisation. Elle est aujourd’hui multi-courtisée avec l’arrivée de nouveaux acteurs […] ll faudra cependant éviter de tomber d’une dépendance à une autre» explique Pascal Boniface, eu égard aux relations avec la Chine. En effet, au niveau géostratégique, la redistribution des cartes a largement profité aux acteurs venus du Sud : du Brésil à la Turquie, mais surtout à l’Empire du Milieu, devenu le premier partenaire commercial du continent.

Enfin, l’Afrique concentre aujourd’hui ses espoirs sur l’intégration régionale à travers la « tant attendue » zone de libre-échange continentale africaine (Zleca), dont la réussite reste cependant conditionnée à de profondes réformes structurelles.

Une transition démographique corrélée au défi sécuritaire

« Près de 30 000 nouveaux entrants arrivent sur le marché du travail chaque année, selon le FMI », a rappelé Mossadeck Bally, PDG du groupe Azalaï, soulignant le défi du dividende démographique que l’Afrique devra prioritairement relever. En effet, d’après les Nations unies, la population africaine est passée de 140 millions de personnes en 1900 à 1 milliard en 2010 et pourrait atteindre 4 milliards en 2010, soit l’équivalent d’un habitant sur quatre.

« Alors que de nombreux Africains voient d’un œil très positif le fait de constituer 25% de la population mondiale en 2050 avec 2.5 milliards d’habitants, il pourrait ne pas y avoir assez d’emplois pour tous », prévient Pascal Boniface, d’autant que la démographie, la paix et la sécurité restent intrinsèquement liées selon Mabingue Ngom, directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP).

« Au Burkina Faso, plus de 50 % de la population a moins de 15 ans et seulement 50 % des 600 000 enfants en âge d’être scolarisés le sont. Parallèlement, les demandes sociales augmentent sous le poids de la démographie pourtant, les Etats fragilisés par le terrorisme réalisent des ponctions sur des lignes budgétaires déjà insuffisantes, pour assurer la sécurité des populations. Ces montants représentent jusqu’à 24% des ressources du Mali, 30% au Tchad et 18% au Niger », a-t-il précisé, rappelant au passage, que les enfants « laissés-pour-compte » en 2020 seront les adultes de 2040. « Le défi du développement requiert une réponse collective », a-t-il conclu face à un panel d’interlocuteurs venus d’Afrique, d’Europe, mais également d’Asie.

Résolution de crise : entre multilatéralisme et souveraineté nationale

« Dans ce Sahel rouge du sang de nos enfants, c’est une tragédie que nous vivons au quotidien », a déclaré Ibrahima Boubacar Keïta, président malien dès le 20 février, au regard du renforcement de la menace terroriste au niveau régional. « Elle est en train de muter vers le sud du Sahel », a ensuite confirmé le chef de la Minusma, en dépit du nombre d’opérations engagées.

Entre le G5 Sahel, la force Barkhane – qui compte désormais 5 100 soldats-, le Programme pour la sécurité et la stabilité dans le Sahel (P3S), la mission de formation de l’UE au Mali (EUTM), la mission de soutien aux capacités de sécurité intérieure malienne (EUCAP Mali), l’Alliance Sahel, mais également les initiatives de l’Union africaine (UA), de la CEDEAO ou encore la mise en place de l’intervention Takuba: on ne compte plus les initiatives multilatérales pour contrer un terrorisme régional qui ne faiblit pas. « Comment coordonner cet ensemble ? », s’est interrogé Mahamat Saleh Annadif, chef de la mission onusienne pour la stabilisation au Mali (Minusma). « Cette situation née de la destruction de la Libye et reliée au contexte syrien et irakien » requiert une réponse collective, car « un pays seul ne pourra pas gagner, même si la sécurité ne se sous-traite pas », prévient-il, tout en insistant sur la nécessité « d’une prise en charge des financements par l’Union africaine ».

Le consensus qui entoure la mutualisation des réponses aux défis du terrorisme n’a toutefois pas masqué la crise ambiante du multilatéralisme. « La dégradation de la situation dans le Sahel a quand même commencé avec une opération multilatérale conduite en Libye », a rappelé Cheick Tidiane Gadio sous une salve d’applaudissements, avant de conclure que « la solution sera africaine [car] la France ne libérera jamais le Mali […] C’est à nous de libérer l’Afrique !».

A l’heure où la société civile malienne en appelle à des solutions régionales, manifestant une volonté d’ouvrir le dialogue avec les mouvances terroristes, le Sahel parviendra-t-il à sortir d’une crise qui s’éternise ? Rien n’est moins sûr selon les experts qui laissaient transparaître dans les couloirs du forum de Bamako les plus grandes réserves pour les années à venir.

afrique.latribune

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