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Ghana : l’optimisme forcené du président face à la crise

Ghana : l’optimisme forcené du président face à la crise

John Dramani Mahama a mérité ses galons de communicant en chef. A la tête d’un pays en pleine déconfiture économique, passé en quatre ans du statut de champion africain à celui de mauvais élève, le président ghanéen ne semble pas affecté outre mesure par les turbulences qui minent sa fin de mandat. Malgré l’inflation galopante, l’endettement de l’Etat et un budget en déficit, « les perspectives à moyen terme sont bonnes, très bonnes », a-t-il assuré au Monde Afrique, lors d’un entretien, le 6 octobre, à Paris. En convaincra-t-il les millions d’électeurs appelés aux urnes à la mi-2016 qu’il compte séduire une deuxième fois ?

Les mesures d’urgence prises par le gouvernement pour endiguer la crise qui touche le pays sont loin d’avoir apaisé la colère des Ghanéens. En février, à Accra, ils étaient des milliers à mettre en garde l’exécutif : « Nous sommes en train de mourir ! » Sept mois plus tard, le tableau n’est guère plus reluisant. Dopée par l’exploitation pétrolière commencée en 2011, la croissance, qui atteignait des records à deux chiffres, pourrait bien tomber à 3,4 % cette année, selon les analystes. L’endettement public, lui, s’est envolé, à 60 % du PIB.

Or, cacao et pétrole à la baisse

Deuxième producteur d’or et de cacao du continent, le Ghana a pâti de l’effondrement du cours des matières premières. Un vide que n’ont pas comblé les revenus du pétrole, eux aussi plombés par la chute des prix. L’Etat rentier doit se réformer. Les prêts octroyés par le Fonds monétaire international et l’émission d’un emprunt obligatoire international de 1 milliard de dollars, à un taux de 10,75 %, ne suffiront pas.

La diversification de l’économie ghanéenne n’est plus une option, mais une nécessité, reconnaît John Dramani Mahama. Comment y parvenir ? « En réduisant la part des importations et en transformant sur place les produits bruts afin de renforcer leur valeur ajoutée à l’export », explique le chef de l’Etat. « Le Ghana peut devenir un pourvoyeur de produits pharmaceutiques, de sucre, de pétrole raffiné, de chocolat et de bijoux haut de gamme made in Africa », veut-il croire, alors que le pays est devenu le 50e membre du centre de développement de l’OCDE.

Un ambitieux « plan pour la transformation » a été soumis au Parlement en décembre 2014. A Komenda, dans le centre du pays, le gouvernement réhabilite déjà une usine de sucre avec le soutien financier du gouvernement indien. Objectif : réduire de moitié des importations, dont le coût s’élève aujourd’hui à 300 millions de dollars. A Tema, à l’est d’Accra, le groupe français Touton a repris une usine de cacao d’une capacité de 24 000 tonnes. Le gouvernement parie sur une hausse de 50 % de la transformation locale d’ici à 2020. Une enveloppe de 19 millions de dollars a également été allouée à trois entreprises de production pharmaceutique, 15 millions de dollars ont été consacrés au secteur de l’élevage de volaille et des millions d’autres sont réservés aux producteurs de riz.

En finir avec les coupures de courant

Autant de secteurs que le chef d’Etat souhaite moderniser, quitte à supprimer les subventions aux pétroliers et à geler les salaires des six cent mille fonctionnaires du pays. « Ce n’est pas parce que c’est une année électorale que nous devons laisser filer les dépenses », tranche le président sortant.

Reste la plus pressante des urgences : les coupures de courant provoquées par la baisse du niveau de l’eau près des barrages d’Akosombo et de Kpongqui, et les problèmes techniques récurrents dans l’exploitation du champ pétrolier de Jubilee et du site gazier d’Atuabo. Les interruptions, qui durent parfois plus de vingt-quatre heures, sont devenues le symbole de la crise économique. Le phénomène, baptisé « dumsor » (« allumé/éteint », en akan) par une population exaspérée, a même son mot-clé sur Twitter, #Dumsormuststop.

Le ministre de l’énergie s’est engagé à régler le problème d’ici à la fin 2015. « La demande augmente de 10 % chaque année. Nous n’allons plus exporter de gaz mais le transformer sur place en électricité afin de réduire le déficit dont souffrent les Ghanéens », promet John Dramani Mahama. Et de se projeter une fois encore sans complexe par-delà la tourmente : « D’ici à 2020, nous pourrons devenir un exportateur d’électricité vers la sous-région. »

Avant de vendre ses kilowatts à Abidjan, le président devra encore régler un dossier délicat qui empoisonne sa « bonne relation, amicale de surcroît », avec son homologue ivoirien, Alassane Ouattara. L’inextricable désaccord sur le tracé des frontières maritimes entre les deux pays a pris le pas sur les tensions diplomatiques provoquées par les opérations de déstabilisation ourdies du Ghana par des partisans de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Or, les nappes de cette zone litigieuse regorgent de pétrole, et, en 2010, la société britannique Tullow Oil y a découvert un gisement offshore évalué à 1 milliard de barils. Le différend s’est déplacé à Hambourg, où le Tribunal international du droit de la mer doit rendre un avis définitif en 2017.

D’ici là, John Dramani Mahama doit rendre des comptes à son électorat. Le président, qui s’est investi dans la médiation de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest au Burkina Faso, pourra toujours brandir à la face des Cassandre la remarquable stabilité politique dont jouit son pays. Depuis l’avènement du multipartisme, en 1992, deux partis se partagent le pouvoir au Ghana sans heurts ni violences. Une exception régionale aujourd’hui contrariée par la crise.

Joan Tilouine et Elise Barthet
lemonde.fr

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