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Google omnipotent ? Trois patrons de l’internet français répondent

Google omnipotent ? Trois patrons de l’internet français répondent

La position écrasante de Google sur le marché français (90% des recherches) ne fait pas l’unanimité… Trois patrons en vue de l’internet français nous racontent les relations professionnelles quotidiennes qu’ils entretiennent avec le géant de Mountain View. Retrouvez aussi le dossier complet dans Enjeux Les Echos, Mars 2015.

Le PRO, Alexandre Malsch, pdg de Melty : « Sans Google, rien n’aurait été possible ». Alexandre Malsch doit tout à Google et il le dit à qui veut bien l’entendre. « J’ai lancé Melty avec deux amis dans ma chambre de lycéen en 2008 avec 7.200 euros de capital de départ. Je n’ai jamais dépensé d’argent en publicité pour nous faire connaître et nous sommes pourtant devenus le premier groupe de média pour les jeunes en France. Un jeune sur trois nous lit dans l’Hexagone, 1 sur 5 en Espagne et 1 sur 6 en Italie. Comment est-ce possible ? On a juste créé de bons contenus, que Google a repérés comme tels et fait remonter dans ses pages de recherche ». Aujourd’hui, Melty, installé au Kremlin-Bicêtre, a un chiffre d’affaires de 6,5 millions d’euros (+50% de croissance par rapport à 2013, une performance qu’il compte rééditer cette année), emploie 103 salariés et s’exporte plutôt bien. Au-delà de ses 14 médias en France, le groupe est déjà présent dans 30 pays et 10 langues. Il enregistre 18 millions de visiteurs uniques par mois, dont 60% arrivent via Google. « Avec Google, c’est basique : tu crées de bons contenus, tu remontes dans les pages. Tu fais des merdes et tu te prends une tuile. Ce sont les algorithmes qui trient, je trouve que c’est sain », explique Alexandre Malsh avec son franc parler habituel ! Melty profite à fond de l’ « écosystème très ouvert » de Google. « Sur YouTube, on est au même niveau d’exposition que TF1, c’est dément ». Alexandre Malsh estime avoir grandement amélioré ses relations avec Google depuis que le géant a ouvert son siège en France : « désormais, j’ai vraiment des partenaires dans l’entreprise. Un problème commercial ou technique ? Je sais qui appeler, c’est super agréable ». Depuis quelques mois, le dernier outil du groupe américain, l’Editor Publishing Tool Center apporte aussi des conseils techniques aux médias partenaires. Après l’adoption, fin novembre, par le parlement européen d’une résolution demandant le démantèlement du géant, Alexandre Malsh a signé une tribune de protestation avec d’autres éditeurs de presse européens. « Ce que j’ai envie de dire à la Commission européenne, c’est arrêtez d’emmerder Google et aidez les entreprises européennes pour qu’on aie une alternative crédible aux géants européens !», conclut-il.

Le MODERE, Laurent Salanié, dg de Weekendesk : « En France, l’avenue principale, c’est Google ». Le chiffre d’affaires de son agence de voyage en ligne, spécialiste du week-end et du court séjour, progresse de +25% par an depuis trois ans pour avoisiner les 51 millions d’euros en 2014. Le directeur général de Weekendesk, Laurent Salanié, est donc un patron heureux, qui compte sur Google mais pas seulement, pour se développer : « 45% de mon activité est liée à la marque elle-même (ré-achats de consommateurs ayant déjà pratiqué) et 15% à notre newsletter, 15% est généré par l’achat des adwords (mots clés sponsorisés de Google), 15% vient du référencement naturel à partir des moteurs de recherche et 10% peut être attribué aux comparateurs de prix et affiliés », détaille-t-il. Un trafic très équilibré, donc, mais néanmoins dépendant de Google. « Pour attirer du trafic, il n’y pas de mystère : il vaut mieux avoir pignon sur l’avenue principale que sur des ruelles secondaires. Et, en France, la mainstreet, c’est Google », résume ce quadra qui a travaillé chez Michelin, McKinsey et Avis avant de prendre les rênes de Weekendesk en 2010 pour le développer. Laurent Salanié dépense : plus de 2 millions d’euros chaque année pour son référencement sur les moteurs de recherche, dont 95% va à Google. S’il subit avec une relative sérénité l’inflation des coûts des mots-clés, tant il est persuadé que le jeu en vaut la chandelle, il apprécie moins les aléas de la présentation des résultats de recherche. « Je ne comprends pas bien pourquoi mon site remonte un jour en deuxième position après Lastminute avec des étoiles mais sans les précieux liens annexes, dits “sitelinks” (Enhanced sitelinks, ndlr), pour être affiché de manière moins avantageuse le lendemain. J’ai demandé des explications mais Google est une vraie boîte noire », estime l’entrepreneur. « Pas moyen d’avoir des relations normales fournisseur/client avec ce quasi monopole! De mon point de vue, Facebook a une approche commerciale nettement plus satisfaisante…». Ce qui ne l’empêche pas d’« être un Google addict à titre personnel »: « je me sers de Google Analytics et Google Tag Manager pour le tracking de mon site, Gmail comme messagerie, Google Maps pour la cartographie et j’ai un Android. Personne d’autre n’offre une expérience utilisateur aussi complète ».

L’ANTI, Jean Pierre Nadir, pdg d’Easyvoyage : « Google, mon pire ami, mon meilleur ennemi ». Depuis qu’il a fondé le portail de services aux voyageurs Easyvoyage en 2000, Jean Pierre Nadir a gagné ses galons en France et à l’étranger. Son site, accessible en français mais aussi en anglais, en espagnol, en allemand et en italien, figure dans le top 5 européen derrière TripAdvisor, Trivago, Skyscanner et Kayak. Il réalise 23 millions d’euros de chiffre d’affaires en clics et en pub et génère 600 millions d’euros d’activité chez les marchands. Pour autant, la situation n’est pas simple pour Easyvoyage, qui subit une concurrence accrue à la fois des comparateurs de prix et surtout de Google qui bénéficie de la toute-puissance de son moteur de recherche. « Au début des années 2000, il y avait une dizaine de portes d’entrée sur internet : AOL, Club internet, Voilà, Wanadoo, Alice, 9 Télécom, Yahoo, Alta Vista ou Nomade. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’une », dénonce ce personnage haut en couleurs, qui commençait à mettre en garde contre les dangers de la « Google dépendance » dès 2007. « Alors que Google proposait à l’origine aux internautes de surfer sur internet pour en qualifier les contenus, il ne travaille désormais plus que pour son enrichissement personnel et non pour satisfaire le client. Il s’agit d’une privatisation inacceptable du web ». Jean Pierre Nadir aime décrire Google comme « son pire ami ou son meilleur ennemi » : 35% de son audience venant du géant américain, il ne peut s’en passer mais est bien conscient qu’il passera toujours derrière un Booking qui investit plus de 2 milliards de dollars par an en achat d’adwords. « Google fait peser sur ma tête une épée de Damoclès qui m’empêche de dormir. Chaque matin, mon premier geste au réveil est de vérifier où en est ma position », déplore-t-il. Et la situation est encore plus défavorable sur le mobile, où l’espace très réduit est encore plus compté pour les concurrents… Pour survivre face aux services de Google, il faut jouer la différence. Easyvoyage dédommage par exemple les clients qui trouveraient ailleurs le même vol moins cher. « Google, qui ne s’embarrasse pas de gérer le service après-vente, ne le fera jamais »…

Isabelle Lesniak / Chef de rubrique, Enjeux Les Echos
lesechos.fr

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