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Grèce. « Un problème plus politique qu’économique »

Grèce. « Un problème plus politique qu’économique »

Qui est responsable de la situation grecque ? Pour Philippe Askenazy, professeur d’économie à l’École normale supérieure et membre de l’association « Les économistes atterrés », il est difficile de faire la part des choses. Pour lui, la question est avant tout politique. Il craint des effets dominos avec le risque d’un début de démembrement de l’Europe.

À qui la faute ? À la Grèce, à l’Europe, aux deux ?
C’est l’héritage d’une politique menée pendant de nombreuses années qui a laissé aller les déficits publics. Les responsables ne sont clairement pas les acteurs qui sont aujourd’hui autour de la table, tout du moins la plupart d’entre eux. Ce n’est pas seulement le fait qu’il y a en Grèce des retraites très importantes, ce pays était surtout un pays totalement anormal en termes de dépenses militaires. Il était, parmi les pays européens, celui qui dépensait le plus pour sa défense nationale. À la base, ce sont quand même des éléments d’un choix démocratique fait par les Grecs qui ont voté pour des majorités qui ont creusé les déficits publics.

Que peut-on reprocher à l’Europe ?
Au moment de l’entrée de la Grèce dans l’euro, on savait que les comptes du pays étaient trafiqués. Du côté de la commission ou de la Banque centrale européenne (BCE), on a fermé les yeux. Aujourd’hui, ces institutions disent que les Grecs ont fait n’importe quoi, mais elles-mêmes ont totalement failli.

Quel a été l’impact de la crise financière sur la situation actuelle ?
Lors de la crise financière de 2010, il y a eu une erreur fondamentale de commise, en partie de la part Sarkozy et Merkel qui ont laissé entendre auprès des marchés financiers qu’il n’y aurait pas de solidarité européenne automatique.

Quelles conséquences a eu cette erreur ?
Immédiatement, il y a eu des raids menés de la part de spéculateurs privés qui détenaient la grande majorité de la dette publique grecque. Pour éviter le risque systémique, on a alors opté pour une solution un peu étrange en transformant ce qui était une détention par les acteurs privés de la dette publique par une détention par les acteurs publics, c’est-à-dire, en fait, par l’ensemble des citoyens européens à travers notamment la BCE. Si l’État grec se trouve face à cette troïka (1), c’est à cause de cette erreur.

Qui est le plus fautif dans cette affaire ?
Personnellement, je n’arrive pas à distinguer qui est le plus fautif. Ce sont plutôt les historiens qui pourront un jour répondre. Fondamentalement, il y a aujourd’hui une difficulté qui tient au fait qu’une majorité des gouvernements en place en Europe est contre Syriza. Ce n’est pas un positionnement contre les Grecs en général mais contre ce que représente cette gauche radicale. Les gouvernements conservateurs, très largement majoritaires mais aussi les gouvernements socio-démocrates qui ont peur des mouvements radicaux sont pour un échec de Syriza. Et comme de son côté Syriza ne veut pas assumer plus d’austérité, on est dans un blocage politique et idéologique.

Donc le problème est d’abord politique plutôt qu’économique ?
Oui. Il n’y a pas de vrai problème économique autour de la Grèce. Les sommes en jeu ne sont pas monstrueuses. Le risque systémique bancaire n’existe plus. On sait que la dette est totalement insoutenable et qu’il faudra une restructuration. Tout le monde sait que la solution passera par l’abandon de la moitié des créances qui pèsent sur la Grèce.

Ce blocage politique est-il dangereux ?
Les considérations nationales font que, comme économiste, je n’ai pas les clés de compréhension d’une bataille essentiellement idéologique. Les coups de poker auxquels on assiste, d’un côté comme de l’autre, comportent le risque final d’un début de démembrement de l’Europe.

S’agit-t-il d’un vrai risque ?
Oui avec tous les bémols possibles qu’il faut mettre. On a déjà connu des moments où des gouvernants sont tombés dans des pièges historiques majeurs. Certains ont conscience du moment historique. En Allemagne, il y a une conscience de l’ensemble des risques. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas en France.

Si la Grèce quitte l’euro, que se passera-t-il ?
Pour la Grèce, c’est une situation très difficile à anticiper. C’est une grande incertitude. Ce sera probablement une crise extrêmement prolongée, marquée par des mouvements de populations. Et pour le reste de l’Europe ? Pour le reste de l’Europe, hormis pour des pays comme la Bulgarie ou la Roumanie qui ont encore une certaine exposition à des actifs grecs, il ne devrait pas se passer grand-chose. Il n’y aura pas de choc macroéconomique immédiat. Mais, d’une certaine manière, ce serait la fin du projet européen. C’est-à-dire la capacité à construire une solidarité entre pays et à trouver des consensus.

Qui va payer ?
S’il y a une situation d’échec, les gouvernements européens devront expliquer pourquoi. Ce sont les contribuables qui vont devoir assumer la dette grecque et pas les banques qui ont retrouvé leur profit d’avant crise. Mais il ne faut pas non plus affoler les Français. Ils n’ont pas à avoir peur. Ce ne sont pas des sommes considérables. Ce qu’il faut craindre ce sont plutôt les effets dominos politiques dans chacun des pays qui peuvent amener à un démantèlement bout par bout de l’Europe.

Que pensez-vous des réformes demandées par l’Europe ?
Comme économiste et comme citoyen, je pense qu’un créancier a le droit de demander qu’on honore ses créances et donc que le débiteur soit capable de générer des revenus d’une ampleur suffisante. Dans le cadre d’un État, c’est le niveau de son excédent primaire. Qu’il le fasse par tel ou tel moyen, cela devrait être le choix démocratique interne. La situation dans laquelle a décidé de se mettre l’Eurogroupe (2) comme la BCE c’est de dire : on ne veut pas seulement un excédent primaire mais qu’en plus vous fassiez telle et telle réforme.

L’Europe aurait-elle dû laisser plus de marge de manoeuvre à la Grèce ?
La justification économique est de dire que ces réformes-là sont plus efficaces que d’autres mais, en fait, les arguments par-derrière sont très fragiles. On ne sait pas quelles seraient les bonnes réformes à faire. C’est comme si votre banquier pour rembourser vos crédits vous demandait de manger des tomates tous les jours et d’arrêter la viande. Imposer un cahier des charges précis a été une erreur majeure.

Est-on allé trop loin dans l’austérité ?
Évidemment. La Grèce a un PIB de 25 % inférieur à ce qu’il était avant la crise. On a commencé par une très forte austérité et maintenant, on dit ” il faut faire des réformes qui vont mettre le pays encore plus à genoux “. Ce n’est pas le bon agenda pour des réformes libérales.

Que pensez-vous du référendum ?
Aujourd’hui, même si Syriza avait accepté le deal avec l’Europe, ce deal n’avait pas de majorité au parlement. De toute manière, ça ne serait pas passé. Et si cela avait été la proposition de Syriza qui avait été retenue il n’y aurait pas eu de majorité non plus en Allemagne. Il faut bien à un moment ou à un autre trancher le noeud gordien et aller devant les électeurs.

Comment voyez-vous évoluer les négociations ?
Au bout du bout, il peut y avoir une solution dictée par des impératifs purement géopolitiques. Il y a une guerre en Ukraine, la Grèce qui a commencé à se rapprocher de la Russie… Tout ça peut peser. 1. La troïka comprend trois institutions : la commission européenne, la banque centrale européenne et le FMI. 2. Réunion des ministres des Finances de la zone euro.

Yvon Corre
letelegramme.fr

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