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Guy Ryder: «Ne nous résignons pas à un avenir avec un chômage de masse»

Guy Ryder: «Ne nous résignons pas à un avenir avec un chômage de masse»

Directeur de l’Organisation internationale du travail (OIT) depuis deux ans, le britannique Guy Ryder a entrepris de réformer l’institution pour qu’elle puisse faire une différence dans la vie des travailleurs sur tous les continents.

Né dans la cité ouvrière de Liverpool en 1956, Guy Ryder est le directeur de l’Organisation internationale du travail (OIT) depuis octobre 2012. Avant cela, le syndicaliste britannique a été secrétaire général de la Confédération internationale des syndicats. Ce profil ne doit pas faire oublier que l’OIT représente aussi les intérêts des employeurs, puisqu’ils siègent à Genève aux côtés des représentants des gouvernements et des travailleurs, un modèle tripartite unique parmi les organisations internationales. Alors que s’ouvre ce lundi la conférence annuelle de l’OIT, Guy Ryder a répondu à nos questions.

Le Temps: Le travail et le chômage sont des préoccupations majeures. Pourtant, l’OIT est presque inaudible. Comment expliquer ce paradoxe?

Guy Ryder: Je suis d’accord avec vous sur l’importance de notre mandat mais pas sur votre constat. Nous avons présenté il y a dix jours un rapport sur les mutations dans le monde du travail et je n’ai pas arrêté de donner des interviews aux grands médias.

– En quoi l’OIT fait-elle une différence dans la vie de tous les jours des citoyens?

– Prenez l’effort de longue haleine mené contre le travail des enfants. Ces quinze dernières années, leur nombre a été réduit d’un tiers, même s’il reste 168 millions d’enfants qui travaillent. Autre exemple: en avril 2013, le Bangladesh a connu la pire catastrophe industrielle de son histoire avec l’effondrement du complexe textile du Rana Plaza. Dans les jours suivants, nous étions sur place. Nous avons facilité un accord entre le gouvernement, les syndicats et les employeurs afin d’améliorer la sécurité. Ce dialogue tripartite constitue notre force. Il nous rapproche des réalités du terrain. Résultat: la majorité des usines de confection au Bangladesh ont été inspectées et mises aux normes de sécurité. Nous avons aidé le gouvernement à établir un service d’inspection du travail, qui était embryonnaire. Sous l’impulsion de l’OIT, les entreprises internationales qui se fournissaient au Bangladesh ont créé un fonds d’indemnisation des victimes et de leurs familles. Je veux que nos programmes aient un impact sur le terrain et pas que l’OIT soit une abstraction. Bien sûr, le travail normatif effectué à Genève est aussi important. Les conventions de l’OIT sont les règles du jeu du marché du travail.

– Un emploi à temps plein avec un contrat à durée indéterminée est de plus en plus l’exception plutôt que la règle, non?

– Lorsque j’ai commencé à travailler, c’est ce que je voulais. Cet emploi standard a été longtemps synonyme de progrès social. Tout le monde y aspirait. Aujourd’hui, moins d’un travailleur sur quatre entre dans ce modèle. Il y a eu une énorme diversification: temps partiel, contrat à court terme, sans oublier que presque la moitié des travailleurs sont dans l’économie informelle. L’OIT marquera en 2019 son centième anniversaire. Dans cette perspective, j’ai lancé une grande réflexion sur l’avenir du travail. Il faut redéfinir sa place dans la société et sa gouvernance. Les chaînes de production sont de plus en plus mondialisées. C’est bien davantage qu’un exercice intellectuel. Les méthodes que nous appliquerons demain pour obtenir davantage de justice sociale seront à coup sûr très différentes.

– Ces mutations ne sont-elles pas aussi porteuses d’opportunités?

– Aux Pays-Bas, il y a aujourd’hui autant d’employés qui travaillent à temps partiel qu’à temps plein. Il y a eu une énorme évolution. Le temps partiel n’est plus considéré comme un second choix comme dans les années 1980. C’est aussi le résultat de choix politiques pour valoriser le temps partiel. Mais, dans le monde, les formes d’emploi atypiques restent moins rémunérées que l’emploi standard. La protection sociale est aussi inférieure. Ce n’est pourtant pas une fatalité.

– L’OIT estime que l’économie mondiale devra créer 600 millions de nouveaux emplois d’ici à 2030. N’est-ce pas un vœu pieux?

– Nous aurons surtout besoin de ces nouveaux emplois en Asie du Sud et en Afrique, car c’est là que la population active va le plus augmenter. Dans le même temps, il y aura une pénurie de main-d’œuvre dans les pays avancés, à cause du vieillissement. Aux taux que nous connaissons, la croissance économique ne pourra pas créer autant d’emplois. Le chômage, au contraire, continue d’augmenter et il y a déjà un peu plus de 200 millions de chômeurs. Il faut s’interroger si le monde ne devra pas changer de paradigme. Faut-il partager le travail ou encore garantir un revenu à tous les citoyens?

– L’objectif du plein-emploi a-t-il vécu?

– Il ne faut pas se résigner à un avenir avec un chômage de masse. En même temps, je ne connais aucun responsable politique prêt à renoncer au plein-emploi et qui dirait à son électorat qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

– Quel est le potentiel de création d’emplois dans l’économie verte?

– L’emploi vert est une des pistes, pas une solution miracle. Par exemple, l’isolation des bâtiments pour les mettre aux normes énergétiques est un domaine très prometteur. Il y a aussi l’économie des soins. Les sociétés avancées vieillissent et elles ont toujours plus de besoin de personnel pour s’occuper des personnes âgées.

– Que fait l’OIT pour lutter contre la migration économique illégale?

– J’ai fait du dossier de la migration une priorité. Le système multilatéral a pour l’instant échoué à gérer ce défi de manière efficace. D’où les situations dramatiques en Méditerranée ou en Asie. Les gens prennent la mer aussi parce qu’ils fuient la guerre et la répression, ce qui dépasse notre mandat. Pour tous les migrants économiques, nous pensons qu’ils ont aussi des droits. Ils sont au contraire considérés comme des fardeaux. Pourtant, toutes les études démontrent que les migrants contribuent davantage au développement économique et au système de sécurité sociale des pays d’accueil qu’ils en bénéficient. Il y a un énorme problème de perception. Il faut aussi développer les voies de migration légales, qui réconcilient les droits des migrants et les intérêts légitimes des pays d’accueil. L’Europe a bien instauré en son sein la libre circulation pour répondre à ces impératifs. Le climat politique, c’est vrai, a bien changé.

– L’OIT est régulièrement épinglée pour le traitement de son propre personnel, comme la multiplication de contrats à courte durée. En raison de votre mandat, ne devez-vous pas être irréprochables?

– Vous avez raison. Je pense que nous sommes les plus en avance dans notre rémunération des stagiaires. Pour les contrats à court terme, j’ai ouvert des négociations avec notre syndicat interne pour discuter de ces questions.

Simon Petite
letemps.ch

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