mardi 22 septembre 2020
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Ibrahima Sissoko : « L’urgence est de maintenir une continuité pédagogique en Afrique »

Ibrahima Sissoko : « L’urgence est de maintenir une continuité pédagogique en Afrique »

ENTRETIEN. Conçue pour permettre l’accès aux cours en ligne, la plateforme Calschool a été mise en œuvre en Côte d’Ivoire pendant le confinement. Décryptage.

La crise du Covid-19 n’a pas seulement révélé la fragilité sanitaire des pays africains. Elle a révélé combien il était urgent de refonder les méthodes pédagogiques et de réfléchir à de nouveaux outils pour assurer la continuité de l’accès à l’enseignement et aussi limiter les inégalités inhérentes aux situations économiques et sociales des familles. En Côte d’Ivoire, une expérience intéressante a été menée à travers une plateforme nommée Calschool. Avec le confinement imposé par le Covid-19, elle a déployé toute une panoplie de solutions pédagogiques et technologiques pour faire accéder gratuitement à des cours en ligne des élèves de la maternelle au collège. Son co-initiateur, Ibrahima Sissoko, s’est confié au Point Afrique pour nous expliquer cette mise en œuvre imposée par cette circonstance exceptionnelle du Covid-19.

Le Point Afrique : En pleine crise du Covid-19, en quoi Calschool est-elle une plateforme à haute valeur ajoutée dans le monde de l’éducation en Afrique ?

Ibrahima Sissoko : La crise sanitaire du Covid-19 a affecté l’ensemble du réseau scolaire africain avec, notamment, la fermeture d’établissements durant plusieurs semaines. Certes, les équipes éducatives et le personnel se sont engagés fortement pour permettre une continuité des enseignements et assurer un accompagnement des élèves et de leurs familles, mais, dans certains pays de la sous-région ouest-africaine, notamment en Côte d’Ivoire et au Mali, entre autres, les outils à disposition sont limités. C’est pour répondre à cette insuffisance que nous avons lancé notre plateforme.

Elle permet de mettre à la disposition des enseignants, des élèves, des parents d’élèves et du personnel administratif un outil numérique pour la gestion de la vie scolaire quotidienne, en tenant compte des besoins et des attentes au niveau local. Le maintien de la relation parent-enseignant-élève se fait via SMS et non par e-mails. Quant à l’accès aux ressources numériques, il se fait via notre plateforme, car nous disposons d’un module d’e-learning lancé en début de crise à destination de tous les apprenants (écoles primaires, collèges et lycées).

Nous avons inclus dans nos process de développement des méthodes de gestion de projet agile permettant le déploiement de système itératif et adaptatif. Notre plateforme a évolué constamment grâce aux remontées régulières que nous ont faites les utilisateurs (parents, directeurs d’école, inspecteurs d’enseignement, enseignants et élèves). Dans cette situation où l’École n’est plus dans l’école mais à la maison, pour contourner les contraintes matérielles, tout est hébergé sur le cloud et disponible 24 heures sur 24 sur tout appareil.

Serial entrepreneur, Ibrahima Sissoko a été très sensible aux risques de décrochage d’élèves pendant la période du confinement imposée par le Covid-19.    © DR
Comment vous est venue l’idée et comment l’avez-vous concrétisée ?

Calschool a été créée par Gervais Brou, fondateur de la société Map Cepia. Je l’ai rejoint dans l’aventure en 2017. Notre plateforme est née du besoin de centraliser l’information pour la direction générale de l’Éducation nationale, de digitaliser le fonctionnement de ses établissements à travers un outil qui tienne compte de leur pratique au niveau local. C’est lors d’une session de recrutement pour une filiale que je devais implanter que nous nous sommes rencontrés. Je recherchais des développeurs que nous appelons « full stack » dans notre jargon. Il a postulé et j’ai découvert un homme passionné et dur au travail qui ne demandait qu’une chose : que l’on croie en lui et en ses projets. J’ai été impressionné par ce qu’il avait réussi à mettre en place, seul, grâce à une équipe soudée derrière lui vers des ambitions communes. Cela m’a encouragé à vouloir l’accompagner et lui apporter mon concours financier et stratégique tout en maintenant le lien privilégié et la concertation avec notre partenaire, la direction générale de l’Éducation nationale, ainsi que huit inspecteurs de l’éducation primaire et périscolaire.

Quel est le modèle économique de la plateforme Calschool et quel en est son principe de fonctionnement ?

Notre priorité aujourd’hui est de la rendre accessible gratuitement à tous les établissements qui nous le demandent. L’urgence est de maintenir une continuité pédagogique. L’heure n’est pas aux comptes mais à l’urgence.

Quels sont les défis techniques que Calschool a eu à relever ?

Initialement, la plateforme avait été déployée en mode client-serveur, donc, techniquement, ce n’était vraiment pas l’idéal. Sans compter qu’il fallait mettre en place un accompagnement pour les directeurs d’établissement et l’ensemble des utilisateurs. Il a fallu très rapidement passer au Web.

Nous avons dû intégrer des technologies plus puissantes et réactives telles que Node.js côté serveur et Angular côté front. L’avantage de cette approche est que l’on peut stocker des requêtes dans des mémoires cachées du navigateur et ainsi rendre plus rapides les temps de réponse. Conscients qu’une grande partie de nos utilisateurs ont essentiellement des smartphones pour se connecter en dehors de son établissement, nous avons tenu compte de la réactivité de ces appareils.

Au-delà de la technique, il y a l’humain. Vous avez un vivier d’enseignants ? Comment abordez-vous la dimension pédagogique avec cet outil ?

L’humain est au cœur de notre dispositif. Nous nous appuyons sur un groupe d’enseignants qui nous remontent leurs exigences et leurs difficultés afin d’améliorer en continu la qualité de leur enseignement et de faire découvrir de nouvelles formes d’apprentissage à leurs élèves. Un outil d’e-learning comme ce que l’on connaît en France n’aurait pas été adapté aux réalités du continent.

Aujourd’hui, nos cours magistraux sont sous forme de « pdf » avec des évaluations de type QCM afin de valider chaque chapitre. Nous avons également des travaux de groupe mis en place pour permettre de maintenir le lien entre élèves. Bien évidemment, le modèle évolue au fur et à mesure des besoins liés au confinement ou à la situation de discontinuité pédagogique imposée par les nouvelles mesures prises par précaution autour de la limitation du nombre d’élèves et de la distanciation sociale à organiser.

Vous l’avez implémenté en Côte d’Ivoire. Combien d’élèves ont déjà été touchés ? Quels sont les premiers retours ?

Le module éducatif de notre e-learning peut être déployé dans tous les établissements utilisant déjà la solution de la plateforme et tous ceux qui souhaitent bien évidemment s’équiper. Avant le Covid-19, le groupe scolaire comptait 250 000 élèves, dont 172 000 en primaire et le reste en collège. Quand le module éducatif a été déployé, il a concerné quelque 18 000 élèves. La marge de progression est donc importante. Cela dit, les enseignants et les directions sont plutôt satisfaits, d’autant plus que la plupart du temps les élèves y ont accès via leurs smartphones et, qu’après une première connexion, ils ont accès à tous leurs cours en mode hors connexion. Ceci permet de toucher même les foyers les plus modestes et de ne pas creuser davantage d’inégalités, et ce, d’autant que la consommation de data peut aller très vite et impacter les ménages.

La palette des cours paraît assez large. Quel est votre plan de marche dans cette région ouest-africaine qui vous sert d’espace pilote ?

Nous avons la chance de pouvoir compter sur le soutien de Karim Sy, fondateur de Jokkolab et président de Digital Africa. Il est très impliqué dans le développement du continent et encore plus en cette période du Covid-19. À travers son soutien, nous réfléchissons ensemble à un déploiement plus global et gratuit. En Côte d’Ivoire, Linda Vallée de la Fondation du numérique est au cœur de nos échanges avec les institutionnels. Elle a recensé un portfolio d’applications numériques autour de la lutte contre le Covid-19. Enfin, nous restons ouverts à toute proposition de partenariat ou autre qui nous sera faite.

Comment les gouvernements entendent-ils être votre partenaire ?

À ce jour, nous n’avons pas encore été démarchés par les gouvernements. Cela dit, une fois que l’urgence sera passée, des contacts ne sont pas exclus pour mieux préparer le monde pédagogique post-crise.

Avez-vous le soutien d’institutions multilatérales comme la Banque africaine de développement ?

Pour le moment, nous ne sommes pas en lien avec des institutions comme la Banque africaine de développement (BAD). Nous sommes dans l’action afin que la plateforme puisse toucher un maximum d’élèves, pour que leur vie scolaire puisse se poursuivre dans les meilleures conditions. Cela dit, nous sommes ouverts à toutes les collaborations, privées ou publiques, qui permettront de donner les moyens à nos institutions éducatives de s’installer de manière durable à un bon niveau de qualité.

Le confinement a révélé des soucis pour un certain nombre de jeunes de familles modestes au sein des diasporas. Avez-vous prévu un dispositif dans leur direction ?

Avec Ingenus Lab, notre structure en France, nous avons pu mettre en place des cours en ligne avec un module en e-learning. En parallèle avec notre structure Innov8lab, nous avons mis à la disposition de quelques familles en France, notamment à Trappes, des ordinateurs neufs. C’est une question importante, car les inégalités entre les élèves, pour des raisons économiques et sociales, sont un vrai motif d’inquiétude. Avec notre structure Hilt Technology Engineering, nous avons complété notre dispositif par la mise en place d’un dispositif d’accompagnement pour le paramétrage à distance de solutions informatisées. En tant que Français d’origine africaine, il m’importe de mettre à disposition mon expertise et d’œuvrer avec mes modestes moyens pour faire face à cette pandémie. C’est quelque chose d’important que je partage avec mes associés et collaborateurs.

À moyen terme, comment voyez-vous l’avenir de Calschool ?

Nous espérons étendre l’utilisation de la plateforme éducative à toute la Côte d’Ivoire et à l’ensemble des pays de la sous-région, francophones puis anglophones, via une extension qui est à l’étude. Nous travaillons à préparer le monde pédagogique post-Covid-19, car, il n’y a pas de doute, les pratiques vont être impactées et vont définitivement évoluer. Avec Calschool, nous avons encore beaucoup de défis à relever et sommes prêts à être aux côtés de toutes les institutions qui verraient dans nos solutions le moyen d’améliorer l’environnement éducatif des pays africains.

Quelques mots sur Ibrahima Sissoko

Âgé de 40 ans, Français d’origine malienne né à Paris, Ibrahima Sissoko a démarré sa carrière dans l’import-export avant de se convertir dans l’informatique. Ingénieur « Architecture des systèmes logiciels spécialisés en busines », actuellement en passe de valider un « Executive MBA en management et entrepreneuriat IT », il est à la tête de plusieurs entreprises dans le domaine du numérique avec un chiffre d’affaires consolidé en 2019 de 13,3 millions d’euros.

Également actif dans le secteur de la finance, il a créé Growth Ground Investment basée à Londres pour accompagner des entrepreneurs et porteurs de projets. Avec Calschool, il concrétise son intérêt pour les écosystèmes en Afrique.

lepoint

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