jeudi 21 novembre 2019
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Interview exclusive avec Dr Vera Songwe, secrétaire exécutive de la CEA

Interview exclusive avec Dr Vera Songwe, secrétaire exécutive de la CEA

«C’est le commerce qui crée les emplois, ce n’est pas la monnaie unique»


Le Chef de l’Etat sénégalais, Macky Sall, a présidé,  lundi 24 juin 2019 à Dakar,  une consultation régionale sur la prochaine mise en œuvre de la zone de libre-échange économique en Afrique (Zlecaf). La rencontre s’est tenue à quelques jours du sommet extraordinaire des Chef d’Etat de l’Union africaine prévue le 07 juillet 2019 à Niamey. Dans cet entretien exclusif accordé à Financial Afrik, Dr Vera SONGWE secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) évoque plusieurs enjeux de ce nouveau départ pour l’Afrique, notamment le retard accusé par le Nigeria (1ère économie africaine) dans la signature de cet accord historique.


Quels sont les enjeux majeurs de la consultation sous régionale de Dakar sur la Zlecaf ?

Le thème qui nous réunit aujourd’hui revêt une importance capitale pour l’Afrique. La Zlecaf est en marche : approfondir l’intégration pour un continent prospère est donc un thème d’une brûlante actualité d’autant que la zone de libre-échange africaine marque un tournant historique pour l’Afrique dans sa quête d’intégration et d’unité. L’Afrique compte 84 000 km de frontières terrestres; chacune de celles-ci dispose de ses spécificités, de ses défis et de ses obstacles qui contribuent à faire en sorte que les échanges entre les États africains ne représentent que 16% du commerce extérieur total du continent, loin derrière les performances observées en Asie avec plus de 50% et en Europe pour près de 70%.

L’accord établissant la ZLECAf signé par les Chefs d’État et de gouvernement africains le 21 mars 2018 à Kigali constitue un jalon essentiel dans l’intégration des économies africaines, marquant une avancée significative. Cette marche vers un continent intégré, ne l’oublions pas, fut lancée en son temps par le Plan d’action de Lagos pour le développement économique de l’Afrique en 1980 et le Traité d’Abuja instituant la Communauté économique africaine en 1991. Nous ne pouvons pas laisser passer une autre décennie avant de faire de notre quête une réalité. La concrétisation de nos engagements constitue par conséquent la prochaine étape.


Pour tous les pays africains, qu’est ce qui devrait les inciter à signer et ratifier l’accord en termes d’opportunités ?

Les opportunités à notre portée sont immenses. La ZLECAf permettra la mise en place d’un marché intérieur de 1,2 milliard de consommateurs, avec un PIB combiné de 3 000 milliards de dollars pour les biens et services produits sur le continent. Il s’agit là d’une occasion de renforcer le secteur privé africain formel et informel à un moment où la géopolitique fragilise les perspectives commerciales de l’Afrique avec le reste du monde. Avec la zone de libre-échange continentale africaine, les entreprises africaines seront plus compétitives et aptes à satisfaire la consommation intérieure. En outre, elles pourront également répondre aux besoins de cette classe moyenne croissante tout en assurant l’attractivité du continent. D’ores et déjà, nous pourrons négocier des accords internationaux à l’unisson, ce qui nous rendra plus forts et mieux équipés pour plus de réalisations au profit de l’Afrique. Permettez-moi de féliciter et de saluer la vision, la ténacité, la détermination mais aussi les efforts considérables des dirigeants de notre continent qui nous ont orientés vers cette voie et nous ont guidés jusqu’à ce stade. Jamais dans l’histoire de l’Union Africaine, un accord n’a été aussi unanimement accepté en un temps record. En effet, plus de vingt-quatre instruments de ratification ont été consignés à la Commission de l’Union Africaine en l’espace de quatorze mois!

La création de la Zone africaine de libre-échange inaugure de nouvelles perspectives, des innovations en matière de pratiques et de mécanismes de solidarité. Une zone de libre-échange continentale stimule les capacités, les connaissances, l’intelligence et répond avant tout au désir de notre peuple, en particulier de nos jeunes, de construire un avenir solide dans une Afrique intégrée, en l’absence de frontières qui les handicapent.

Le lancement de la zone de libre-échange représente une étape cruciale dans le développement multiforme de l’Afrique. Il s’agit d’une initiative africaine qui nous apportera une solution africaine pour une Afrique que nous voulons. Sa mise en œuvre aura à catalyser les investissements, stimuler la croissance économique, renforcer des interconnexions continentales et déclenchera un nouveau dynamisme à l’intégration en Afrique et à l’émergence de nouveaux secteurs.

En tout état de cause, l’objectif demeure de faire de notre continent une force dynamique et un acteur majeur sur la scène internationale, dans l’intérêt de nos populations. Dans cette optique, nous prenons en compte les développements technologiques mondiaux et transformons le déficit de nos échanges intracontinentaux en une réelle possibilité pour le développement de nouvelles technologies numériques.

L’Afrique se transforme progressivement en un laboratoire du monde numérique sous la houlette d’une jeunesse inventive, créative et audacieuse. Ce virage numérique est le fait de jeunes “startups” très actives dans les domaines de la finance, des télécommunications, de la santé, de l’industrie et de l’agroalimentaire, pour n’en nommer que quelques-uns. Il nous faut favoriser ce talent et cette capacité, mais également créer les conditions nécessaires à leur épanouissement. Surmonter la fracture numérique et assurer l’interconnexion en est un élément décisif. Aujourd’hui plus que jamais, la connexion des marchés du continent de manière durable s’avère incontournable.

La Zone de libre-échange africaine demeure un instrument primordial pour promouvoir un nouveau paradigme de développement économique axé sur l’innovation, la diversification et la solidarité. En réduisant les barrières tarifaires et non tarifaires qui entravent son commerce, l’Accord contribuera à l’industrialisation et à la transformation structurelle du continent. L’Afrique doit s’unir dans le but ultime de bâtir une économie continentale prospère basée sur la croissance inclusive et le développement durable, un facteur qui soutient et stimule l’esprit d’entreprise et la création de richesse.

La clé de la réussite de la ZLECAf réside dans la liaison des diverses sous-régions de notre continent. En effet, le commerce intra-africain étant plus concentré au sein des Communautés Economiques Régionales, c’est désormais le moment d’étendre les échanges entre l’Afrique de l’Ouest et du Centre au-delà des produits de base en vue d’accroître la concurrence, réduire les prix et procurer plus de bien-être aux consommateurs. La facilitation des échanges commerciaux entre la CEDEAO et la CEEAC permettra également de briser les monopoles nationaux et d’améliorer l’efficacité des entreprises locales afin de les apprêter à une vive concurrence internationale. Le développement et l’expansion des chaînes de valeur régionales sur le continent seront de nature à induire des emplois indispensables à nos jeunes en particulier. Toute chose qui devrait ouvrir la voie à une coopération dans le domaine de la recherche et du développement afin de garantir plus de technicité des produits dans les chaînes de valeur mondiales. Cela devrait par exemple se réaliser entre la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigéria et le Cameroun, les quatre plus grands producteurs de cacao en Afrique et chefs de file dans le monde.


Le Sénégal et la Mauritanie ont récemment signé un accord pour l’exploitation commune du gaz. En quoi, cet arrangement pourrait-il symboliser un bon début de mise en œuvre de la Zlecaf ?

L’accord de coopération intergouvernemental signé entre le Sénégal et la Mauritanie magnifie à l’évidence ce que pourrait être la ZLECAf. En effet, l’accord portant sur l’exploitation du gisement de Grand Tortue Ahmeyin est le fruit d’une volonté commune d’intensifier la coopération dans le secteur de l’énergie entre les deux gouvernements. Ce gisement situé à cheval sur la frontière maritime des deux pays contiendrait des réserves de gaz estimées à 450 milliards de mètres cubes, ce qui en ferait le plus important d’Afrique de l’Ouest, soit l’équivalent de 15% de la richesse gazière d’un pays comme le Nigeria. Autant de belles perspectives de ressources pour financer le développement dans les deux pays.

Je voudrais également saluer le bon déroulement des élections apaisées qui viennent juste se tenir en Mauritanie. Quel que soit le vainqueur à l’issue du résultat final, il n’y aura qu’un seul gagnant : le peuple mauritanien. Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz vient de donner une illustration par la plus belle des façons que l’Afrique avance vers la maturité y compris sur le plan politique et institutionnel. C’est ce genre d’exemples multipliés qui feront émerger une Afrique forte et prospère.

La ZLECAf offre aux pays africains et au Sénégal en particulier une occasion de relever les défis de la création d’emplois, de la diversification de l’économie, du développement d’un système d’identité numérique pour l’inclusion sociale et d’une meilleure répartition des bénéfices de la croissance conformément à l’Agenda 2063 et les objectifs de développement durable.

À mesure que nous élaborons des stratégies nationales liées à la ZLECAf pour tirer de celle-ci le meilleur parti possible, il demeure important d’examiner les avantages comparatifs de chaque pays afin d’identifier les domaines potentiels de spécialisation conduisant à une plus grande complémentarité des produits entre nos systèmes de production. Cela contribuerait en définitive à une expansion du commerce intra-africain de produits intermédiaires et de produits finis. L’industrialisation accélérée constitue la clé de succès de la ZLECAf mais aussi du programme sur l’emploi, en raison des liens économiques susceptibles d’émerger, y compris le potentiel de création d’emplois du secteur manufacturier.

Selon les estimations de la CEA, la ZLECAf accroîtra le commerce intra-africain de plus de 50%, le PIB du continent de plus de 40 milliards de dollars et les exportations pour plus de 55 milliards de dollars. Dans l’agriculture qui emploie de nombreuses personnes démunies sur le continent, la croissance et la création d’emplois dans ce secteur peuvent être stimulées par un meilleur accès aux marchés. À cet égard, la ZLECAf regorge d’énormes possibilités en matière de création d’emplois, de croissance dynamique et d’autonomisation économique des femmes et des groupes marginalisés tels que les réfugiés et les personnes déplacées. En rendant les économies africaines plus compétitives et en facilitant le développement et la modernisation des chaînes de valeur régionales, les réformes connexes visant à faciliter la mise en œuvre de l’Accord sur la ZLECAf contribueront au renforcement des résultats commerciaux tout en confortant les pays à s’intégrer plus efficacement dans les chaînes de valeur mondiales.


Pourtant le Nigéria considéré comme la première économie du continent rechigne encore à signer l’accord et a récemment commandité une étude pour apprécier l’impact sur ses entreprises. Quelle réflexion vous inspire cette situation ?

C’est vrai que le Nigéria est reconnu comme étant le pays qui compte le plus grand nombre d’industries en Afrique de l’ouest. C’est très normal qu’il lance cette étude sur l’impact de la Zlecaf sur son tissu industriel. En Octobre 2018, la Cea avait déjà  organisé une réunion avec le secteur privé nigérian  pour échanger notamment sur les règles d’origine. C’est très important car il faut éviter que des produits finis venus de pays hors Afrique puissent passer par la Zlecaf pour inonder l’Afrique. Nous avons donc besoin de cette période de consultation car il faut que le Nigeria se mette à jour aussi sur des questions comme l’energie. Nous sommes confiants que ce géant africain puisse signer la Zlecaf dans les six prochains mois. La Zlecaf n’a rien à voir avec une course de vitesse et, outre le Nigeria, des pays comme le Bénin et l’Erythrée n’ont pas encore signé mais nous ne perdons pas espoir. La Zlecfa sera davantage un moteur de l’investissement et non de l’aide. La question du pays qui va abriter le secrétariat de la Zlecaf sera abordée lors du sommet des Chefs d’Etat prévu à Niamey. Le Ghana et l’Egypte sont déjà candidats. Pour l’heure le taux d’adhésion est très intéressant car sur les 54 Etats africains, 52 pays ont signé, 24 ont déjà ratifié l’accord  et 24 autres ont déposé leurs dossiers de ratification auprès de l’Union africaine.


Quel rôle peut jouer la CEA pour accélérer la ZLECAF ? 

Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Union Africaine et d’autres acteurs comme Afreximbank, la Banque Africaine de Développement pour accompagner ce grand processus. Les pouvoirs publics africains ont bien saisi l’importance du marché commun. Il y a un travail à faire pour vulgariser la ZLECAF auprès des populations et du secteur privé.  Les entreprises africaines doivent saisir cette grande opportunité. Des réticences ont été émises au sein de certaines organisations patronales. Notre rôle c’est de les aider et des accompagner à mettre à profit ce marché régional, le plus grand au monde. Nous avons mené des études d’impact pour mesurer les répercussions de la Zone de libre-échange sur certains pays. C’est le cas par exemple du Maroc. Au Nigeria, nous avons engagé une série de discussions avec le secteur privé et le premier ministre et avec de grands industriels comme Aliko Dangote pour là aussi analyser les attentes et les préoccupations. Des études ont été engagées et sont disponibles depuis trois semaines. Ces rapports montrent que le Nigeria est gagnant. C’est donc une question de temps pour que le Nigeria rejoigne la ZLECA.


Quels sont les programmes de la  CEA pour accompagner le secteur privé ?

D’abord, je dirais que le secteur privé africain a besoin d’une énergie fiable et compétitive. C’est un aspect sur lequel nous sommes engagés. D’autre part, nous avons mis en place au sein de la CEA, un département secteur privé. Il s’agit d’une toute  première. Nous mettons l’accent dans ce cadre sur l’énergie,  le financement innovant et l’environnement.  Nous accompagnons par exemple l’Angola pour revoir son mix énergétique et améliorer son environnement des affaires afin de redynamiser le secteur privé. Le pays, grand pétrolier, fonctionne au fuel lourd, avec des coûts onéreux expliquant sans doute la faible couverture du pays.  A peine 30% du territoire angolais a accès à l’ énergie. De même, nous menons des études de compétitivité avec 20  pays pour voir quels sont les secteurs les plus compétitifs dans le cadre de la ZLECAF. L’idée c’est d’accompagner ces pays dans la mise en place des politiques publiques accès sur leurs avantages comparatifs dans le cadre du libre-échange africain. Un autre volet de nos interventions, concerne l’harmonisation des politiques minières des pays africains afin qu’ils n’entrent pas en compétition mais travaillent plutôt en harmonie. L’objectif c’est de maximiser le local content et d’encourager les entreprises locales à tirer le meilleur profit de la rente minière.


Quid des  barrières non tarifaires qui entravent le commerce inter-africain ?

Nous avons un rapport annuel qui met en exergue ces barrières non tarifaires effectivement obstacles des échanges entre pays africains. La ZLECA concerne les barrières douanières.  C’est vrai qu’on devrait dans ce processus faire en sorte que l’on ne se retrouve pas avec des entraves au commerce. Un pays comme le Sénégal a perdu beaucoup d’argent avec l’aflatoxine dans les exportations d’arachide.


D’après vous où est ce que l’Afrique devrait se placer dans la guerre commerciale entre la Chine et les USA ?

L’Afrique doit se placer là où il y a ses intérêts commerciaux.  En faisant des échanges avec les USA, l’Afrique exporte des produits à forte valeur ajoutée. Avec la Chine, il s’agit plutôt de commerce de matières premières, un marché plutôt stable.  La règle du commerce est de diversifier ses partenaires.  Si nous pouvons nous rapprocher des chinois pour obtenir la technologie 5 G, cela nous permet de faire un saut technologique important. Les USA ont des technologies sophistiquées dans d’autres domaines. Nous devons les adopter.


Il est souvent question de monnaie dans le débat économique africain.  La CEDEAO vient d’ailleurs d’annoncer une monnaie pour 2020. Qu’en pensez-vous ?

La monnaie est importante mais ne constitue pas le point le plus important dans la stimulation des échanges. La preuve, quand nous regardons l’Asie, on voit que les échanges sont importants entre les pays et les zones sans qu’il y ait forcément une monnaie unique. Par contre, cette partie du monde a des politiques efficaces  d’harmonisation du commerce des produits et services.  Nous devons travailler beaucoup sur le développement de l’e-commerce et des plateformes d’interopérabilité et d’un certains nombre d’outils techniques et règlementaires. C’est le commerce qui crée l’emploi, ce n’est pas la monnaie unique. Nous devons avoir plutôt des banques centrales fortes et indépendantes, des politiques monétaires disciplinées et des accords entre pays et régions.


Vous êtes un produit de la Banque Mondiale. Vous avez succédé à Carlos Lopès en 2017. Peut-on dire qu’il y a eu un changement de vision ou une continuité  à la CEA ?

Je dirais qu’il y a à la fois continuité et changement de vision. Continuité car nous travaillons sur les grands  agendas du continent  comme la ZLCA et l’intégration continentale  en général, le marché unique aérien… Il y a continuité sur ce point et sur les ODD. Là il y a  peut être changement c’est dans l’approche secteur privé que nous avons adopté, la réflexion sur le financement innovant, le focus sur l’énergie, le doing buisness, ainsi que la question de la pauvreté et de l’inégalité remise au centre.   Les contextes sont aussi différents. Il y a quelques années, l’Afrique était en pleine croissance. Aujourd’hui, les tendances sont moins favorables. Nous avons 16 pays qui présentent un niveau d’endettement élevé par rapport à leurs PIB.  Evidemment, le discours change. Nous avons eu un discours industriel que nous aimons bien. Mais il y a tout un secteur de services qu’il faut considérer et qui est un réservoir d’emplois à mettre en exergue.


Pour finir, quelles sont vos perspectives de croissance pour l’Afrique en 2019 ?

Malheureusement, l’Afrique ne croît pas. Nous comptons réaliser un taux de 3,5% en moyenne en 2019 mais menacé par la guerre commerciale entre les géants.   Avec la ZLECA, il y aura une nouvelle dynamique.  Nous devons prendre en compte des questions importantes pour y arriver : la gouvernance, la sécurité et le changement climatique. Il y a des défis certes, mais ils sont surmontables.   L’Afrique tirera sa force dans la ZLECA.

financialafrik

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