vendredi 25 septembre 2020
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Jean-Louis Bruguière : « Le vrai problème au Sahel, c’est l’absence de règlement politique »

Jean-Louis Bruguière  : « Le vrai problème au Sahel, c’est l’absence de règlement politique »
Jean-Louis Bruguière, ancien juge antiterroriste français, aujourd’hui reconverti dans le conseil, revient pour La Tribune Afrique, sur la crise sahélienne. A travers la lutte contre le trafic de faux médicaments, devenu l’une des principales sources de financement du terrorisme, l’emblématique magistrat semble avoir trouvé un nouveau cheval de bataille.

La Tribune Afrique – Aujourd’hui, à travers votre cabinet JLB Consulting, vous apportez votre expertise en matière de sécurité à l’international: sur quel périmètre se concentrent vos activités ?

Jean-Louis Bruguière : Effectivement, j’apporte des conseils aux Etats, notamment en matière de bonne gouvernance, car cela représente un facteur important de prévention et de lutte contre le crime organisé. J’interviens dans le Sahel et en Asie et je travaille également avec des organisations américaines.

Quel regard portez-vous sur la situation sécuritaire au Sahel, enlisé dans une crise sans fin ?

Les groupes terroristes prolifèrent et la situation est particulièrement préoccupante, avec une aggravation de la sécurité au Burkina Faso, au Mali et au Niger, mais aussi dans le sud et le sud-est du Sahel, avec des risques d’extension au nord du Togo, du Bénin et du Ghana […] Le vrai problème au Sahel, c’est l’absence de règlement politique. L’opération Serval a été extrêmement salutaire, car plusieurs centaines de djihadistes ont été éliminés alors que se dessinait une opération imminente de prise de contrôle de Bamako, dans le but d’y établir un califat. Cette question a été réglée, mais la résolution militaire ne suffit pas […] Cette opération était l’occasion pour la France de convaincre Bamako de régler le problème de l’Azawad avec les Touaregs, mais elle n’a pas réussi et maintenant, le nord du pays échappe complètement au contrôle du pouvoir régulier malien.

Aujourd’hui, on est loin de l’enthousiasme suscité par les Français dans le cadre de l’opération Serval et la présence militaire de l’Hexagone est de plus en plus contestée par les populations d’Afrique de l’Ouest francophone: comment l’expliquez-vous ?

Il y a un retour du sentiment anticolonialiste et les populations locales attendaient beaucoup plus de la force Barkhane. Elles voulaient un retour à la paix. Cela étant, vous ne pouvez pas régler un problème sécuritaire de cette dimension avec 4 500 hommes répartis sur une surface grande comme l’Europe. On constate également une insuffisance d’implication des gouvernements locaux et leur incapacité à apporter une réponse sécuritaire. La France ne peut pas tout faire. Elle apporte un soutien militaire, mais on voit bien les limites de Barkhane.

Selon vous, la déclaration du président Macron à Pau, mi-janvier, a-t-elle permis de clarifier la situation sur la présence française au Sahel?

Il était important de le faire, car la question se posait en France de continuer l’opération Barkhane ou non. Les victimes françaises ont suscité une certaine émotion politique. Est-ce que cette opération coûteuse est toujours utile ? Est-elle efficace ?

A Pau, la France a montré qu’elle ne se retirerait pas, mais qu’il fallait trouver une nouvelle configuration, beaucoup plus coordonnée au niveau opérationnel et stratégique, entre le G5 Sahel et la force Barkhane.

Où en est la collaboration entre les Etats-Unis qui sont présents au Sahel, à travers Africom (le commandement américain pour l’Afrique) et les forces militaires françaises?

Les échanges sont permanents et la coopération est totale entre la France et les Etats-Unis au Sahel, pas uniquement sur le plan du renseignement, mais également au niveau militaire. Il est évident que la présence américaine représente un facteur décisif pour le contrôle de la zone.

Comment stopper la contagion du terrorisme sans régler la question libyenne?

La solution pour freiner le terrorisme régional se trouve effectivement en Libye. Autrefois, ce pays était surarmé. Lorsque le colonel Kadhafi est mort, ces armes ont été pillées, en particulier par les membres du crime organisé, qui en ont revendu une partie au niveau régional. Ce sont ces armes qui circulent aujourd’hui dans le Sahel. Aussi, sans règlement de la question libyenne, le terrorisme au Sahel continuera…

Faut-il élargir la coalition du G5 Sahel en y intégrant d’autres acteurs comme l’Algérie par exemple ?

Ce pays possède un agenda politique complexe. Il a toujours été réticent à coopérer dans le cadre d’une alliance pilotée par la France. Les relations entre Paris et Alger sont compliquées, en particulier sur la question touareg […] L’Algérie n’a pas voulu s’impliquer dans Barkhane alors qu’elle est directement concernée par la question, car ces groupes terroristes étaient algériens à l’origine: le GIA, le GSPC et AQMI. Bien qu’ils soient aujourd’hui sortis d’Algérie, le terrorisme affecte désormais le sud-Sahara algérien, du côté du Mali. Je pense donc que l’Algérie qui est un acteur régional majeur, doit à terme, s’impliquer dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Une coalition transnationale intégrant plusieurs pays extra-africains est-elle envisageable ?

Ce n’est qu’un vœu pieux. Les Etats-Unis sont peu intéressés par l’Afrique et la politique de Donald Trump s’oriente vers un désengagement militaire, y compris dans la zone syro-irakienne. Récemment, les Américains ont annoncé leur volonté de se retirer du Sahel, avec tous les problèmes que cela posera en termes logistiques. Quant aux Russes ou aux Turcs, ils sont sur des agendas complètement différents. Les grands pays n’ont pas les mêmes intérêts donc le consensus est impossible […] Au niveau européen, pour Paris la question est prioritaire, car nous savons qu’une dégradation de la situation sahélienne aura des répercussions en France, mais pour les pays du nord de l’Europe, l’impact est moins évident et ils s’intéressent plus à la Russie qu’au bassin méditerranéen.

Vous êtes membre de la Fondation Brazzaville qui s’est engagée contre le trafic de faux médicaments, qui représente une source substantielle de financement du terrorisme. Que recouvre ce phénomène en Afrique ?

Je connais Jean-Yves Ollivier, le président du Conseil d’administration de la Fondation Brazzaville, depuis un certain temps, mais ce n’est que récemment que j’ai rejoint la Fondation. J’ai été un peu à l’origine de l’Initiative de Lomé [une initiative inter-étatique de criminalisation du trafic de faux médicaments, ndlr], car c’est une préoccupation sur laquelle je travaille depuis 10 ans […] Il me semblait que cela avait un sens d’intégrer cette question dans la Fondation qui est orientée sur la paix, car au-delà de l’impact sur la santé publique, c’est une menace qui représente aussi un facteur de déstabilisation important pour les Etats. Nous avons d’ailleurs des éléments de forte suspicion concernant le financement du terrorisme via le trafic de faux médicaments.

Quels sont les éléments dont vous disposez pour mesurer l’impact du trafic de faux médicaments en matière de terrorisme ?

Nous disposons d’éléments documentés concernant le Hezbollah iranien. Au Sahel, nous avons des informations assez précises, mais il n’est pas possible de les divulguer en l’état, car elles sont encore classifiées. Nous savons néanmoins que des organisations comme le GSIM [Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans, ndlr], essayent de récupérer une partie de ce trafic, comme ils l’ont fait avec les cigarettes et les contrefaçons de manière générale.

Selon l’Institut international de recherche anti-contrefaçon, les plus gros producteurs de faux médicaments distribués en Afrique seraient situés en Asie et notamment en Inde et en Chine: comment contrôler ces flux de produits contrefaits ?

C’est tout le problème! Il n’y a aucun contrôle. J’ajoute que le Nigéria est également devenu un grand producteur de faux médicaments. Nous sommes face à des gangs internationaux. On estime le revenu global de ce trafic à 200 milliards de dollars […] Il sera difficile à travers la seule Initiative de Lomé de remonter ces filières. L’important, c’est de travailler au niveau de l’arrivée des produits sur le continent, car nous n’aurons pas les moyens d’agir en amont. Il faut obtenir une mobilisation suffisamment importante autour de cette initiative pour que l’Union africaine s’empare de la question. A partir de là, nous pourrons passer au niveau des Nations unies qui s’adresseront à la communauté internationale et qui, de fait, toucheront l’Asie.

Quelles sont les principales réglementations dont dispose le continent pour lutter contre le trafic de faux médicaments ?

Dans tous les pays où nous avons mené un audit pour l’Initiative de Lomé, il n’existe pas d’incrimination pénale spécifique et lorsque c’est le cas, les peines sont dérisoires. Par ailleurs, contrairement au trafic de stupéfiants qui utilise des réseaux clandestins, celui des médicaments falsifiés s’appuie sur des réseaux existants. De plus, en matière de médicaments contrefaits, sur 1 000 dollars investis, le rendement est de 500 000 dollars, contre 20 000 dollars pour les stupéfiants qui sont, du reste, fortement pénalisés. Au niveau du risque et des profits: il n’y a pas photo! Il faut donc criminaliser l’importation, le trafic et la vente des faux médicaments, avec des pénalités dissuasives qui soient prononcées et exécutées. A partir du moment où le trafic ne sera plus aussi rémunérateur, il perdra son attractivité.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard
afrique.latribune

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