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Jean-Michel Severino : “L’entrepreneur africain est persévérant et résilient”

Jean-Michel Severino : “L’entrepreneur africain est persévérant et résilient”

ENTRETIEN. Pour le président du fonds Investisseurs et Partenaires, grâce à sa nouvelle dynamique entrepreneuriale, l’Afrique va faire la différence.

Jean-Michel Severino préside Investisseurs et Partenaires, un fonds d’impact investment destiné aux PME africaines. Par « impact investment », il faut comprendre un investissement dont les objectifs ne sont pas seulement de rentabilité financière ou de création de valeur, mais aussi et surtout de rentabilité d’ordre social, environnemental et de développement. Autrement dit, le fonds I&P procède comme un fonds d’investissement classique à travers ses apports de capital dans les sociétés investies et la revente des actifs quelques années plus tard, mais il vise à impacter par l’entreprise dans laquelle il s’implique d’autres environnements que financiers.

Avant de lancer le fonds I&P, Jean-Michel Severino a auparavant été vice-président de la Banque mondiale et directeur général de l’Agence française de développement (AFD). Il a par ailleurs publié, avec Olivier Ray, Le Temps de l’Afrique (Odile Jacob, 2010) et Le Grand Basculement (Odile Jacob, 2011), avant d’écrire en 2016, avec Jérémy Hajdenberg, Entreprenante Afrique chez Odile Jacob. C’est le fruit de la réflexion qu’il a menée avant d’écrire ce dernier opus qu’il livre au Point Afrique.

Le Point Afrique : qu’est-ce qui vous a conduit à faire savoir avec autant de vigueur cette trajectoire entrepreneuriale qui saisit l’Afrique ?

Jean-Michel Severino : Le XXIe siècle est parti pour être le siècle de l’Afrique. En 2050, son PIB pourrait se rapprocher de celui de l’Union européenne et sa population frôlera les 2 milliards. Cette réalité va changer le cours des choses, non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour ses partenaires et voisins, en particulier l’Europe et la France. Il est donc essentiel de comprendre les ressorts de ce développement pour en mesurer la pérennité et mieux s’y arrimer et construire un partenariat productif pour un avenir mieux partagé.
Qu’est-ce qui a fait basculer les Africains vers ce chemin entrepreneurial ?
C’est la combinaison de plusieurs facteurs. D’abord, la libéralisation des politiques économiques dans les années 90. Elle a fini par porter ses fruits. Ensuite, alors qu’il y avait plus de personnes qualifiées et aptes à entreprendre, le secteur public a moins recruté. Enfin, avec, d’une part, une population en forte augmentation dont les conditions de vie se sont améliorées et, d’autre part, l’émergence de millions d’entrepreneurs issus de la classe moyenne et créant des emplois salariés, d’ingénieurs, de techniciens, de cadres, l’Afrique est en train de se constituer son propre marché. La machine à fabriquer cette Afrique prospère que tout le monde appelle de ses voeux est donc là.

C’est quoi, être un entrepreneur africain aujourd’hui ?

C’est quelqu’un qui a une volonté acharnée de réussir et une grande capacité à surmonter une vie quotidienne extrêmement éreintante. D’une grande intelligence opérationnelle, il est persévérant et, en même temps, résilient devant les difficultés à affronter. Dans son cas, c’est d’abord l’accès aux financements, mais c’est aussi les problèmes d’infrastructures, les obstacles juridiques et institutionnels. Un grand nombre d’entrepreneurs africains est versé dans l’innovation technologique créant de nouveaux produits et inventant de nouveaux modes opératoires mais, dans leur grande majorité, les entrepreneurs africains fabriquent ce dont les Africains ont besoin dans leur quotidien.

Quels sont les profils d’entrepreneurs qu’on rencontre aujourd’hui en Afrique ?

Ils sont variés et on peut distinguer trois groupes. Celui qu’on pourrait qualifier d’endogène. Il est constitué d’Africains qui sont nés et ont vécu au pays. Ils y ont aussi fait leurs études supérieures. Ceux-là sont souvent investis dans des activités familiales, qu’ils développent et auxquelles ils donnent une certaine modernité. Celui de l’entrepreneuriat issu des communautés ethniques particulières. Je pense aux Libanais, aux Turcs, aux Grecs, aux Indiens… Celui de la diaspora qui joue un rôle de plus en plus actif et dont l’implication est à l’échelle de la révolution que vit le continent. Les entrepreneurs de ce groupe ont fait leurs études supérieures à l’étranger, en Europe, aux États-Unis, au Canada, parfois même en Chine. Ils ont acquis un métier et un petit capital propre. Ils reviennent au pays, constatent que les choses ont changé, qu’ils sont les bienvenus et qu’ils peuvent avoir un statut très particulier bien loin de leur statut de simple cadre anonyme dans une Europe ou une Amérique déjà très riches. Ils mettent un certain temps à mûrir leur projet et font parfois plusieurs tentatives avant de trouver le bon angle. Ils sont plus souvent investis dans les biens et services sophistiqués et avec des concepts rapportés de marchés où ils ont travaillé.

Quel que soit le groupe auquel ils appartiennent, les entrepreneurs africains sont désespérés devant les banques dont on se demande si elles jouent vraiment leur rôle. Qu’en pensez-vous ?

En tant que fonds d’investissement, nous dialoguons régulièrement avec les banques, dont nous sommes les meilleurs alliés. Nous voudrions qu’elles soient plus pro-actives, mais elles sont entravées par un certain nombre de facteurs macroéconomiques. Ainsi de leurs coûts d’exploitation, de contraintes administratives, du coût élevé de l’épargne qui rend très cher le crédit, de l’insuffisance de ressources longues, de l’important taux de sinistres dans un environnement de petites et moyennes entreprises généralement informelles. Cela explique que le terrain soit de plus en plus investi par des institutions de microfinances plus souples et plus adaptées, institutions dans lesquelles certaines banques n’hésitent pas à investir pour avoir une posture plus dynamique.

Dans cette cohabitation formel-informel, il convient de trouver des passerelles. Comment amener des acteurs de l’informel vers le formel ?

Le parcours de formalisation des entreprises est compliqué et semé d’embûches. Il faut savoir que beaucoup d’entrepreneurs du secteur informel ont des qualifications modestes ou sont même quelquefois analphabètes. D’un statut où ils ne payaient rien, ils passent à un autre où ils doivent payer des charges sociales, des impôts, des frais juridiques… sans compter l’obligation qui leur est désormais faite, pour garder leur compétitivité, d’apporter une nouvelle valeur ajoutée à leurs produits en investissant dans la qualité et dans la marque. Cela appelle une restructuration globale qui leur donne accès aux circuits officiels de financement mais avec de nouvelles exigences comme disposer de garanties pour obtenir un prêt, accepter des investisseurs dans leur capital et, par conséquent, partager la propriété de l’entreprise… Bref, c’est pour eux un bouleversement culturel de grande ampleur dans leurs aptitudes et dans leurs attitudes de chef d’entreprise.

Alors, comment faire pour rendre cette dynamique entrepreneuriale endogène et inclusive ?

Cette dynamique est déjà endogène à plusieurs égards :

- d’abord, les entrepreneurs africains en sont les acteurs principaux et ils embauchent des salariés africains ;

- ensuite, vivant dans leur propre société, ils fabriquent des produits pour des clients africains dans le cadre d’un marché intérieur en expansion. Cela montre qu’il est crucial que les gouvernements africains fassent de la dynamisation de l’entrepreneuriat une priorité de leur agenda économique. Il faut savoir que, dans leur majorité, les entrepreneurs gagnent honorablement leur vie avec des salaires équivalents à ceux de cadres du secteur privé. Ce développement entrepreneurial crée donc une cohérence dans les structures de revenus et fabrique une classe moyenne, laquelle est le premier élément d’inclusivité dans un pays.

Alors que l’heure de l’Afrique semble arrivée, en quoi le continent africain peut-il s’inspirer de l’Asie ?

Je pense que, dans 20 ans, l’Afrique ressemblera beaucoup à l’Inde dans sa taille, sa diversité et son modèle économique, tiré par le marché intérieur et par l’agriculture. Bien loin du modèle chinois marqué par la vente de biens et de services à l’étranger. Par contre, sur la qualité de décisions des pouvoirs publics, l’inspiration peut être prise auprès de la Chine qui s’est appuyée sur une administration efficace capable de mettre en place des politiques sur plusieurs décennies, et ce, de manière constante.

En conclusion…

Je dirais « il faut accélérer ». Aux entrepreneurs africains parce qu’il faut donner du travail aux 450 millions de jeunes qui arriveront sur le marché du travail d’ici à 2050. Aux gouvernements africains pour qu’ils prennent soin de payer leurs dettes aux PME. Aux investisseurs étrangers parce que l’Afrique est un immense marché de plus en plus concurrentiel et y trouver sa place suppose d’y aller tout de suite. Aux bailleurs de fonds parce que l’Afrique a encore besoin d’aides pour développer ses infrastructures et ses projets à dimension sociale. Enfin, je dirais que, plus que jamais, l’heure du partenariat a sonné, car l’Afrique peut contribuer à résoudre la crise de l’emploi en Europe si nous arrivons à nous arrimer à sa croissance dans la logique de bénéfices durables et partagés.

MALICK DIAWARA ET VIVIANE FORSON
Le Point Afrique

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