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Joseph Stiglitz : «La BCE ne laisse quasiment pas de marge de manoeuvre au gouvernement grec…

Joseph Stiglitz : «La BCE ne laisse quasiment pas de marge de manoeuvre au gouvernement grec…

Le prix Nobel d’Economie 2001, Joseph Stiglitz, a été l’un des animateurs vedettes du forum de l’Institute for New Economic Thinking (INET), qui s’est tenu à Paris, au siège de l’OCDE la semaine passée. Il est l’un des fondateurs de ce think tank qui veut renouveler la pensée économique pour mieux répondre aux défis concrets qui se posent aujourd’hui. A cette occasion, le chef de file du « nouveau keynésianisme » s’est entretenu avec le ministre des finances grec Yanis Varoufakis, avec qui il partage de nombreuses idées. Les deux hommes ont affiché leur complicité en déplorant le manque de solidarité au sein de la zone euro ainsi que les erreurs de jugement désastreuses de la Troïka (BCE, Commission et FMI) pendant la crise. Ils plaident aujourd’hui pour un New Deal européen, qui aille bien au-delà du plan d’investissement Juncker. La Banque centrale européenne et la Banque européenne d’investissement devraient jouer un rôle bien plus important pour relancer l’économie, selon eux. L’analyse de Joseph Stiglitz :

Le programme d’achats de dette (« QE ») par la BCE est-il un moteur de la reprise en zone euro selon vous ?

Ce programme a des effets positifs, c’est indéniable. Mais ce n’est pas ce qui va permettre de renouer avec la croissance sur le long terme. L’assouplissement quantitatif entretient un sentiment de confiance trompeur. En Europe mais aussi aux Etats-Unis, où la Fed a fait la même chose, il accroît encore les inégalités, en transférant la richesse vers les plus riches.

Y-a-t-il néanmoins une transmission à l’économie réelle, via le taux de change ou le crédit ?

Le « QE » a effectivement un impact car il équivaut à une dévaluation compétitive. La zone euro est maintenant clairement engagée dans cette voie. Le problème c’est que cette stratégie qui consiste à faire baisser sa devise se fait au détriment des partenaires commerciaux, si bien qu’au final c’est un jeu à somme nulle pour l’économie mondiale. Celle-ci ne profitera pas de cette politique. Quant au pouvoir du « QE » sur la relance du crédit, on ne l’a pas constaté, même aux Etats-Unis : en 2013, les prêts aux PME américaines étaient toujours 20% plus bas qu’avant la crise. Le canal du crédit est cassé. C’est encore pire en Europe, en particulier dans les pays de la périphérie. Donc le programme d’achats de dette de la BCE ne résoudra pas le problème de la zone euro, même si c’est toujours mieux que rien.

Comment la BCE pourrait-elle alors se montrer plus utile à l’économie européenne ?

Je pense, comme Yanis Varoufakis, que l’on pourrait mieux utiliser le bilan de la BCE, en le combinant avec des interventions de la Banque européenne d’investissement (BEI). L’idée serait de faire acheter par la banque centrale des quantités massives d’obligations émises par la BEI, afin que cette dernière puisse investir dans de nombreux projets utiles à l’économie européenne. Il faut aller plus loin que le seul plan Juncker. L’idée d’associer BCE et BEI me paraît bonne, mais on peut imaginer d’utiliser aussi d’autres institutions ou d’en créer de nouvelles pour lancer un grand plan d’investissement.

Que pensez-vous de la manière dont la BCE intervient dans le dossier grec ?

Elle agit d’une façon impensable pour un acteur public. C’est un peu comme si les dirigeants américains laissaient la Californie aller à la faillite sans bouger le petit doigt ! La BCE ne laisse quasiment pas de marge de manoeuvre au gouvernement grec. C’est vraiment une erreur. Son attitude n’est pas seulement critiquable aujourd’hui, elle l’a été aussi pendant la crise, notamment dans la gestion de la restructuration de la dette grecque. La BCE, alors présidée par Jean-Claude Trichet, s’y est longtemps opposé. Sa principale préoccupation était d’empêcher un défaut qui déclencherait les CDS et forcerait donc les vendeurs de ces instruments spéculatifs à jouer leur rôle d’assureurs. C’est une curieuse priorité pour un régulateur bancaire ! Et je ne parle pas de l’erreur historique qu’elle a commise en relevant ses taux au début de la crise financière…

Mario Draghi n’incarne-t-il pas un changement à vos yeux ?

Etant donné l’échec des autres institutions européennes, il faut en effet admettre que Mario Draghi a beaucoup fait pour sauver la zone euro. Il joue un rôle important.

Concernant la Grèce, comprenez-vous l’argument de l’aléa moral, notamment brandi par les Allemands ?

En réalité, l’argument de l’aléa moral est toujours utilisé au bénéfice des créanciers. Comment peut-on imaginer qu’un pays veuille en arriver à une situation tellement critique qu’il demande un plan de sauvetage ? Cela n’a pas de sens. Il faut aussi garder à l’esprit que si la Grèce sortait de la zone euro, le coût serait bien plus élevé que celui du sauvetage. Ce qu’il fallait depuis le début de la crise c’était une stratégie focalisée sur la relance de la croissance. Le FMI était d’ailleurs plutôt en faveur de cette politique, mais il n’était pas seul à gérer le dossier grec.

Les réformes entreprises en France vous semblent-elles adaptées ?

Le problème fondamental en France et en Europe, c’est le manque de demande. Le gouvernement s’agite beaucoup pour essayer de persuader l’Union européenne qu’il prend les bonnes mesures. En général, on dit que pour stimuler l’économie, il faut augmenter les impôts et les dépenses publiques. Or, ce qui m’inquiète, c’est que la tendance, dans la plupart des pays européens, est de prendre le chemin inverse, ce qui a pour effet de peser encore plus sur une demande déjà faible. Il y un vrai danger en Europe, c’est cette course à la baisse des impôts. Penser que baisser les impôts des entreprises va permettre de stimuler l’investissement est une idée stupide. Il n’y a pas de preuve que cela marche. La France doit donc repenser la fiscalité des entreprises pour encourager l’investissement tout en décourageant la spéculation et les autres types de pratique peu constructive. Je pense que si l’on veut vraiment stimuler l’économie, on peut utiliser le système fiscal de façon à moins faire payer ceux qui investissent et à faire payer plus ceux qui ne font rien.

Etes-vous d’accord sur la nécessité de réformer le marché du travail?

Oui, il faut en priorité concentrer les réformes sur la question de l’amélioration et de la flexibilité du marché du travail. L’Europe a pris énormément de mesure en faveur d’une politique d’offre. C’était important. Elle doit maintenant s’attaquer à la demande, sans quoi la politique d’offre est créatrice de chômage. En ce qui concerne la France, il faut quand même souligner que la productivité horaire a fortement augmenté jusqu’à la crise. Il n’y avait donc pas de problème de ce côté-là. Par ailleurs, le système de santé français est deux fois plus efficace que le système américain…et beaucoup plus humain.

Comment expliquez-vous les difficultés persistantes de l’Europe?

En fait pour moi les échecs post crise de 2009-2010 sont liés à une erreur de diagnostic. Lorsque l’économie redémarrera, vous allez voir la productivité augmenter, et une plus grande volonté de réforme se manifester. Les gens n’aiment pas se « restructurer «  en passant par la case chômage. Ils seront plus ouverts à l’idée de le faire par le biais d’un travail plus productif. C’est pour cela que les stratégies de réformes structurelles sont mal vues.

Après le référendum écossais, un autre référendum important pourrait avoir lieu, celui de l’appartenance de l’UK à l’UE… Les problématiques sont les mêmes ?

Il y a une différence, les écossais sont pro-européens. Ils font partie de l’union européenne et se sont posés la question de l’intérêt de faire partie du Royaume Uni, surtout s’il y un risque que le Royaume Uni quitte l’union européenne. Si vous avez le choix entre être juste avec l’Angleterre ou bien être partie prenante d’un groupe qui s’appelle l’Europe, vous avez intérêt à jeter votre dévolu sur l’Europe. C’est une façon raisonnable et intelligente de voir les choses surtout si vous ne faites pas partie de l’eurozone. Mais il y a une chose importante. L’Europe va dans une direction très différente de la société anglaise. Les Anglais ont UKIP qui est dans une logique isolationniste, de détachement alors que l’Europe veut être intégrée au reste du monde et est internationaliste. L’Europe est sociale-démocrate avec un système éducatif gratuit pour que tout le monde puisse aller à l’université, alors que les anglais veulent avoir une éducation plus élitiste. Il y a de vraies forces contradictoires, des visions philosophiques différentes et profondes entre ces deux pays. Et certains, en Angleterre, peuvent se demander si cela ne serait pas mieux s’ils avaient plus d’espace pour poursuivre leur politique, à l’écart des principes sociaux-démocrates, égalitaristes à la mode de la Scandinavie. Ce n’est pas une question de nationalisme comme avec les le Pen en France, c’est même l’opposé de le Pen.

Isabelle Couet, Pierrick Fay et Dylan McClain
lesechos.fr

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