samedi 19 septembre 2020
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KEMOKO TOURE : « L’Afrique n’est pas conceptrice de son propre développement »

KEMOKO TOURE : « L’Afrique n’est pas conceptrice de son propre développement »

Avec Kémoko Touré, très actif dans la réflexion sur les problématiques guinéennes et africaines de l’heure, nous débattons ici de la future monnaie unique dans l’espace CEDEAO et de la rencontre, le 11 juillet 2019, du président Emmanuel Macron, avec la diaspora africaine en France. Sur le premier sujet, l’ancien Directeur général de la Compagnie des bauxites de Guinée (CBG) est entièrement d’accord avec l’idée d’aller à une monnaie unique. Mais il ne veut pas qu’on s’en serve uniquement comme un gadget. L’établissement de la zone monétaire autour de l’Eco, au-delà de sa fonction politico-symbolique de restauration de la souveraineté, doit surtout aider à s’attaquer aux causes structurelles du retard que connait les pays de l’espace ouest-africain. Quant au second sujet, Kémoko Touré note surtout la démarche avant-gardiste du président ghanéen qui était au côté de son homologue français. Au-delà, il pense que les dirigeants africains ne devraient pas attendre que les autres leur montrent la voie à suivre. Aussi bien sur la question de la diaspora que plus généralement sur la conception et la mise en œuvre des programmes de développement du continent.

Quelle est, selon vous, l’opportunité d’aller vers une monnaie unique dans la zone CEDEAO ?

Personne ne conteste le fait que la monnaie est l’un des marqueurs de la souveraineté nationale. Tout comme le sont d’ailleurs : la Défense nationale, la Justice, les Affaires étrangères et la Culture. La meilleure façon d’analyser le problème de la monnaie unique est de se référer à la cellule familiale. Imaginons que les pays de la CEDEAO constituent un bloc familial dans le concert des nations, mais dont la prospérité économique de chaque membre est liée à la sagesse ou non d’un tuteur qui, de fait, définit les conditions d’exercice de sa politique économique, conditions qui diffèrent souvent d’ailleurs de celles que le tuteur s’impose à lui-même ! On ne peut pas être maître de son destin en confiant les clés de ce destin à des tiers ! Tout comme il n’y a pas d’œuvre humaine majeure qui soit née de la génération spontanée, la prospérité de chaque nation se construit sur les épreuves surmontées qui découlent de la volonté d’indépendance réelle à l’égard des autres nations. Les pays de la CEDEAO et par extension les pays d’Afrique noire, compte tenu des turpitudes de l’histoire, constituent, à mon avis, une seule Nation. Ils doivent en conséquence se donner les moyens de leur indépendance, dans la solidarité nécessaire avec les autres nations. La monnaie unique représente le moyen le plus puissant de cette indépendance car son existence suppose une harmonisation des politiques économique, financière, sociale et culturelle.

Ne va-t-on pas trop rapidement dans le processus d’instauration de cette monnaie unique, quand on sait que l’échéance est fixée à 2020 ? 

Il est vrai que les critères dits de convergence devraient être préalablement définis et réunis avant l’intégration monétaire mais, compte tenu du retard que connaissent nos pays, des enjeux et des facteurs d’accélération du monde moderne, les pays de la CEDEAO doivent montrer leur détermination commune à se sortir rapidement du sous-développement politique, économique, social et culturel. En effet, les pays concernés, en dépit de leurs richesses agricoles, géologiques, énergétiques, halieutiques et culturelles, ne sont encore que consommateurs du produit de la transformation de leurs propres ressources matérielles et humaines. Dans le contexte actuel, la faiblesse et la vulnérabilité de chacun de ces pays font de leur espace économique et culturel un vaste marché dont profitent les pays qui dominent le monde à travers les outils de la communication, les emprunteurs privés extérieurs dits « bancables » et les institutions politiques et financières internationales dont l’Organisation des nations unies (ONU), le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD) et les grandes banques privées commerciales internationales.

Il est donc urgent d’agir avec une urgence absolue. A cet égard, l’objectif de 2020, même s’il paraît irréaliste, doit être maintenu. La seule certitude que l’on a d’échouer est de ne pas essayer ! Afin de mettre toutes les chances de leur côté, les pays de la CEDEAO doivent immédiatement se mettre au travail pour définir et travailler sur les jalons de cette intégration monétaire. Il y va de leur crédibilité avec le respect de la parole africaine et de leur volonté de s’attaquer enfin aux véritables causes de la pauvreté durable et choquante des populations : le complexe structurel d’infériorité, la médiocrité de l’éducation en nombre et en qualité, la négation de fait du droit égalitaire de la jeune Fille à l’éducation, la sous-représentation des femmes à tous les échelons de décision, la faiblesse de l’agriculture et de l’agro-industrie, la faiblesse des politiques de santé, la non-valorisation des potentialités culturelles et touristiques, le saccage de l’environnement et ses conséquences néfastes sur le climat et sur les habitants, les inconsistances et les disparités des politiques minières et énergétiques, la corruption endémique et la dilution de l’esprit patriotique au profit des intérêts individuels égoïstes à court terme, la non-valorisation de la complémentarité des pays individuellement condamnés à la survie et à l’assistanat dévastateur, la destruction de la complémentarité des groupes sociaux ou des ethnies dans le seul but de satisfaire la rapacité des politiciens-prédateurs dépourvus de tout sens de patriotisme économique et culturel.

On pointe le fait que la CEDEAO ne soit pas politiquement suffisamment intégrée pour une union monétaire viable. Qu’en pensez-vous ?

A celles et ceux qui disent cela, je réponds que l’Europe n’a pas attendu son intégration politique pour lancer la politique monétaire commune basée sur l’Euro. Mise en circulation sous la forme fiduciaire le 31 décembre 2001, l’Euro est aujourd’hui une monnaie commune à dix-neuf pays de l’Union européenne. L’Euro est aujourd’hui la deuxième monnaie au monde dans les transactions commerciales, après le Dollar américain et avant le Yuan chinois. La monnaie unique impose aux pays membres de répondre à un certain nombre d’obligations structurelles et structurantes qui renforcent les capacités individuelles et collectives et de ce fait, conduisent progressivement vers l’unité d’action politique pour la défense des causes communes : Education, Santé, Culture, Commerce, Sécurité, Environnement.

L’intégration politique sera imposée par la convergence progressive des politiques économiques, sociales et culturelles. Il est donc urgent de ne plus attendre !

Les dirigeants ouest-africains seraient essentiellement guidés par la propagande anti-FCFA. N’y a-t-il pas une part de vérité ?

Certains dirigeants africains sont tentés de tirer les leçons de notre Histoire commune pour pousser les pays africains vers un destin commun. Et alors ! Comment font les autres pays ? L’Afrique noire serait-elle condamnée à toujours servir de soupape de sécurité aux autres pays ? Oui, quelle que soit la bonne volonté des uns et des autres, l’existence, les conditions de rattachement et les mécanismes de fonctionnement du Franc CFA (anciennement, Franc des colonies françaises d’Afrique) font que cette monnaie constitue un frein à l’indépendance politique effective des pays concernés et au développement durable intégré du continent africain en général, et de la CEDEAO en particulier.

La question n’est donc pas de savoir ce qui guide certains dirigeants africains mais plutôt ce qui est bon pour l’Afrique et ce, quels que soient les intérêts égoïstes temporaires des uns et des autres. La dépendance monétaire restreint la mise en place d’une politique souveraine de développement car elle soumet les choix économiques majeurs aux intérêts immédiats ou futurs des garants. La conséquence principale réside dans la faculté de déterminer les niveaux d’endettement et de déficit budgétaire compatibles avec les choix de développement prioritaires à moyen et long termes permettant d’aboutir à l’éradication définitive et durable de l’analphabétisme et de la pauvreté massive qui en découle.

Le 11 juillet 2019, le président Emmanuel Macron, accompagné de son homologue ghanéen, a rencontré la diaspora africaine en France. Qu’est-ce qui peut avoir guidé la démarche du président français ?

Le Président ghanéen a choisi de sortir temporairement son pays des contraintes que lui imposaient les institutions financières internationales dont il ne contrôlait ni les motivations ni les objectifs. Ce faisant, il veut s’appuyer sur la capacité de son pays à définir ses choix de développement et à les mettre en œuvre avec ses propres ressources humaines et la collaboration des partenaires qui souhaitent l’accompagner dans la durée. C’est un pari audacieux et risqué qui sera combattu par l’establishment qui veut continuer de maintenir l’Afrique dans une dépendance totale, économique et culturelle, prolongeant ainsi, sous des formes plus « civilisées » mais tout aussi barbares, les affres de l’esclavage et de la colonisation des Africains noirs.

Je veux bien croire que le Président Macron souhaite établir une relation équilibrée avec le continent noir dont l’extrême pauvreté commence à peser dangereusement, avec l’immigration massive non maîtrisée, sur la perception de la tranquillité et de l’équilibre culturel des pays européens somme toute peu éloignés. Dans ce contexte, la position avancée qu’adopte le Président du Ghana peut être considérée comme un exemple dont la généralisation aiderait à réduire la « pression » de l’immigration « sauvage » à laquelle les pays européens sont soumis et dont les conséquences avec les milliers de morts en mer ternissent leur image d’ouverture et d’accueil. L’Europe veut inscrire sa politique dans le cadre de l’immigration choisie mais les élites africaines occupées à piller leurs pays, n’étant plus ni réceptives ni candidates à cette ouverture, l’Europe doit de plus en plus accueillir massivement des immigrés économiques du continent, peu ou pas formés et difficilement intégrables dans la société européenne, à l’ère du numérique.

Quelles retombées l’Afrique peut-elle en espérer ?

Je ne crois pas que les dirigeants de l’Afrique noire doivent continuer d’attendre de mesurer les retombées que les initiatives venues d’ailleurs peuvent avoir pour leurs pays respectifs. Les meilleures retombées sont d’abord et avant tout celles qui découlent de l’accomplissement de sa propre vision pour prendre son destin en main ! Les initiatives prises par les autres dans le cadre des relations bilatérales ou multilatérales, ne doivent être prises en compte que si elles permettent de construire les jalons indispensables à la vision de l’Afrique, dans le respect des intérêts réciproques. Il en est ainsi de la conduite de l’entreprise privée comme de celle des Nations.

Unis pour la défense de leurs intérêts communs, les pays africains échapperont aux vulnérabilités individuelles pour enfin imposer au reste du monde un modèle de développement inspiré de ses propres valeurs, et respectueux des enjeux du monde planétaire dans lequel ils évoluent.

Comment se fait-il que les dirigeants africains n’aient pas pensé les premiers à ce type de dialogue avec la diaspora du continent ?

Tout simplement parce que les dirigeants africains se placent toujours dans une attitude de réaction et non d’action. En agissant ainsi, ils ne se placeront jamais dans l’élaboration de stratégies gagnantes. L’absence d’une conscience commune des problèmes du continent réduit les dirigeants africains à ne s’inscrire que dans les stratégies élaborées par d’autres pour le continent. Il a en a toujours été ainsi. Doit-il continuer d’en être toujours ainsi ? Les programmes de développement du continent sont élaborés par d’autres et les pays africains doivent concourir, sous l’arbitrage des concepteurs et des bailleurs à la satisfaction des conditions qui sont posées. Il en est ainsi du Nouveau programme de partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), du Programme de développement pour les infrastructures en Afrique (PIDA), de l’initiative des Pays pauvres très endettés (PPTE), de l‘indicateur Doing Business et de bien d’autres programmes. Les pays d’Afrique ne sont jamais concepteurs et arbitres de leurs propres programmes de développement et des mesures de performance qui les accompagnent. Toutes les stratégies africaines sont publiques ; elles sont souvent élaborées par ou avec les autres, les conditions de leur mise en œuvre et de contrôle sont également définies avec ou par les autres. Pourtant, l’Afrique ne manque ni d’intelligence, ni de références historiques, ni de ressources, ni d’imagination et ni de capacité pour enfin prendre son destin en main. Si seulement l’Afrique savait ce que l’Afrique sait !

Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY

ledjely

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