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Kenya : la ville de Lamu menacée par un gigantesque projet pétrolier

Kenya : la ville de Lamu menacée par un gigantesque projet pétrolier

En apparence, tout est calme dans la ville kényane côtière de Lamu. Sur le front de mer, les vieilles maisons en roches coralliennes et aux portes de bois sculptées semblent ne pas avoir bougé depuis leur construction, au XIXe siècle. Les ânes, seul moyen de transport de la ville, remontent les ruelles, transportant adolescents, travailleurs, sacs de briques et de pierres taillées. Des boutres, traditionnels voiliers arabes de l’océan Indien, les coques remplies de pêcheurs, descendent tout doucement vers la pleine mer, voiles au vent.

Quelques kilomètres au nord de l’île, sur le continent, se construit pourtant à marche forcée le Lapsset Corridor, acronyme de Lamu Port Southern Sudan Ethiopia Transport Corridor, destiné à devenir l’un des plus grands terminaux pétroliers d’Afrique, capable d’accueillir des cargos de 18 mètres de profondeur et plus de 23 millions de tonnes de marchandises par an, d’ici à 2030.

Les promoteurs prévoient une explosion de la population du comté, qui devrait être multipliée par dix, passant de cent mille à plus d’un million d’habitants. Les chiffres déconcertent, même à Lamu, pourtant habituée à l’arrivée d’étrangers et de marins de passage. L’archipel a longtemps été l’un des nœuds commerciaux de l’océan Indien, capitale de la culture swahilie, port d’escale des Indiens du Sud, des commerçants perses, yéménites et chinois, envahie successivement par les Portugais, les Arabes d’Oman et les Britanniques.

« La mangrove va mourir, le corail aussi »

Après avoir accueilli des cohortes de hippies dans les années 1970, Lamu a surfé sur le tourisme de luxe. Mais celui-ci a été a été broyé par les menaces terroristes des Chabab, d’origine somalienne, alliés à Al-Qaida. « On n’est pas au tiers de la fréquentation d’avant », déplore Nassir Omar, guide touristique à Lamu, sa jupe masculine traditionnelle serrée autour de son ventre bedonnant. La frontière somalienne n’est qu’à une centaine de kilomètres. « Avant, j’avais au moins un client par jour, à qui je faisais visiter la ville. Maintenant, c’est deux ou trois par mois, au mieux. Je n’ai pas grand-chose à faire. Je me balade sans but. »

L’or noir va donc couler sur les plages de sable fin. La vieille ville de Lamu est classée patrimoine mondial de l’Unesco, ses neuf espèces de mangrove et sa faune de dauphins, tortues de mer et dugongs également protégées. Mais pour combien de temps ? « Le Lapsset Corridor va avoir un impact très négatif sur Lamu et son environnement », s’inquiète Famau Shukry, du Lamu Marine Conservation Trust, qui se bat pour la sauvegarde du patrimoine naturel de l’archipel. « Il va y avoir du pétrole répandu partout, la mangrove va mourir, le corail aussi. Le poisson va être infecté, avec des risques pour ceux qui le mangent. Avec les courants, la pollution pourrait même dériver sur toute la côte est africaine », déplore-t-il.

Lamu 2

Famau Shukry s’approche d’une carte accrochée au mur. « Les tortues de mer viennent donner naissance chaque année, juste en face du futur port, là où les cargos vont passer, soupire-t-il. Elles ont déjà une chance sur mille de survivre à la naissance, avec les attaques des oiseaux, des crabes, des poissons… maintenant, elles devront aussi faire avec les cargos. »

Opposition des autorités religieuses

Lamu est un bijou naturel, mais aussi un grand centre religieux. Ville sainte de l’islam, elle compte une trentaine de mosquées. On y vient chaque année de toute la côte est africaine assister à la fête du Mawlid, célébrant la naissance du Prophète. Lamu doit tout à Habib Salih (1853-1936), enseignant religieux, né aux Comores, et arrivé sur la côte swahilie à la fin du XIXe siècle, attirant des foules d’étudiants dans sa mosquée de Riyadha, son dôme vert dominant la ville depuis plus d’un siècle.

L’institution est toujours dirigée par sa famille, et par son héritier, Aydaroos Muhsin, sharif de Lamu, considéré ici comme un descendant du Prophète. « Je suis contre le Lapsset Corridor », déclare le vieux monsieur, lisant un texte écrit à l’avance, qui sonne comme une déclaration de guerre. « Ce projet va ébranler les traditions islamistes de Lamu. De nouvelles personnes vont arriver. Elles ne porteront pas l’habit traditionnel, le voile islamique. Elles vont vouloir des églises, des temples, des synagogues. Il y aura sûrement l’apparition de bordels ou de casinos. Tout ça, ce ne sont pas nos traditions », achève-t-il.

Issa Timamy, gouverneur du comté de Lamu, reçoit dans sa superbe villa, couleur de sable, dominant le chenal. Celui qui était encore il y a quelques années directeur des Musées nationaux du Kenya se délecte à raconter la brillante histoire de sa ville, et aimerait à croire que celle-ci puisse se répéter. « Aujourd’hui, Lamu n’est plus que le pâle reflet de ce qu’elle était autrefois : un port dynamique, avec lequel il fallait compter dans tout l’océan Indien », explique-t-il. Issa Timamy dit se battre pour éviter la « dubaïsation » de son antique cité. « On prendra toutes les mesures pour protéger notre patrimoine », assure-t-il. Toutes les nouvelles constructions devront respecter le style de Lamu.

Lamu

Le gouverneur souhaite que 25 % des ouvriers du chantier soient originaires de Lamu. Sur ce point, les promoteurs du Lapsset Corridor montrent patte blanche. Richard Herbert dirige le consortium Aolus Kenya Limited (AKL), portant les intérêts américains pour le futur port de Lamu. « Le plus important pour nous, c’est justement de bâtir un projet social », dit-il avec insistance. Le Lapsset Corridor pourrait créer entre dix mille et cent mille emplois. Un programme d’instruction a été créé, censé former plus de mille jeunes de Lamu pour qu’ils travaillent sur le chantier. Quatre cents auraient déjà commencé leur formation. « On veut aussi former les travailleurs de Lamu pour qu’ils utilisent leurs compétences ailleurs au Kenya », ajoute Richard Herbert.

Une aubaine pour les Chabab ?

Sur la côte, autour du futur port, les spoliations vont bon train. « Des milliers de gens ont été expulsés de leurs terres et de leurs fermes », explique Khadija Shekuwe, secrétaire générale de Save Lamu, regroupement d’organisations se battant pour attirer l’attention des citoyens de la région sur les dangers du Lapsset Corridor. La jeune femme n’a pas peur d’accuser les membres de l’ethnie kikouyou, la plus importante du Kenya (23 % de la population), et qui représenteraient déjà aujourd’hui la moitié de celle du comté. « Originellement, il n’y avait pas de titres de propriété à Lamu. Les officiels haut placés de Nairobi obtiennent donc des titres de propriété sur ces terres afin de les revendre au meilleur prix aux promoteurs », ajoute-t-elle.

Le gouvernement kényan a commencé à réagir. En août 2014, le président kényan, Uhuru Kenyatta, a révoqué 500 000 acres de titres de propriété acquis de manière illégale dans le comté de Lamu en 2012, visant vingt-deux sociétés. Mais, à Save Lamu, on ne croit ni aux actes ni aux promesses. « La plupart des spéculateurs sont des membres très influents du gouvernement. La Commission nationale des terres, chargée de répartir les terres, et le ministère du territoire sont parmi les institutions les plus corrompues du pays. On ne leur fait pas confiance », abonde Walid Ahmed Ali, dirigeant et organisateur à Save Lamu.

En attendant le Lapsset Corridor, la pauvreté s’étale dans les ruelles de Lamu. Les bidonvilles débordent jusque sur le quai, des drogues dures vendues en plein soleil, des capitaines à la dérive mendiant auprès des rares touristes. Le chenal Mkanda, utilisé par les bateaux pour la pêche au filet ou pour rejoindre la pleine mer, risque d’être coupé pour la construction du port. Mais, si une partie des agriculteurs spoliés a reçu une compensation financière, rien n’a été prévu pour les pêcheurs. « Cela va renforcer le pouvoir d’influence des Chabab », craint Walid Ahmed Ali. « Ils auront la possibilité de recruter davantage, chez les pêcheurs mis au chômage ou chez les personnes spoliées. Le Lapsset Corridor leur servira de propagande. »

Bruno Meyerfeld (contributeur Le Monde Afrique, Nairobi)
lemonde.fr

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