Accueil / Développement / La promesse des pays du Nord à ceux du Sud, une question à 100 milliards

La promesse des pays du Nord à ceux du Sud, une question à 100 milliards

La promesse des pays du Nord à ceux du Sud, une question à 100 milliards
« Si l'on ne raisonne qu'en tonnes de CO2, on se retrouve coincé dans le court terme et l'atténuation primera toujours sur l'adaptation, l'urbain sur le rural, le grand sur le petit. Il faut réorienter les flux en privilégiant le long terme et les bénéfices sociaux », souligne Vanessa Laubin, membre de la coalition financement de Climate Chance. (Crédits : DR)

 

Le transfert des 100 milliards de dollars annuels promis en 2009 à Copenhague par les pays développés aux pays en voie de développement sera l’une des questions les plus épineuses de la COP22. La communauté internationale doit d’abord déterminer comment générer cet argent, puis comment le redistribuer

«Les pays en voie de développement n’attendent plus d’annonces, mais des allocations. »

Présente à Nantes pour le sommet mondial des acteurs du climat, Climate Chance, Hakima El Haite, la ministre marocaine déléguée, chargée de l’Environnement, a clairement annoncé la couleur. La question épineuse du transfert des 100 milliards de dollars annuels qu’en 2009, lors de la conférence climatique de Copenhague, les pays du Nord ont promis aux pays en développement à compter de 2020, devra bien être réglée lors de la COP22. Pour la ministre marocaine de l’Environnement, le financement de la lutte contre le changement climatique sera en effet la clé de voûte de la conférence de Marrakech, puisque la mise en œuvre des engagements pris en décembre dernier lors de la COP21 de Paris, en dépend.

Certes, quelques points incitent à l’optimisme. L’accord de Paris précise clairement que ces 100 milliards représentent « un plancher », « un nouvel objectif collectif chiffré » devant être fixé avant 2025. Quelque 38 pays signataires d’une feuille de route rédigée sous la houlette de l’Australie et de la Grande-Bretagne ont assuré le 17 octobre qu’ils atteindraient l’objectif. Selon un rapport de l’OCDE publié à l’occasion de la « pré-COP22 », réunion ministérielle préparatoire à la conférence climat, les fonds réunis en 2020 pourraient même dépasser les 100 milliards. Mais nombre de questions attendent encore d’être réglées. Premier sujet épineux, la provenance de ces fonds. Dans son exercice d’équilibrisme, l’accord de Paris laisse, en effet, volontairement ouvertes les possibilités de financements aussi bien publics que privés.

Et dans leur dernière « feuille de route », les pays développés affirment compter sur « une variété de sources ». Se fondant sur les seuls engagements annoncés en 2015 par les gouvernements, institutions et autres banques de développement, l’OCDE évalue à quelque 67 milliards de dollars les financements publics en 2020, les hypothèses pour les financements privés allant de 77 à 133 milliards de dollars. Et selon la ministre française de l’Environnement Ségolène Royal, citée par l’AFP, « le privé va aller beaucoup plus vite et plus loin qu’on ne le pense », grâce notamment aux « coalitions » lancées à la COP21 autour de thématiques concrètes – le solaire, les énergies renouvelables en Afrique, les systèmes d’alerte, etc. -, porteuses de projets opérationnels.

La répartition des fonds fait débat

Cependant, pour des raisons de visibilité, les pays vulnérables exigent a minima des garanties des États. L’apport du public reste incontournable, souligne l’ONG Oxfam, que ce soit pour permettre la réalisation d’investissements essentiels mais peu rentables (comme l’agriculture de petite taille), dans des pays présentant des risques d’insolvabilité, ou pour jouer un rôle de levier. Comment générer cet argent sans trop peser sur les budgets des États ? Cette question centrale est politique. L’instauration d’un prix du carbone notamment, sous la forme de taxes ou de marchés de quotas, non mentionnée par l’accord de Paris malgré son pouvoir d’orientation des investissements, est réclamée à cor et à cri. À condition que son application soit modulée selon les diverses réalités locales, et qu’une fraction de ses recettes soit mutualisée entre pays. La réorientation des subventions encore allouées par de nombreux États aux énergies fossiles est une autre des pistes possibles, ainsi que les recettes de la taxe sur les transactions financières, actuellement en discussion à Bruxelles.

Autre question essentielle, l’utilisation de ces fonds, notamment la répartition entre besoins d’adaptation et d’atténuation. Des 61,8 milliards de dollars pour le climat recensés par l’OCDE au titre de l’année 2014, seule une « part marginale » de 16 % est « effectivement destinée à l’adaptation des populations les plus vulnérables », regrette l’ONG Oxfam : la très grande majorité de l’aide va à des projets d’atténuation, visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Et deux des huit premiers projets financés par le Fonds vert pour le climat – créé en 2010 lors de la COP16 à Cancún, et doté de 10 milliards jusqu’en 2018 – portent sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Or, si la transition énergétique des pays en voie de développement ne saurait être négligée, leur adaptation aux effets du réchauffement climatique exigerait à elle seule de 50 à 100 milliards de dollars par an.

« Privilégier long terme et bénéfices sociaux »

Dans ce contexte, « les collectivités locales, dépourvues des compétences en ingénierie comptable, éprouvent par ailleurs des difficultés particulières dans l’accès à ces financements », souligne Jean-Pierre Elong-Mbassi, secrétaire général de l’organisation Cités et gouvernements locaux unis (CGLU) d’Afrique. « Sans accompagnement, les villes moyennes peinent à concevoir des projets finançables par des investisseurs », précise Anne Odic, responsable de la division Collectivités locales et développement urbain au sein de l’Agence française de développement. Seule une partie des 100 milliards promis a d’ailleurs vocation à transiter par le Fonds vert. Il apparaît alors indispensable de réorienter les volumes et la direction des flux des financements, aujourd’hui totalement « déconnectés des besoins » selon les analyses menées dans le cadre du réseau Climate Chance.

Dans leur « feuille de route » d’octobre, les pays du Nord ont bien reconnu l’adaptation comme « une priorité pour de nombreux pays en développement », relevant la nécessité que le montant du financement des mesures destinées à affronter les impacts du réchauffement soit au moins doublé d’ici à 2020. Ils ont également promis de remplir les engagements « en lien avec les priorités exprimées par les pays en développement », de les aider à mettre en place des plans permettant d’attirer les investissements, et de mobiliser la finance privée. Mais une meilleure coordination entre dimensions globale et locale, l’institutionnalisation des actions non étatiques, l’accès des collectivités locales aux marchés financiers, le partage entre dons et prêts ainsi que la prise en compte de besoins spécifiques comme ceux des femmes, restent autant de sujets incontournables de la COP22. Une COP que Hakima El Haite souhaite résolument tournée vers l’adaptation, notamment en Afrique.

Ces objectifs impliquent probablement un changement radical de perspective. « Si l’on ne raisonne qu’en tonnes de CO2, on se retrouve coincé dans le court terme et l’atténuation primera toujours sur l’adaptation, l’urbain sur le rural, le grand sur le petit. Il faut réorienter les flux en privilégiant le long terme et les bénéfices sociaux », souligne Vanessa Laubin, membre de la coalition financement de Climate Chance. D’ailleurs, souligne-t-elle, « la complexité de l’ingénierie financière a été voulue par les financiers. Il appartient désormais aux politiques de la simplifier ».

Giulietta Gamberini
latribune

Aller en haut