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L’Afrique a besoin de promouvoir les bonnes pratiques de l’intelligence économique

L’Afrique a besoin de promouvoir les bonnes pratiques de l’intelligence économique

Driss Guerraoui revient entre autres sur l’utilité des Assises de Casablanca, les avancées de l’IE en Afrique, évoque les pays leaders, la nécessaire promotion des bonnes pratiques par les décideurs du public et du privé, l’existence de spécialistes pour Federer le génie collectif…


 

Les Afriques : Que pensez-vous des Assises africaines de l’IE qui se sont déroulées à Casablanca le 3 juin? Est-ce une bonne initiative?


 

Driss Guerraoui : Toute initiative visant à éclairer des champs nouveaux sur l’Afrique et pour l’Afrique est en soi bonne à prendre. Celle des Premières Assises de l’Intelligence économique en Afrique, organisées le 3 juin 2016 à Casablanca, en est une. Il reste bien évidemment vrai que la teneur, la pertinence et la portée de cette initiative demeurent tributaires des objectifs visés, de la méthode de préparation adoptée, de la nature des résultats attendus et des suites à donner aux recommandations auxquelles elle a abouti, le tout étant, in fine, fonction aussi et surtout de la représentativité, de l’importance et de la qualité des acteurs institutionnels, des spécialistes et des experts ayant participé et animé ces assises. Au vu de tout cela, globalement, ces assises furent très utiles.


 

Quel regard les décideurs économiques et politiques africains portent-ils sur l’IE? En ont-ils compris les enjeux?


 

En l’absence d’études et d’enquêtes représentatives sur cette question, il est objectivement difficile d’apporter une réponse crédible et scientifiquement valide. Toutefois, à partir de travaux de chercheurs, d’experts et de spécialistes, soit originaires d’Afrique soit ayant travaillé sur le continent, on peut affirmer valablement que si l’intérêt pour l’intelligence économique en Afrique est récent, la compréhension de ses enjeux semble réellement s’installer un peu partout chez les instances dirigeantes des grands groupes financiers et non financiers, des décideurs, des centres de recherche et des universités. En témoignent les présentations lors des assises des expériences de quelques pays africains.
Prenant appui sur cette tendance, il est fort à parier que cette dynamique ira en s’accélérant dans les années à venir. C’est pour cette raison fondamentale que la constitution d’un réseau panafricain de l’intelligence économique, que j’ai proposé lors de ces assises, peut être d’une grande et réelle utilité pour accompagner ce mouvement.


 

Pour vous, quelle est la plus ancienne expérience africaine d’intelligence économique? Quels résultats tangibles en ont découlé?


 

L’Afrique du Sud, le Maroc et le Sénégal sont, à ma connaissance, les pays où la réflexion sur l’intelligence économique a frayé un long chemin. En tout cas pour mon pays, le Maroc, on peut dater cela du milieu des années 90 avec l’institution par feu Sa Majesté le Roi Hassan II du premier think-tank composé de 14 personnalités auxquelles a été confié la mission de réflexion et de proposition de pistes d’action aux défis à relever par un pays qui était «au bord de la crise cardiaque», comme l’a qualifié feu Hassan II lui-même. Il s’en est suivi d’autres moments forts, en particulier l’organisation, en 2004 à Tétouan, de la première rencontre dédiée à l’intelligence économique et la veille stratégique, puis la création, en 2006, de l’Association marocaine d’Intelligence économique et la création, en 2007, de l’Institut royal des études stratégiques.

Les résultats de ces expériences sont des études prospectives et factuelles pertinentes, sectorielles et thématiques qui ont constitué l’amorce de la formation d’experts et de chercheurs africains en intelligence économique, sans tenir compte de ce qu’ont réalisé de façon très précoce quelques grands groupes financiers et quelques grandes firmes internationales dans de nombreux pays africains pour accompagner leur développement.


 

Dans nos pays africains, avons-nous davantage besoin de développer l’IE territoriale avec le soutien de l’État ou de développer la pratique des techniques d’IE dans les grandes entreprises et dans les PME?


 

En matière d’intelligence économique, l’Afrique a besoin de promouvoir les bonnes pratiques de l’intelligence économique à la fois dans les grandes entreprises et dans les petites, les moyennes et les très petites entreprises. Mieux encore, ces pratiques doivent être développées aussi auprès des nouveaux acteurs de la croissance comme les régions, les organisations professionnelles, les universités et les centres nationaux de recherche, les administrations centrales et territoriales stratégiques, ainsi qu’auprès des organisations syndicales et des associations issues de la société civile. Il reste cependant vrai que tout cela doit être porté et soutenu par l’État. Car la production, la collecte, le traitement, la diffusion, la protection et la sécurisation de l’information stratégique se trouvant à la base de l’intelligence économique sont à la fois coûteux et relèvent de la sécurité nationale. C‘est du moins ce que l’on observe un peu partout dans le monde, dans les pays en avance sur l’Afrique en matière de promotion et de développement des pratiques de l’intelligence économique.


 

Avons-nous aujourd’hui de vrais spécialistes africains de l’IE? Lesquels? Sont-ils assez nombreux?


 

Oui, on commence à disposer de spécialistes africains de l’intelligence économique. Ils ne sont pas très nombreux, mais des pôles d’excellence commencent à émerger un peu partout dans de nombreux pays de notre continent. Parce qu’il faut citer quelques noms, on peut mentionner Amath Soumaré du Sénégal, Boubacar Traouré du Burkina Faso, Jonas Daou du Togo, Amos David du Nigéria, Ibrahim Adoume Youssouf du Tchad, Guy Gweth du Cameroun, Adeline Du Toi d’Afrique du Sud, Mounir Rochdi, Marocain du monde vivant à Paris. Pour le Maroc, on peut mentionner l’équipe de l’AMIE, entre autres Driss Alaoui Mdaghri, Mohamed Benabid, Larbi Belarbi, Abdelmalek Alaoui et Mohamed Ourdedine. On peut également mentionner les nombreux spécialistes qui évoluent dans des centres comme l’OCP Policy Center et le Ciems, ou dans des commissions spécialisé(e)s comme celle créée par la CGEM, et ceux évoluant dans les Départements ministériels et organismes publics, comme le MEF, le Micien, le CESE, Bank Al Maghrib, le HCP et l’IRES.


 

Ce vivier d’experts et de spécialistes ne tient pas compte de ceux et celles qui font partie de la diaspora africaine vivant en dehors du continent et celles et ceux qui travaillent dans les grands groupes africains.


 

Cette dynamique incite à élaborer un véritable guide des compétences africaines en intelligence économique, en vue d’examiner les possibilités de fédérer leur génie collectif pour le mettre au service de la prospérité, la sécurité et la veille stratégique de leur continent.

Propos recueillis par Jean-Gilles Oyone
lesafriques.com

Bio-express

Driss Guerraoui est professeur de sciences économiques à l’université Mohammed V de Rabat. Il est également membre de l’Association marocaine d’intelligence économique et vice-président de l’Association internationale francophone d’intelligence économique.

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