mercredi 27 janvier 2021
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L’Afrique est-elle un laboratoire du monde de demain ?

L’Afrique est-elle un laboratoire du monde de demain ?

L’Afrique, paradigme de ce qui nous attend dans le monde de demain? On en parle avec Achille Mbembe, théoricien du post-colonialisme et auteur de « Brutalisme » (La Découverte, 2020).

L’Afrique serait le « laboratoire de mutations d’ordre planétaire » : ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe et ce qui s’y passera ne sont pas propres à celle-ci. Elle est le paradigme du passage à un système technique et à des modes de ponction des énergies de la Terre et des êtres qui rendent notre planète invivable.

C’est la thèse d’Achille Mbembe, notre invité. Théoricien du post-colonialisme, professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université de Witwatersrand (Johannesburg) et chercheur au Wits Institute for Social and Economic Research (WISER), lauréat du prix Ernst-Bloch en 2018, il enseigne également au département français et à Duke University (États-Unis).

Il y a peu, il publiait Brutalisme (La Découverte, 2020), un essai en faveur d’une nouvelle conscience planétaire et pour la refondation d’une communauté des humains, un « en-commun« , dans la droite ligne de ses précédents ouvrages, Politiques de l’inimitié (2016), Critique de la raison nègre (2013) ou encore Sortir de la grande nuit (2010).

« Brutalisme », un terme emprunté à l’architecture et qui repose sur la conviction qu’il n’existe plus de distinction entre le vivant et les machines. Les mondes de la matière, de la machine et de la vie ne font plus qu’un, écrit l’auteur. Et, face à la « combustion du monde« , un fond d’angoisse qui nous hante, celle de la fin du monde et de l’urgence.

La question de l’habitabilité même de la planète est devant nous, on ne peut plus faire comme si elle n’était pas posée à nous tous : pas à un pays, pas à une région, pas à une communauté, mais à l’ensemble de l’humanité. C’est la raison pour laquelle les luttes décisives de ce siècle auront pour enjeux la survie à long terme de l’espèce humaine sur l’ensemble de la surface de la terre.    
(Achille Mbembe)

L’auteur prône notamment un « droit universel à la respiration« , une revendication qui, aujourd’hui, nous parle particulièrement : les problèmes respiratoires dus à la pandémie du coronavirus, la mort de Georges Floyd, étouffé par le genou d’un policier, autant d’images évocatrices.

Face à cette pandémie colossale qu’est celle du coronavirus, Achille Mbembe montre que les couches subalternes de la société, de manière générale, sont les plus exposées à la mort et que ce virus n’est donc pas égalitaire de ce point de vue. En Afrique du Sud, notamment, il montre que le gouvernement a déployé « un visage qu’on ne lui connaissait pas« , mais « dessiné par la constitution elle-même au sortir de l’Apartheid », celle d’un pouvoir « _dont le mandat universel est de prendre soin des sien_s ». Comme d’autres gouvernements en Afrique, « protéger la vie » était ainsi une priorité.

Cette épidémie a permis de voir sous un angle nouveau le fait que c’est la condition humaine biologique et corporelle qui est de nouveau la cible et le terrain d’expression privilégié des pouvoirs.    
(Achille Mbembe)

Entendant le « cri de ralliement » qui monte suite à la mort de Georges Floyd et soulignant le sentiment de colère et de deuil suscité dans le monde par cet événement, il se dit frappé par le fait qu’un grand nombre de personnes « de toutes les couleurs » se soient levées pour exprimer leur mécontentement. Achille Mbembe insiste notamment sur la présence des jeunes dans cette lutte et sur le lien qui doit être fait, au nom de ce « droit universel pour la respiration« , entre la lutte pour le climat et la lutte contre le racisme.

On ne peut plus prétendre que le racisme, en tant que système, n’existe pas.    
(Achille Mbembe)

Dans son essai, plus largement, Achille Mbembe note un désir de frontière qui travaille toute l’Europe et qui, à l’aide des technologies de la surveillance, motive filtrages et sélections, brutalisation des plus faibles et difficulté à recomposer le commun. Avec, pour cible principale, le corps de l’Africain en tant que classe raciale, « corps-prison » et « corps-frontière« . Or, nous dit l’auteur, le « devenir-africain du monde » veut que le traitement réservé à ces corps traqués soit destiné à s’étendre à l’ensemble de la planète.

Mais le continent africain est aussi un laboratoire où « les opportunités de métastase créatrice sont les plus mûres » et où les objets sont perçus comme des entités dépositaires d’énergie et de vitalité. Lieu de ce que certains nomment « animisme », mais sous une forme nouvelle, le continent africain nous rappelle, par ses diverses métaphysiques, qu’il faut revenir à la sagesse selon laquelle il y aurait de l’incalculable et de l’imprévisible.

Dans cette entreprise de réparation du monde, il s’agit ainsi de revenir à ces modes de pensée pour lesquels l’identité, terreau de nombreux replis à l’heure de la « frontiérisation », est faite de mouvement, tissu de relations dont chacun serait la somme. Achille Mbembe revendique ainsi le droit pour tous de se déplacer librement sur cette planète et un processus réparateur de décarbonisation du vivant.

franceculture

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