samedi 19 septembre 2020
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L’architecte Kadidja Duparc valide le « smart » made in Africa [Entretien]

L’architecte Kadidja Duparc valide le « smart » made in Africa [Entretien]
D’ici 2100, le continent comptera près de 40 % de la population mondiale, dont une majorité de néo-citadins. Aussi, urbanistes et architectes s’attellent à définir de nouveaux modèles de vie dans la cité, à l’instar de Kadidja Duparc qui revient pour La Tribune Afrique sur les grands enjeux d’un continent en pleine recherche d’identité urbaine.

La Tribune Affique – De quelle manière votre parcours vous a-t-il conduit à gérer un cabinet d’architecture en Côte d’Ivoire ?

Kadidja Duparc – Je suis diplômée de l’école d’architecture et de paysage de Bordeaux (ENSAP) et j’ai suivi un cursus dans la communication en parallèle. Je suis rentrée en Côte d’Ivoire en 2002, peu avant la crise politico-militaire qui a secoué le pays. A cette époque, l’architecture n’était pratiquement qu’un « concept », car il n’existait qu’un ou deux cabinets qui fonctionnaient bon an mal an, avec un ordre quasi inexistant. Pendant quelques années, j’ai cumulé des fonctions dans l’architecture et dans la communication. Je suis d’ailleurs rentrée en Côte d’Ivoire après avoir trouvé un emploi à Abidjan, comme Responsable du département Marketing et communication de Canal+ […] En 2004, j’ai racheté les parts d’un cabinet de maîtrise d’ouvrage avec mon mari, lui aussi architecte. En 2011, après la guerre civile, cette structure est devenue Sky Architectes.

A ce jour, que recouvre le périmètre des activités de Skye Architectes ?

Nous sommes capables de mener des projets dans toute la sous-région, même si nous opérons essentiellement en Côte d’Ivoire, en raison des nombreux freins institutionnels que nous rencontrons. Nos métiers sont régis par des ordres qui verrouillent l’arrivée des étrangers dans leur pays, en dépit des efforts de la CEDEAO pour fluidifier la mobilité des architectes. En substance, chacun cherche à protéger son périmètre et nous sommes obligés de nous associer à des acteurs locaux.

Nous avons géré des projets dans l’électrification rurale, construit des sites de production, des hôpitaux, des bureaux, des logements sociaux ou des parcs résidentiels… Nous avons notamment travaillé sur l’usine de Brassivoire [une joint-venture née de l’association entre Heineken et CFAO en Côte d’Ivoire, ndlr] sur une surface de 12.5 hectares, en 2015. Ce chantier a mobilisé 700 ouvriers, une trentaine d’entreprises et 13 nationalités différentes. Les études ont été réalisées en 6 mois avec le cabinet néerlandais Royal HaskoningDHV et les travaux d’une durée de 18 mois ont été achevés un mois avant l’échéance.

Sur quels types de projets travaillez-vous actuellement ?

En ce moment, nous sommes mobilisés sur la construction d’un marché de demi-gros et de détail dans la ville de Yopougon, qui représente la plus dense commune d’Abidjan. Il s’agit d’un projet bioclimatique, doté d’une forte dimension sociale. La mairie a tenu à impliquer les populations locales en amont, notamment les femmes qui représentent la majorité des commerçants que l’on y trouvera. Il comprend un espace garderie pour leurs enfants ainsi qu’une salle d’alphabétisation dont elles pourront bénéficier à l’issue de leur journée de travail. Chaque étape leur a été présentée afin d’optimiser ce projet créé « pour et avec » l’usager. Il s’agit d’un C2D [contrat de désendettement et de développement qui permet de reconvertir la dette en projets, via l’Agence française de développement, ndlr] […] Le marché sera éclairé et ventilé naturellement grâce à l’utilisation de briques en terre compressée, qui est un matériau local, renouvelable et antibactérien, disposant d’une forte inertie. De plus, le marché bénéficiera de panneaux solaires, le recyclage sera optimisé et l’eau de pluie récupérée. Les travaux devaient initialement démarrer avant les élections présidentielles, mais compte tenu de la crise sanitaire actuelle, ils seront vraisemblablement reportés.

Kadidja Duparc

Skye Architecte réunit des architectes de tous horizons, dont un certain nombre venu du continent africain : est-ce un choix délibéré pour construire une Afrique « par et pour » les Africains ?

Le cabinet regroupe une vingtaine de collaborateurs d’origines ivoirienne, tchadienne, malienne, tunisienne… Nous collaborons également avec des Français ou des Indiens. Il est difficile de trouver des compétences dans la sous-région qui ne dispose pas de structures de formation suffisantes. Par ailleurs, cela reflète notre philosophie, car nous recherchons une forme de mixité culturelle (…) Les villes africaines sont souvent présentées comme «anarchiques». Cela tient beaucoup à la reproduction de schémas urbains européens qui se juxtaposent aux espaces informels -très structurés contrairement aux apparences-, qui ont une véritable fonction sociale en Afrique. Que l’on soit ministre ou artisan, on aura toujours besoin du vendeur de brochettes au coin de la rue, car cela fait partie de nos traditions…

La société civile est-elle suffisamment impliquée dans la façon d’envisager la ville africaine ?

Le plus souvent, l’Etat ne s’adresse qu’à son bureau d’étude, oubliant les urbanistes, les architectes, les associations de quartier, les sociologues et bien sûr la société civile dans son ensemble… Pourtant, les espaces entre le formel et l’informel représentent le lieu où s’organise la mixité sociale et générationnelle dans nos pays et c’est là que l’on y trouve le plus d’innovations, d’où l’intérêt de consulter la société civile en matière de planification urbaine. Nous devons nous ouvrir à l’informel pour l’intégrer au niveau de l’architecture. Cela me semble être la condition sine qua none à la pérennité de nos villes.

Comment faire face à la croissance démographique exponentielle qui menace l’équilibre des cités africaines ?

Le choc démographique représente le principal défi à venir dans les villes africaines, car le continent comptera près de 2.5 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Pour absorber cet impact, la transition durable urbaine est impérative. Il existe une infinité d’initiatives vertueuses pour l’environnement, qui ne demandent qu’à être formalisées et déployées. Les solutions existent déjà, il faut juste aller les chercher.

Quel regard portez-vous sur le développement des smart cities souvent présentées comme des solutions idoines à l’urbanisation africaine, mais qui n’en demeurent pas moins coûteuses et parfois éloignées des besoins immédiats ?

Le smart doit être «durable» et répondre aux besoins de nos économies fragiles. Lorsque l’on évoque la smart city en Europe, on imagine des capteurs placés à chaque coin de rue. Je me souviens d’un séminaire sur la ville durable au cours duquel le groupe Bouygues avait présenté un système d’interconnexion mis en place à Montpellier. Un film était projeté où l’on voyait une dame qui laissait tomber un sac-poubelle. Une photo était immédiatement envoyée au service de collecte des ordures qui venait le récupérer 2 heures plus tard. C’était un service qui coûtait 500 000 euros au bas mot. Les bras m’en sont tombés ! En Afrique, il arrive que l’on doive aller chercher les policiers nous-mêmes, car ils n’ont tout simplement pas de véhicule. On pourra prendre autant de photos que l’on voudra, mais personne ne viendra ! Au niveau des systèmes de collecte d’ordures, c’est très récent et ce service ne dessert que les artères principales.

Nous n’avons pas besoin de ce type de solutions ici! Toutefois, il existe des propositions beaucoup plus adaptées et moins coûteuses, nées en Europe ou même en Afrique. Par exemple, au Kenya, il est possible de faire de l’assistance scolaire à distance via des Nokia 3310 ou d’assister des agriculteurs grâce à des applications, disponibles sans dépenser des centaines d’euros dans un smartphone.

Quelles sont les figures de l’architecture moderne qui vous ont inspirée ?

Je dirais Zaha Hadid, une architecte et urbaniste irako-britannique [figure du courant déconstructiviste décédée en 2016, qui a reçu le prestigieux prix Pritzker en 2004, ndlr]. Elle a mené des projets emblématiques à l’échelle internationale. Elle s’est beaucoup battue pour s’imposer comme une architecte reconnue au-delà de sa condition de femme. A titre personnel, j’ai été confrontée à cette réalité qui subsiste en Afrique, renforcée par le paternalisme et le sexisme ambiants. Les stéréotypes ont la peau dure, que ce soit dans les esprits des hommes ou des femmes.

Existe-t-il des approches architecturales différentes entre l’Afrique francophone et anglophone ?

Il existe encore une certaine étanchéité entre les mondes anglophone et francophone, essentiellement liée à l’Histoire. Joe OsaeAddo qui est un architecte ghanéen discret, mais de renommée mondiale, travaille beaucoup sur l’africanisation de nos constructions et promeut de nombreux architectes africains comme le Tanzanien David Adjaye, le Burkinabé Francis Kéré ou encore la Nigérienne Mariam Kamara.

J’ai participé à des réunions de l’Union africaine des architectes et je dois dire qu’en dépit de ce manque de communication, les problématiques sont les mêmes, quelles que soient les géographies linguistiques. Au niveau régional, nous rencontrons souvent les mêmes contraintes, nous sommes dotés d’environnements comparables et nous partageons les mêmes peuples. Je pense donc que de nouveaux usages sous-régionaux sont appelés à se développer dans les années à venir.

afriquelatribune

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