lundi 21 septembre 2020
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Le charme toxique de la croissance à tout prix

Le charme toxique de la croissance à tout prix
Rupture(s). Croissance ou décroissance ? Entre les deux, le cœur des économistes balance. Et ce n’est pas un hasard du calendrier si le sujet se trouve en cette fin d’année chargée au cœur de l’agenda mondial. Car si certains pensaient avoir enterré la doxa de la « croissance à tout prix » au nom de la transition climatique ou de la résurgence du thème de « l’économie sociale de marché », les partisans de la poursuite d’un rythme élevé de la progression de l’économie ne sont pas dépourvus d’arguments. Dans ce contexte, vers quoi nos nouveaux modèles de développement doivent tendre afin d’éviter une guerre civile mondiale ?

C’est un évènement trop singulier pour ne pas être souligné, ou pour imaginer qu’il ne s’agirait là que de pure coïncidence ou d’alignement des planètes. A quelques jours d’intervalle, deux économistes parmi les plus influents de la planète, le prix Nobel Joseph Stieglitz et Michael J. Boskin de l’université de Stanford ont signé deux tribunes dans le prestigieux « Project Syndicate » afin de défendre la nécessité de la croissance. Dès le 9 décembre, Stieglitz descendait de l’Olympe des économistes pour demander – avec une fausse naïveté- s’il fallait « renoncer à la croissance ? » . Empruntant l’angle du changement climatique et du danger substantiel qu’il fait peser sur nos têtes – et notamment sur l’Amérique-, l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale prône de mettre en place sans attendre une politique volontariste et interventionniste en matière d’investissements, de réglementation et de tarification environnementale. Interventionniste assumé, il préconise de ne pas laisser les « choses au marché », tout en revendiquant l’utilité de la croissance : « Aussi malavisée que puisse être l’obsession pour un PIB sans cesse croissant, si la croissance économique n’existe plus, plusieurs milliards de personnes demeureront privées d’une alimentation suffisante, d’un logement, de vêtements, d’une éducation, et de soins médicaux. » En rajoutant le facteur démographique à la transition climatique, le barbu le plus célèbre de la planète déroule un argumentaire difficile à contrer, même pour les partisans les plus radicaux de la décroissance.

« La marée montante soulève tous les bateaux » ?

C’est un tout autre angle d’attaque que celui choisi par Michael Boskin afin de réclamer une « croissance encore plus robuste » . Mieux, ce serait selon lui la condition sine qua non pour « alléger la pression en faveur de réformes économiques et politiques radicales. » Le problème ne serait pas tant la hausse des inégalités, argumente-t-il, qu’il juge comme étant préoccupante mais trop mises en avant, mais résiderait plutôt « dans la lenteur de l’amélioration du niveau de vie des laissés pour compte. » En clair, le bas de la pyramide serait insuffisamment accompagné par les politiques publiques, alors même que c’est en son sein qu’aurait cristallisé le mouvement de polarisation de l’opinion, contribuant à faire monter les extrêmes et les populismes. A l’instar de la démonstration de Stiglitz, le raisonnement développé par l’ancien patron du pôle économique de Georges Bush père invite peu à la contradiction. Boskin ira même jusqu’à convoquer la figure – toujours tutélaire en Amérique- de Kennedy, lequel affirmait que « la marée montante soulève tous les bateaux ». Peu importe que l’ancien Président américain n’ait eu durant son mandat que peu d’appétence pour l’économie, l’image fait mouche.

Or c’est précisément là que le bât blesse. Bien qu’ils se soient régulièrement trompés dans leurs prévisions, la parole des économistes est toujours considérée par les décideurs publics comme l’Alpha et l’Oméga qui devrait guider les décisions d’élaboration des politiques de développement. Peu importe, au final, que cette double prise de parole intervienne à quelques jours de la COP25, dont les résultats sont au mieux médiocres, au pire, criminels.

C’est à ce titre que se pose la question du timing d’une telle sortie publique : pourquoi venir au secours de la croissance alors même que sa remise en cause n’irrigue pas de manière massive le monde des idées. Un début de réponse se situe probablement en Europe, où les graines de la défiance vis-à-vis de la croissance commencent peut-être à donner quelques fruits.

La défiance à la croissance est-elle en train de cristalliser en Europe ?

En effet, à y voir de plus près, l’on peut constater que des actions autrefois considérées comme marginales ou portées par quelques associations activistes commencent à trouver leur chemin dans l’opinion et auprès des médias. C’est par exemple le cas de « l’action sociale de désobéissance civile » orchestrée dans un centre commercial de Quimper par un collectif constitué d’Attac, Extinction Rébellion, et des Gilets jaunes.  S’exprimant clairement contre la « surconsommation », des militants se sont ainsi enchaînés devant l’entrée de la FNAC, l’un des temples de la vente de produits culturels et numériques. Dans un contexte où des tensions de plus en plus croissantes apparaissent entre l’Oncle Sam et la France autour du projet de taxation des GAFAM, cette action a valeur de symbole. De surcroit, le fait que l’Europe aie réussi à articuler son « Green Deal » de mille milliards d’euros à l’heure où il apparaissait de plus en plus clair que la COP25 serait un échec, la question de la qualité de la croissance est peu à peu en train d’occuper le devant de la scène, se substituant peu à peu au charme ancien-et toxique- de la croissance à tout prix, qui avait prévalu jusqu’alors.

Est-ce à dire que le Vieux continent réussira enfin à créer du neuf dans le domaine de la croissance ? A ce stade, il est encore permis d’espérer, même si la vigilance doit guider nos pas…

Abdelmalek Alaoui
latribune

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