mercredi 23 septembre 2020
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Le coronavirus accélère la numérisation de la Chine

Le coronavirus accélère la numérisation de la Chine

Depuis plus d’un mois que les Chinois évitent de sortir de chez eux, une grande partie des activités du quotidien – travail, école ou loisirs – ont été transférées en ligne.

Le son résonne un peu, mais l’image est bonne. Seule dans un studio de fitness, Christine Fang enchaîne les montées de genoux en comptant d’une voix forte sur fond de musique pop ultra-rythmée. Mme Fang est coach pour le studio Z & B Fitness, à Shanghaï, qui tente de garder le contact avec ses clients, malgré les restrictions, avec ce cours en ligne improvisé, filmé sur smartphone. En période de coronavirus, la fréquentation des restaurants, lieux touristiques, écoles ou salles de sport a été interdite en Chine. Mais, grâce aux géants chinois du Web, les habitants de l’empire du Milieu ont pu transférer une partie de leurs activités en ligne : les livraisons de repas et de courses ont explosé depuis fin janvier, de même que la consommation de jeux vidéo, le travail à distance et les cours en ligne, des écoles publiques aux studios de fitness.

Derrière ces services, les géants chinois de l’Internet, qui pourraient bénéficier de la crise, comme lors de l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) : Alibaba, le champion de la vente en ligne, avait alors lancé, en 2003, au cœur de l’épidémie, sa plate-forme Taobao. Aujourd’hui, Alibaba, Tencent, champion des réseaux sociaux et jeux vidéo, Meituan, leader de la livraison de repas et des services, ByteDance, créateur de TikTok, ou Baidu, le principal moteur de recherche et numéro un des vidéos en ligne avec iQiyi, enregistrent tous une hausse de trafic.

Mais ils ne profitent pas de la crise de la même manière. Tencent, dont les services sont principalement numériques, n’a rien perdu en Bourse depuis le début de la crise, alors qu’Alibaba, dont l’activité principale est la vente de biens physiques sur ses plates-formes Taobao et Tmall, a perdu 8,8 % à Wall Street, et Meituan a reculé de 11,7 % à Hongkong depuis le 17 janvier, juste avant que la Chine ne reconnaisse que le virus se transmettait entre personnes.

« L’éducation en ligne pourrait progresser d’au moins 50 % »

Tous les acteurs des services et de l’industrie peu présents en ligne accusent le coup, alors que le produit intérieur brut (PIB) du pays pourrait reculer de 2,5 % au premier trimestre, par rapport aux trois mois précédents, d’après la banque d’investissement japonaise Nomura. Les vacances ont été rallongées de dix jours, jusqu’au 10 février, dans la plupart des provinces et, depuis, la reprise de l’activité est soumise à des inspections des autorités et à la disponibilité des travailleurs, parfois coincés dans leurs provinces d’origine, ou soumis à une quarantaine de quatorze jours à leur retour. Les 56 millions d’habitants du Hubei (centre) sont toujours bloqués chez eux.

Les outils numériques permettent au moins à certaines entreprises de maintenir un semblant d’activité, mais pas toujours de gagner de l’argent. « Nous offrons nos cours gratuitement, parce que, de toute façon, l’application [de streaming vidéo en direct] Yizhibo, que nous utilisons, ne permet pas de facturer les séances, explique Siri Nordheim, cofondatrice de Z & B Fitness. Nous essayons surtout de maintenir le lien avec nos clients, en leur offrant ces vidéos. »

Tous les secteurs qui le peuvent se numérisent. Les écoles de Chine, fermées jusqu’à nouvel ordre, ont lancé des cours en ligne. « Les classes sont suspendues, mais pas l’apprentissage », a déclaré le ministère de l’éducation, dans un communiqué, en février. Il a publié 22 000 cours en ligne sur 22 plates-formes, de la primaire à l’université.

La plupart des établissements organisent les cours eux-mêmes, pour garder le lien avec les élèves et s’assurer de leur participation. Mais ce changement de pratique est difficile : « Les enseignants ne sont pas familiers de ces équipements et ne savent pas bien communiquer avec les étudiants à travers un écran », souligne Lu Senglin, fondateur de Guiding Light Wisdom Bank, un cabinet qui conseille les écoles et les entreprises d’éducation en ligne pour mettre au point des cours. Depuis le début de la crise, il a vu les besoins augmenter de 300 %. « Toute cette demande pour le secteur ne pourra pas être satisfaite, mais je pense que l’éducation en ligne pourrait progresser d’au moins 50 % cette année », estime-t-il.

« On voit émerger une économie de la quarantaine »

« On voit émerger une économie de la quarantaine : les gens tentent de recréer leurs activités habituelles grâce aux outils numériques. Ce n’est pas spécifique à la Chine, mais les Chinois y étaient mieux préparés : le paiement mobile était déjà très répandu, il y avait beaucoup de sites de live streaming », analyse Michael Norris, spécialiste de la technologie en Chine pour Agency China, une agence de conseil de Shanghaï. Depuis le début de la crise, le temps moyen passé, chaque jour, par les Chinois sur Internet a augmenté, passant de 6,1 heures avant les congés du Nouvel An lunaire à 7,3 heures juste après, d’après l’entreprise d’analyse de marché QuestMobile.

Alibaba, fondateur de la principale application de travail en ligne, DingTalk, qui revendiquait 200 millions d’utilisateurs en 2019, a même été victime de son succès : le 3 février, un trop grand nombre de connexions a fait sauter ses serveurs. Mais pas sûr que ces nouveaux clients restent sur la durée, dans un pays où les chefs ont l’habitude d’être sur le dos de leurs employés pour améliorer leur productivité.

« Je pense que la culture de travail n’est pas prête. Les conditions non plus : la plupart des jeunes employés vivent dans des colocations à trois ou à quatre, et travaillent sur un coin de lit, ou sur la seule table de l’appartement avec deux autres personnes », ajoute Michael Norris. La vente en ligne, affectée par les problèmes de logistique en début de crise, pourrait bénéficier des difficultés du commerce physique à moyen terme. « [Celui-ci] va souffrir pour longtemps : imaginez les conséquences pour l’image si quelqu’un était contaminé chez Louis Vuitton ? Faire revenir les gens dans les magasins physiques prendra du temps : comment les convaincre que toucher les sacs et essayer des vêtements ne sont pas dangereux ? Comment feront les marques, vont-elles distribuer des gants, désinfecter les vêtements ? Il y a tellement de problèmes à résoudre… »

lemonde

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