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Le Japon, une économie dominée par la vieillesse

Le Japon, une économie dominée par la vieillesse

La croissance qui se dérobe au Japon menace la politique du Premier ministre, Shinzo Abe. Une politique fondée sur la nécessité de préparer son pays à la diminution inéluctable de la population en âge de travailler.

Les tragiques événements du 13 novembre ont occulté la sortie, le 16 novembre, des chiffres sur la croissance du Japon. Au troisième trimestre, celle-ci a été négative (une contraction de – 0,2 %) après avoir déjà été négative au deuxième (également de – 0,2 %).

Le Premier ministre Shinzo Abe s’est empressé dans un premier temps de minimiser les choses en rappelant que la situation économique du pays n’est pas si dramatique que cela, puisque le déficit commercial, qui avait crû spectaculairement en 2013 et 2014, s’est réduit, et puisque le taux de chômage est très bas (3,5 %). Il a ensuite annoncé la poursuite, voire l’amplification de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les Abenomics, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’un cocktail très keynésien de dévaluation, de recherche de l’inflation et de relance par le déficit budgétaire, cocktail devant conduire, selon lui, à une augmentation de 20 % du PIB en valeur à l’horizon 2020.

Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que cela ne marche pas puisque la croissance se dérobe. Alors qu’il a décidé d’imposer une politique monétaire avec un objectif d’inflation à réaliser de 2 %, il doit constater que l’inflation a été en septembre dernier, mesurée en glissement, égale à zéro. En outre, il pourrait s’interroger sur les bienfaits d’une telle inflation quand il a dû affronter en 2014 la grogne populaire du fait d’une inflation de 2,7 % qui n’avait pas permis d’éviter une croissance nulle. Il devrait également s’interroger sur l’efficacité de la relance budgétaire quand on voit l’impact d’un déficit public qui représente déjà 6,8 % du PIB.

En fait, ce dont bénéficie le Japon en ce moment est, comme beaucoup d’économies, le contre-choc pétrolier qui lui a permis de réduire son déficit commercial et de masquer le fait que les importations hors pétrole augmentent. Cette augmentation est un fait majeur car ce qui caractérise le Japon est la déconnexion croissante entre les revenus perçus et dépensés par la population et la production nationale. Ayant accumulé des excédents extérieurs pendant plusieurs décennies, le Japon vit de plus en plus des revenus de ses placements à l’étranger, ce que traduit le fait que si sa balance commerciale est déficitaire, ses comptes courants sont restés excédentaires (0,6 % du PIB).

Cette situation doit en particulier conduire à revoir l’interprétation que l’on fait de la dévaluation du yen. L’objectif est moins de gagner des parts de marché à l’exportation et de favoriser la compétitivité des entreprises que de soutenir le pouvoir d’achat des retraités. En effet, ceux-ci sont directement ou indirectement les détenteurs des avoirs financiers extérieurs du pays. Ce qui fait que leurs revenus sont en partie en dollars tandis que leurs dépenses restent en yens dévalués.

Ce qui est important dans le cas du Japon, ce n’est pas d’en faire le nouveau laboratoire de l’impuissance des politiques keynésiennes, mais le premier exemple d’une économie dominée par la vieillesse. Comme pour mieux souligner cet aspect marquant du Japon, l’OCDE rappelle, dans un rapport d’avril dernier sur ce pays, que 56 % des riziculteurs nippons ont plus de 70 ans. Dans le même rapport, l’OCDE annonce que la population active japonaise passera de 60 millions en 2011 à 50 millions en 2030.

Continuant à vieillir, le Japon, qui vit de ses efforts passés, doit maintenir un taux d’épargne conséquent. Par-delà les discours sur la relance, Shinzo Abe a conscience du problème et a annoncé que la génération présente devrait payer par ses impôts les services publics qu’elle reçoit. C’est-à-dire que le budget hors charge d’intérêt devrait être équilibré, c’est-à-dire encore que le solde primaire devrait être nul. Or le déficit primaire représente 5,8 % du PIB. Le gouvernement japonais a donc pris l’engagement de s’attaquer à ce problème afin d’atteindre l’équilibre primaire en 2020, ce qui conduit à s’interroger sur sa façon d’envisager une nouvelle relance budgétaire.

En fait, Tokyo parle le langage de l’air du temps qui est tout en « quantitative easing » et recherche de l’inflation mais a conscience de la nécessité de favoriser l’épargne et d’améliorer la profitabilité des entreprises pour prolonger la politique d’investissement à l’étranger. Car c’est cette politique qui garantira les revenus futurs d’une population de plus en plus âgée.

De cela, il faut tirer une leçon pratique pour nous, Européens, qui sommes en train de connaître un problème de vieillissement. Ainsi, en France, notre souci premier devrait être d’écarter les fantasmes de l’inflation, de la relance monétaire et des taux bas pour chercher à dégager de l’épargne, comme le font l’Allemagne et l’Italie. Notre souci deuxième devrait être d’accroître l’investissement et la recherche pour que les machines et le capital puissent se substituer aux hommes qui vont bientôt manquer, même si les évolutions récentes du taux de chômage semblent encore indiquer le contraire. Notre souci troisième devrait être de ménager le futur en faisant payer à la génération présente les services publics qu’elle reçoit, c’est-à-dire en ramenant à zéro le déficit primaire de nos finances publiques. Celui-ci représente 1,5 % du PIB, alors que les Allemands et les Italiens dégagent un excédent.

La leçon venue de Tokyo est plus démographique que monétaire et il est urgent de bien la comprendre.

Jean-Marc Daniel / professeur d’économie à l’ESCP Europe
lesechos.fr

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