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“Le Maroc vise 20% d’efficacité énergétique d’ici à 2030″, selon Saïd Mouline

“Le Maroc vise 20% d’efficacité énergétique d’ici à 2030″, selon Saïd Mouline

Patron de l’Aderee, l’agence chargée de la maîtrise de l’énergie au Maroc, Saïd Mouline est un des membres du comité de pilotage de la COP22. Trois semaines avant l’évènement, cet ingénieur de Grenoble INP qui est aussi Monsieur Energie, Climat et Economie verte à la CGEM, le patronat marocain a répondu aux questions de L’Usine Nouvelle sur l’évènement de Marrakech et surtout au delà, les attentes et les transformations qu’il va susciter notamment au Maroc et en Afrique. Il fait le point sur son agence qui change de nom pour devenir, l’ AMEE ou Agence marocaine de l’efficacité énergique.

Comment abordez-vous cette COP22 ?
Depuis ces derniers jours et le franchissement des seuils de ratification, moi-même et toute l’équipe de la COP22 nous sommes vraiment très heureux de la ratification. Parvenir à celà en moins d’un an, c’est historique. Chacun s’est mobilisé, le Maroc, nos partenaires africains, la France, la Chine, les États-Unis et maintenant l’UE. Le Sud avait montré l’exemple. Il était impensable que le Nord ne le fasse pas. À Marrakech, nous pourrons désormais lancer la mise en œuvre de l’accord de Paris. C’est une nouvelle procédure et de nouveaux enjeux. A la COP22 s’ajoute CMA1, la première Conférence des parties à l’Accord de Paris.

Quels sont les sujets prioritaires pour vous ?

L’aspect financement et les 100 milliards de dollars par an en vue après 2020 sont très importants. Mais le Maroc pousse pour un ” fast start” immédiat surtout pour financer l’adaptation.

justement en matière d’adaptation, quels sont les enjeux ?

Multiples ! Citons la gestion de l’eau, la reforestation, la sécurité alimentaire… sur tout cela les décideurs doivent accélérer. Il y a en fait beaucoup d’argent pour les énergies renouvelables mais peu pour l’adaptation. J’espère que cela va évoluer.

Il faut donner des moyens notamment pour la thématique de “renforcement des capacités”, de la gouvernance et des institutions. Cela peut paraître abstrait mais c’est essentiel. Le fort développement des énergies renouvelables au Maroc n’a pu avoir lieu que parce qu’il y avait un outil institutionnel pour cela, à savoir l’agence MASEN [Moroccan agency for sustainable energy]. On doit imaginer par exemple sur chaque continent des centres de formation régionaux pour créer un réseau mondial sur les énergies renouvelables, la sobriété énergétique, la formation, etc

 

J’y suis sensible notamment dans mon domaine, l’efficacité énergétique. Celle-ci dans les pays du sud nécessite d’être fortement développée et accompagnée. Les futurs modèles énergétiques doivent tenir compte de la production mais aussi de la consommation dès le début de la réflexion. Je constate qu’il y a énormément d’initiatives sur les énergies renouvelables en Afrique mais beaucoup moins sur l’efficacité énergétique. Il faut s’en occuper. Certains pays comme le Sénégal ont déjà leur agence dédiée mais cela doit se généraliser. Il faut un soutien des bailleurs de fonds.

Autre point essentiel, les transferts de technologie, dans une dimension Nord – Sud, mais aussi du privé vers le public. Beaucoup de pays du Sud rechignent encore à l’intervention du secteur privé dans l’énergie, je dis non. Au Maroc, nos grands projets ENR (énergies renouvelables) sont tous conduits en PPP (partenariat public privé) et cela fonctionne.

L’expérience marocaine est une réussite selon vous ?
Oui. Et en matière de financement, nous mettrons fortement en avant ce “modèle Maroc”. Notre pays a su attirer des financements privés en grande partie du fait de notre organisation interne. L’idée c’est que cela marche bien quand il y a des institutions dédiées comme Masen avec une bonne gouvernance et de la transparence par exemple sur les appels d’offres internationaux.

Le résultat parle de lui-même. Ce sont des tarifs record exceptionnellement bas : 3 centimes euros par kilowatt/heure pour le récent appel d’offres éolien de 850 MW qui coûtera 1,4 milliard de dollars financés par des opérateurs privés. C’est un message aux pays du Sud : pour développer l’atténuation et les ENR, si un modèle marche, c’est, entre autres, le nôtre. De plus, il intègre une dimension d’intégration locale : par exemple autour d’un tiers de dépenses sont effectuées au Maroc sur les centrales solaires Noor. Et vous savez que la taille de nos projets éoliens fait que Siemens a décider de construire une usine de pales d’éoliennes à Tanger.

A la lumière de ces enjeux, quelle est aujourd’hui la mission de l’Aderee ?

Compte tenu de la réorganisation décidée en début d’année par le roi dans le secteur des ENR, les projets sont désormais pilotés par l’agence Masen exclusivement. Dans ce schéma, l’Aderee, agence de l’Etat, se concentre sur l’efficience énergétique. Nous changeons de nom d’ailleurs pour devenir l’AMEE ou Agence marocaine de l’efficacité énergique. Nos missions se rapportent au conseil aux secteurs publics et privés, à la normalisation et la réglementation, à l’accompagnement technique et financier des projets dans notre domaine de compétence. Nous avons enfin une importante mission de sensibilisation et de formation, y compris dans le milieu rural avec par exemple le pompage solaire. Des sujets que nous comptons bien porter à la COP22.

Quels sont vos moyens ?
Nous sommes 80 personnes directement mais 130 avec les missions élargies. Notre budget est d’environ 4 millions d’euros mais nous mobilisons bien plus d’argent et de financement via divers mécanismes d’aides ou de subventions. Dans le cadre de notre contrat-programme avec l’Etat, nous opérons dans 5 secteurs : industrie, transport, bâtiment, éclairage public et agriculture.

Avec quel objectif ?

Dans ses grands objectifs affirmés lors de la COP21 [-13% de GES d'ici à 2030] , le Maroc s’est fixé un but : parvenir à 20% d’efficacité énergétique supplémentaire d’ici 2030. Par rapport à un scénario inchangé, la consommation énergétique devrait doubler d’ici 2030, nous espérons donc limiter cette hausse à un multiple d’environ 1,6.

On attend une fameuse “feuille de route” pour la COP22, un succès est-il possible ?
Ecoutez, mon sentiment est que cette COP de Marrakech -une Cop africaine- ouvrira une nouvelle donne. Les parties sont lancées dans une véritable dynamique. C’est excellent, il faut continuer. Souvenez-vous du Protocole de Kyoto, c’était très lent. Nous sommes dans un autre logique. À Marrakech il y aura concrétisation de l’Accord de Paris, mais aussi l’entrée vers un nouveau modèle économique plus sobre avec des idées intéressantes touchant directement notre continent l’Afrique : l’initiative sur l’agriculture (AAA), d’autres sur l’eau et ses déclinaisons : villes, agriculture, énergie hydraulique.

Le Maroc reste un pays en développement, qu’en est-il au-delà des grands projets dans les ENR des transformations internes, n’est-ce pas trop coûteux pour ce type d’économie ?
Non. Écoutez, chez nous, même le secteur privé est mobilisé. Au sein de la CGEM, nous avons par exemple mis en place des outils pour mesurer, réduire ou compenser pour toute entreprise le souhaitant son impact sur le climat. Nous conduisons ce type d’approche avec l’initiative “Green growth academy”. Au-delà, la CGEM veut mobiliser les patronats africains. Il y aura en ce sens un “business summit” à Marrakech pour marquer notamment l’engagement patronal Nord-Sud. J’observe que souvent les comportements politiques en ce domaine sont parfois plus longs à changer.

Votre agence opère sur la thématique de l’efficacité énergétique, qu’en est-il au Maroc notamment dans le domaine de la construction ?

Nous avons mis en place avec les professionnels une réglementation thermique pour le Maroc la RTBM. Aujourd’hui tous les textes sont parus. Mais cela prend du temps : il faut former les architectes, les maîtres d’ouvrage, les maîtres d’œuvre, l’administration… L’Etat qui construit beaucoup dans notre pays se doit être exemplaire. Nous participons ainsi à des projets pilotes dans le logement social.

Quelles sont les spécificités de la RTBM ?

Nous avons eu une approche graduelle en tenant compte des zones climatiques de notre pays car il y a de grandes différences entre Tanger et Marrakech par exemple. Le chauffage est quasi inexistant chez nous, la climatisation se développe mais pas encore autant que dans les pays du Golfe par exemple. La RTBM se veut plus stricte dans les zones climatiques très chaudes à la fois pour le confort et les dépenses énergétiques.
Autre exemple, les maîtres d’ouvrage ont nécessité désormais de prévoir un raccordement pour les chauffe-eau solaires thermiques sur les toits qui restent sous-développés au Maroc. Nous nous attaquons aussi à la gestion efficace de l’eau, un thème essentiel dans notre pays. A Marrakech, certains terrains de golfs ont participé à l’investissement dans un des STEP de la ville et sont irrigués avec des eaux traitées comme certains espaces verts de la ville.

Un dernier souhait trois semaines avant Marrakech ?
Comme je vous l’ai dit, à la COP22, j’espère vraiment qu’il y aura le compte en matière de financement pour l’adaptation, c’est essentiel pour notre continent.

Pierre-Olivier Rouaud / usinenouvelle.com

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