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Le Qatar quasiment coupé du monde

Le Qatar quasiment coupé du monde

Les rayons des magasins se sont vidés en quelques heures dans ce petit émirat qui importe tous ses produits de consommation.

Et d’un seul coup, le Qatar s’est transformé en Venezuela. Queues interminables de chariots aux caisses des supermarchés dont les rayons ont été vidés en quelques heures lundi : le Qatar donnait l’impression d’un pays coupé du monde, ce qu’il est d’ailleurs en quelque sorte à la suite de la rupture des relations diplomatiques et des liaisons routières, maritimes et aériennes décidées par ses voisins du Golfe et l’Egypte.

Ceux-ci veulent pousser le Qatar à capituler sur sa diplomatie jugée trop complaisante vis-à-vis des Frères musulmans et, surtout, de l’Iran, grand rival régional des monarchies arabes sunnites. Quitte à commencer à l’affamer pour cela. Les ménages continuaient mardi de stocker préventivement lait, riz, poulet et surtout sucre, produit phare des repas de rupture du jeune en période de Ramadan.

Paria régional

Ces produits sont tous importés, puisque ce petit émirat de 2,5 millions d’habitants (dont seulement 300.000 sont de nationalité qatari, selon des données non officielles) ne dispose d’aucune terre agricole ni ressource en eau. “Il importe 99% de ses produits alimentaires”, selon Theodor Karasik, de Gulf State Analytics. Et 80% d’entre eux sont acheminés par voie terrestre, donc via l’Arabie saoudite, puisque le Qatar est une presqu’île disposant d’un seul poste frontière terrestre, à Abu Samra.

On estime que 800 camions y transitent chaque jour pour acheminer des produits alimentaires provenant du Liban, du Golfe ou d’Inde, ou du ciment et produits de construction. Aucun camion n’est passé depuis lundi matin. Ce qui pourrait retarder quelque peu des chantiers de la Coupe du monde de football de 2022…

Liaisons maritimes et aériennes suspendues

Ajoutant à l’image de paria régional, les ressortissants qataris vivant dans les autres pays du Golfe doivent rentrer chez eux d’ici à deux semaines, en contradiction avec l’accord de libre circulation du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Les vols de tous les Etats du Golfe et de l’Egypte ont été suspendus vers Doha. L’espace aérien de ces pays est fermé aux vols qataris. Doha peut encore desservir d’autres destinations au prix de détours, notamment vers le KoweÏt, seul pays du CCG, avec Oman, à ne pas avoir rompu ses relations diplomatiques.

Les liaisons maritimes de ces pays ont aussi été suspendues vers le Qatar, qui n’est toutefois pas sous blocus. Son port peut encore être achalandé, notamment par l’Iran qui a annoncé officiellement mardi matin qu’il allait se substituer aux pays du Golfe “dans les 12 heures” pour approvisionner Doha en produits alimentaires.

Accusé de promouvoir le terrorisme

Lundi, l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar accusé d’entretenir des liens avec les réseaux jihadistes Al-Qaïda et EI, ainsi que les Frères musulmans, classés “terroristes” par certains pays arabes, ce qui a provoqué une crise diplomatique sans précédent entre grandes puissances du monde arabe. Les ressortissants qatari ont deux semaines pour quitter l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn. Le Caire a de son côté donné 48 heures à l’ambassadeur qatari pour quitter l’Egypte.

La rupture des relations diplomatiques s’accompagne de restrictions économiques comme la fermeture de toutes les frontières terrestres et maritimes avec le Qatar. Ces quatre pays ont également suspendu tous les moyens de transports à destination ou en provenance du Qatar. Ryad et Manama et fermé leur espace aérien aux avions qataris. En réaction, Qatar Airways a la suspendu mardi ses vols vers ces quatre pays. Une interdiction qui vaut “jusqu’à nouvel ordre”.

Sur le plan économique, si les revenus que le Qatar tire du gaz (80 millions de tonnes par an) et du pétrole (il produit 600.000 barils par jour) semblent préservés, son secteur bancaire pour se ressentir souffrir de cette tourmente, estime James Dorsey du S. Rajaratnam School of International Studies à Singapour. Ce petit émirat de 2,4 millions d’habitants, dont 10% seulement sont des autochtones, dispose d’environ 350 milliards de dollars investis à l’étranger et “ses banques déjà en difficulté avec la baisse des réserves de trésorerie et des taux d’intérêt de plus en plus élevés pourraient être durement touchées si l’Arabie saoudite et les Émirats choisissent de retirer leurs dépôts”, a-t-il indiqué à l’AFP.

Paris appelle au dialogue

Le président américain Donald Trump a établi un lien, mardi, entre ses récents propos au Moyen-Orient contre l’islamisme radical et la décision des quatre pays voisins du Qatar de l’ostraciser. “Durant mon récent voyage au Moyen-Orient j’ai affirmé que le financement de l’idéologie radicale devait cesser. Les dirigeants ont montré du doigt le Qatar – Et regardez !”, a tweeté le président.

De son côté, la France souhaite que “les tensions actuelles dans la région du Golfe soient résolues par le dialogue”, a indiqué le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian qui reçoit ce mardi son homologue saoudien Adel al-Jubeir et a prévu de téléphoner au ministre qatari des Affaires étrangères.

Le ministre français recevra mercredi le représentant du Prince héritier d’Abou Dabi pour le dialogue stratégique franco-émirien et il se rendra jeudi en Egypte pour rencontrer le Président Sissi. “Nous sommes aux côtés des pays de la région dans l’intensification nécessaire de la lutte contre les groupes terroristes, leurs soutiens et leurs financements”, ajoute le Quai d’Orsay.

“Doha semble être en train de céder aux pressions”

La rupture décidée par Riyad, Le Caire et consorts en raison de la proximité diplomatique de Doha avec Téhéran pourrait donc avoir l’effet inverse de celui recherché. L’Iran n’est pas le seul fournisseur à pouvoir approvisionner Doha par voie maritime, ce qui pourrait réduire à court terme l’impact des sanctions, selon le cabinet Capital Economics. Ce dernier estime que ces dernières ne dureront pas car “Doha semble être en train de céder aux pressions”.

Les messages de l’émirat appelant mardi matin au dialogue vont dans ce cens. Les lignes téléphoniques ne sont pas les seules à ne pas avoir été coupées ; le pipeline Dauphin alimentant en gaz qatari les émirats arabes unis (EAU) fonctionnait normalement mardi. Un levier pour Doha : ce pipeline fournit le quart des besoins en gaz des EAU, soit 100 millions de mètres cube par jour. Il est fort peu probable que les pays du CCG essayent de bloquer les exportations de gaz du Qatar car cela provoquerait une réaction vigoureuse des clients de ce dernier, le Japon, l’Inde et la Chine.

Le Qatar se croyait protégé de toute pression de ses voisins (qui avaient déjà rappelé leurs ambassadeurs en 2014) grâce à son rang de troisième exportateur mondial de gaz naturel et au “soft power” procuré par ses participations dans des entreprises occidentales, notamment dans des clubs de sport, ainsi que par son mécénat culturel ou social. Il abrite aussi une base avancée de l’armée américaine, à Al Udeid. Visiblement, cela ne suffisait pas.

Yves Bourdillon
lesechos

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