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Les dangereuses transgressions de la BCE

Les dangereuses transgressions de la BCE

FIGAROVOX/TRIBUNE – La BCE a souscrit deux nouvelles émissions obligataires. Pour Hubert Rodarie, cette politique non conventionnelle fait des banques centrales des «consommateurs en dernier ressort» et non plus des «prêteurs en dernier ressort».
Hubert Rodarie est directeur général délégué du groupe SMA.
A nouveau, la politique non conventionnelle de la Banque Centrale Européenne vient de franchir, discrètement, une frontière. En juin et début juillet derniers la BCE, via la Banque d’Espagne, sans passer donc par le marché, a souscrit deux émissions obligataires émises l’une pour 500 millions d’euros par la compagnie espagnole pétrolière REPSOL et l’autre de 200 millions d’euros par la compagnie espagnole d’énergie IBERDROLA. Ces opérations dites de placements privés ont été organisées par la banque américaine Morgan Stanley. Elles n’ont donné lieu, ni à enchères ni à publicité.
Ces deux opérations sont des transgressions, pourquoi?
Dans le modèle conventionnel qui s’est diffusé depuis les années 1970, une banque centrale est une institution sociale. Elle intervient dans le cadre d’un système de gestion du crédit et de la monnaie qu’elle surveille et anime. Ses interlocuteurs sont les banques en tant qu’établissements de crédit et intervenants sur le marché des créances. Hors des relations structurelles avec les banques pour la gestion de la liquidité globale, ou de situations spéciales, le marché reste le lieu des interventions de toute banque centrale pour ses opérations conventionnelles. En effet, selon l’idée de Ludwig von Mises et de Friedrich Hayek, le marché est le cœur du dispositif qui permet une optimisation des choix économiques de tous les agents, privés et publics. Logiquement les deux idées structurantes du dispositif officiel sont donc d’une part le pilotage global du crédit par des interventions sur le coût et/ou la liquidité sur le marché et d’autre part l’interdiction du financement direct par la banque centrale des dépenses de l’Etat qui est généralement le plus gros emprunteur d’une économie. Lorsque la Réserve Fédérale américaine, puis la BCE ont organisé leur politique non-conventionnelle d’achat de créances elles avaient pris soin de préserver ces dispositions, au moins en apparence. Par exemple, la BCE s’interdit d’acheter à l’émission des titres d’État, ou, pour préserver le marché des créances, elle a limité ses achats à un pourcentage des titres émis.

Toutefois dans les faits, le volume des achats pratiqués par la banque centrale biaise fortement les prix de marché et disqualifie donc le marché en tant qu’outil permettant le calcul économique. De plus, en achetant sur le marché à sa seule discrétion des obligations émises par certaines entreprises, la BCE avantage sans justification ces entreprises en réduisant leurs coûts de financement. Dans notre denier cas la BCE va jusqu’à prêter directement et hors marché à des agents privés non bancaires. Quelle est la justification d’une telle opération? Ces deux entreprises ne manquent pas de banques ou d’investisseurs pour les financer. Pourquoi alors les favoriser?
Ainsi en finançant directement une entreprise privée la BCE transgresse donc doublement ses principes fondateurs. Dans un ouvrage récent, La pente despotique de l’économie mondiale , nous avions montré que l’adoption de la politique non-conventionnelle faisait changer de nature la banque centrale. «Prêteur en dernier ressort» du système bancaire, elle devenait «Consommateur en dernier ressort» de l’économie entière en alimentant en monnaie, via les banques, indistinctement tous les intervenants, y compris les États et ce, sans limite et par tous les moyens. Ceci constituait la première transgression. En prêtant maintenant directement aux entreprises la BCE se transforme en «Agence étatique de financement» et transgresse également son statut d’institution sociale au service d’un système pour servir des intérêts particuliers hors tout contexte de crise.

Ces opérations marquent l’entrée de notre monde dans un autre système qui s’éloigne rapidement de celui dans lequel nous croyons toujours être. Il n’y aura pas de retour en arrière, comme Mme Yellen vient de le dire à Jackson Hole: il n’est pas question de renoncer à ces moyens qui ne sont donc plus «non conventionnels». Les banques centrales agiront de plus en plus de façon discrétionnaire, sans contrôle, institutionnalisant l’exceptionnel: la «répression financière» et les taux négatifs qui spolient l’épargnant, les rachats sans limite de tout et de n’importe quoi, a discretion. Et tout cela pourquoi, pour maintenir un ordre économique qui a manifestement de plus en plus de mal à fonctionner, à convaincre. Mais qui s’en étonne, réagit?

 

 

 

 

Hubert Rodarie / lefigaro.fr

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