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« Les exportateurs de ressources fossiles ont besoin d’amorcer le processus de transition…

« Les exportateurs de ressources fossiles ont besoin d’amorcer le processus de transition…

« Les exportateurs de ressources fossiles ont besoin d’amorcer le processus de transition plus rapidement que les autres », selon Henri Waisman

 

L’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) est une organisation française qui accompagne les acteurs dans la réflexion sur la gestion mondiale des grands problèmes collectifs, dont le réchauffement climatique. Elle a coédité les Trajectoires de la décarbonisation profonde (DDPP), une recherche menée sur les moyens de mise en place, par les pays, d’une économie sobre en carbone. Entretien avec Henri Waisman (photo), le coordinateur de la recherche au sein du programme climat de l’Iddri.

Energies Africaines: Quelle était la raison du retard de l’application des processus de décarbonisation dans les différents pays ?

Henri Waisman : Le retard dans la mise en œuvre du processus de décarbonisation est le résultat de deux phénomènes. D’un côté la reconnaissance du risque climatique qui n’était pas effectivement suffisante pour mettre en marche le processus de décarbonisation, en tout cas pas à l’échelle qui était nécessaire pour faire des actions vraiment ambitieuses.

L’autre raison pour laquelle nous avions aussi eu du mal, sur le plan international, jusqu’à récemment, à prendre cette dimension relative à la réorientation économique en compte, c’est que, jusqu’à Copenhague, jusqu’en 2009, le processus climatique était vu uniquement comme à l’échelle globale, c’est-à-dire comme une contrainte globale.

EA : Cette situation a-t-elle connu des améliorations au cours de ces dernières années ?

HW : Oui, nous assistons au cours des dernières années à une prise de conscience très générale des impacts et des dangers de l’impact du changement climatique.

La deuxième dimension, qui a été très importante, s’est aussi accélérée au cours des deux dernières années avant l’accord de Paris. Il s’agit de la prise de conscience que le processus de décarbonisation, notamment du système énergétique, n’est pas seulement une contrainte que les différents pays devraient mettre en œuvre pour lutter contre les impacts du changement climatique, mais aussi une façon pour eux de réorienter leurs stratégies de développement et que cela peut avoir un certain nombre de bénéfices pour leurs processus de développement interne.

Les Etats ont intégré le fait que les processus de décarbonisation devraient être construits à l’échelle nationale pour prendre en compte toutes les spécificités des différents pays et permettre de bien aligner les stratégies de décarbonisation avec les objectifs nationaux prioritaires en termes socio-économiques, en termes d’environnement local, etc.

Il y a eu aussi un moment très important qui a vraiment retourné cette logique. C’est la conclusion de l’alliance conjointe Chine-Etats-Unis de novembre 2014. Elle a, pour la première fois, mis en avant une volonté de ces deux pays (qui sont clairement deux participants essentiels au processus global), d’instaurer un processus de décarbonisation cohérent avec leur trajectoire nationale.

EA : Comment les pays, dépendant des ressources fossiles, le pétrole notamment, devraient-ils s’organiser pour que le processus de décarbonisation n’entraîne pas un déficit de leur économie ?

HW : Il y a des bénéfices très importants liés au processus de décarbonisation, même pour les pays exportateurs de ressources fossiles. Plusieurs d’entre eux, le Canada, la Russie par exemple, ont une dépendance très forte par rapport à la situation extérieure. Aujourd’hui, on a un certain nombre de pays qui subissent des difficultés parce qu’ils dépendaient beaucoup des exportations des ressources fossiles et que les pays importateurs ont décidé de suivre d’autres stratégies.

Cette prise de conscience que la décarbonisation est, pour les pays exportateurs, l’occasion de construire une trajectoire indépendante des exportations de ressources fossiles, est fondamentale. Elle se fait petit à petit. Le Qatar par exemple développe des stratégies d’investissement général à l’échelle internationale, qui le prépare à l’ère post-gaz. Il aura donc à terme un modèle de développement repensé et reconstruit de façon beaucoup plus indépendante de ces ressources.

Un autre exemple est l’Arabie Saoudite qui, dans le cadre des négociations internationales, reste un pays relativement réticent et difficile à convaincre. Mais il y a aujourd’hui dans ce pays, un changement de logique qui est la prise de conscience que l’ère de la domination des énergies fossiles à l’échelle globale touche à sa fin, que ce soit pour des motifs climatiques ou en raison de la raréfaction des ressources. On sent donc le besoin de construire une stratégie de développement qui permet d’imaginer ce que pourrait être l’économie d’un pays comme l’Arabie Saoudite à un horizon de 10, 15, 20, 30, ou 50 ans.

Evidemment, on ne parle pas de changer du jour au lendemain l’organisation économique, mais de procéder progressivement pour finalement moins dépendre des ressources fossiles et avoir un développement interne qui soit beaucoup plus stable.

EA : Cette transition n’entrainera-t-elle pas un changement des rapports de force qui existent actuellement entre les pays sur le plan de géopolitique ?

HW : Evidemment, et on sait qu’aujourd’hui il y a beaucoup de relations internationales, d’aspects géopolitiques qui sont liés à la possession d’énergie. Des pays qui construisent leur statut géopolitique en fonction de ces ressources-là. Et petit à petit la sortie des énergies fossiles changera les rapports de force.

Pour les pays importateurs d’énergie, aujourd’hui, ce n’est pas seulement un bénéfice économique de réduire les importations, mais c’est aussi un bénéfice en terme de stabilité géopolitique, de rééquilibrage des rapports de force qui doit permettre justement aux pays, d’être moins dépendants de ce qui se fait dans d’autres pays.

L’une des motivations du processus de décarbonisation doit être cette stabilisation et cette plus grande indépendance des économies par rapport à la situation extérieure. Grosso modo, le processus de décarbonisation implique notamment de développer beaucoup plus des ressources types, des ressources renouvelables qui sont des ressources internes et de moins dépendre des ressources externes.

EA : Que devraient faire les exportateurs de ces combustibles pour garder un tant soit peu de leur influence et de leur puissance actuelle, une fois la décarbonisation finie ?

HW : Quand on parle d’un monde « décarbonné », on parle d’un monde fondamentalement différent de celui qu’on a aujourd’hui. Il faut donc sortir d’une vision où l’on essaie d’imaginer des changements marginaux par rapport à la situation d’aujourd’hui et où la logique serait d’essayer de rester le plus proche possible de la situation d’aujourd’hui, que l’on connait et qui est donc rassurante.

Pour ces pays-là, la question n’est pas tellement comment maintenir mon influence grâce à la possession de ressources fossiles, elle est de repenser une stratégie de développement qui leur permette de construire une stabilité économique basée sur d’autres logiques.

C’est pour cela que finalement les exportateurs de ressources fossiles ont besoin d’amorcer le processus de transition plus rapidement que les autres. Ils vont en effet avoir besoin de reconstruire leurs économies, par exemple pour développer des secteurs industriels très forts, qui leur permettront de participer à ce processus de transition.

Si l’on prend en compte le fait que les ressources fossiles sont progressivement en train de disparaitre et ce, même indépendamment du climat, l’émergence de cette question climatique est une chose positive. En effet, elle force tous les pays, y compris les exportateurs de ressources fossiles à se projeter sur une trajectoire à plus long terme, et à anticiper plus rapidement, ce qui est bénéfique pour eux dans le cas de la transition.

EA : Quelles transformations devraient effectuer les entreprises investissant dans les ressources fossiles pour demeurer au-delà de la transition et éviter de subir le sort de nombreux autres qui ont fait banqueroute?

HW : Les logiques d’investissements massifs dans des ressources comme le charbon sont amenées à se réduire au cours du temps. Ces décisions d’investissement sont construites sur une vision très à court terme qui consiste à imaginer que, parce qu’aujourd’hui on consomme du charbon, on va continuer en consommer demain. Or c’est exactement ce qui ne va pas se passer. Aujourd’hui, les engagements climatiques internationaux des pays nécessitent l’arrêt des investissements dans le charbon. Parce que sinon il faudra fermer des mines, des centrales à charbon avec un coût très important et une obsolescence des investissements et donc des faillites, des catastrophes industrielles.

Tout l’enjeu est donc d’être capable de construire une sortie progressive, avec un arrêt des investissements dans ces ressources qui sont de toute façon destinées à disparaître, et une redirection de ces investissements vers les énergies de l’avenir. Et pour le faire, le secteur privé a besoin de signaux clairs, politiques et économiques, qui lui donnent une indication claire et indiscutable de l’avènement de la transition.

EA : Pouvons-nous déjà prévoir la masse d’efforts qui sera nécessaire en terme de réduction d’émissions de gaz à effet de serre pour atteindre les objectifs fixés lors de la COP 21 ?

HW : Pour atteindre un objectif de réchauffement en dessous de 2°C, il faudra tendre vers la neutralité carbone à l’horizon 2050. Il faut que les émissions nettes de carbone soient égales à 0, c’est-à-dire que ce qui est émis soit compensé par la séquestration naturelle.

Cela implique des émissions du secteur énergétique très significativement diminué par rapport à ce qu’elles sont aujourd’hui. Il y a de différentes façons, des différentes combinaisons d’actions qui doivent être menées pour atteindre ces objectifs. Ces actions s’articulent autour de trois piliers essentiels pour le secteur énergétique.

Le premier est l’efficacité. Avant de changer le type d’énergie que l’on utilise, il faudra en consommer moins. Cela n’implique pas que les gens aient moins de services énergétiques, mais nous voulons que ces processus de consommation soient beaucoup plus efficaces et rationnalisés, ce qui permettra de diminuer la demande d’énergie.

Le second est une décarbonisation fondamentale des énergies utilisées, c’est-à-dire l’utilisation des énergies qui ont un contenu carbone beaucoup plus faible que ce qu’il est aujourd’hui ou, comme vous l’avez dit, c’est à 75% des énergies fossiles, donc beaucoup d’émission associés à la consommation de l’énergie.

Pour y parvenir, il est important de garder en tête qu’il n’y a pas une solution unique miracle qui devrait être appliquée partout pour opérer cette décarbonisation du secteur énergétique, mais qu’au contraire la transition, doit être construite par les pays en fonction de leurs caractéristiques.

Nous avons des pays dans lesquels les ressources en soleil sont importantes, d’autres dans lesquels des potentiels géothermiques colossaux sont envisageables. Or, ce n’est pas du tout pareil quand on parle d’éolien, de solaire, de géothermie ou de bio carburant. Il ne s’agit pas du même secteur, des mêmes solutions techniques et le développement des renouvelables sera contraint par les ressources, la structure et les caractéristiques des pays concernés.

Mais il y a aussi des pays comme la Corée du Sud ou le Japon, dans lesquels les ressources renouvelables restent limitées dans tous les cas. Il va falloir mobiliser d’autres solutions dans ces pays-là.

Par exemple, il existe une technologie qui consiste à utiliser des ressources fossiles, mais au lieu d’émettre des gaz à effet de serre dans l’atmosphère nous allons les capter et les séquestrer dans le sol. Il y a beaucoup d’autres exemples en termes de développement technologique qui devraient être faits pour faciliter la transition.

Mais ces questions doivent être construites aujourd’hui puisque ce type de développement technologique à grande échelle est très innovant. Ils pourront être utilisés à condition qu’il y ait une redirection pareille de l’action collective pour permettre des efforts massifs en recherche et développement, des efforts massifs de diffusion, un soutien pour faire en sorte que cette technologie soit disponible à temps, et permettre leur disponibilité à grande échelle.

EA : Est-ce que dans un avenir plutôt moyen, voire lointain, on arrivera à complètement réduire la contribution des énergies fossiles dans le mix énergétique avant leur épuisement, ou ces dernières seront-elles utilisées jusqu’à la fin ?

HW : C’est pour cela que l’arène internationale est fondamentale parce qu’elle permet de construire une vision commune dans laquelle tous les pays intègrent la question de la décarbonisation dans leur décisions et ont envie de construire un processus de transition qui les rendent indépendantes des énergies fossiles.

Une fois que le modèle de développement sera construit de façon à ne plus dépendre de ces énergies fossiles, on aura plus envie de les utiliser. Nous consommons uniquement de l’énergie fossile aujourd’hui, parce que c’est le seul moyen que nous connaissons pour satisfaire un ensemble de services, services de mobilités, services résidentiels, production industrielle, etc…

Propos receuillis par Gwladys Johnson pour le magazine Energies Africaines No 8, de Juillet Aout 2016.

 

 

 

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