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Livre francophone : et si le numérique changeait la donne?

Livre francophone : et si le numérique changeait la donne?

Bien que timide, le marché du livre numérique ouvre de belles perspectives à un nombre croissant d’auteurs francophones tout en rééquilibrant les échanges entre les différents acteurs du livre.
L’ouvrage est signé Léopold Senghor. Il s’intitule Pour une relecture africaine de Marx et d’Engels et se compose de discours prononcés par le président sénégalais au milieu des années 70. Épuisé, ce recueil renaît sous forme de livre électronique (« livrel ») sur le site de la Librairie numérique africaine (LNA), pour un coût de 6 euros (4 000 francs CFA). Loin de se cantonner à la doctrine du socialisme africain, cette boutique en ligne sénégalaise propose 425 références : des romans, de la poésie, des contes peuls ou sérères, des ouvrages de sciences humaines, d’économie, de religion… Le dénominateur commun de ce catalogue réside dans l’origine africaine des auteurs. « On défend la diversité culturelle », résume Marc-André Ledoux, un entrepreneur social selon qui les auteurs africains francophones sont noyés dans la masse des œuvres des librairies numériques occidentales.

Peser face aux librairies en ligne des géants du Web
Fort de son expérience passée dans l’édition numérique juridique, ce Québécois « sénégalisé » a créé la LNA avec deux associés sénégalais en 2013 dans le sillage des librairies électroniques des géants de l’Internet Amazon, Google ou Apple apparues dès 2000, et de leurs corollaires technologiques (liseuse, tablette). Ces entrepreneurs visent à rendre le livre africain repérable, accessible et pérenne. Ils éditent, coéditent avec 26 éditeurs du continent africain, puis diffusent en ligne des ouvrages qui, selon la demande, se téléchargent, ou sont imprimés. Aux États-Unis, les ventes de livres numériques représentent 27 % du chiffre d’affaires des éditeurs, selon le Syndicat national de l’édition. Cette part se situe entre 4 et 5 % en France et au Québec, mais connaît une progression significative. Au Sénégal, la vente en ligne reste balbutiante en dehors des ouvrages spécialisés. Confiante, la Librairie numérique africaine tisse cependant sa toile, signant avec le distributeur numérique Numilog (Hachette). De nombreux éditeurs francophones font le même pari : Tamyras (Liban), Presses universitaires d’Afrique (Cameroun) ou Tarik éditions (Maroc).

Le livre numérique au service de la circulation des oeuvres francophones
Pour Lise Gauvin, écrivain et professeur à l’université de Montréal, qui a signé en 2013 un de ses ouvrages chez l’éditeur numérique québécois Mémoire d’encrier, le livre électronique est aussi “une excellente possibilité de favoriser les échanges dans le monde francophone”. Cette femme de lettres considère la francophonie comme “une chance” pour les auteurs, mais “non encore actualisée”. Et de décrire ce réseau d’irrigation à sens unique, de Paris et ses prestigieuses maisons d’éditions vers les librairies francophones : “Les éditeurs français ont un savoir-faire et de très bons réseaux de distribution. Mais si, par exemple, je signe chez un éditeur québécois, je n’ai accès à aucune librairie en France, à l’exception de la Librairie du Québec à Paris”, déplore la romancière.

Un marché du livre francophone cloisonné
Comment exister sans passer par Paris ? La question taraude de nombreux acteurs de la chaîne du livre francophone, dont le marché a de quoi séduire. S’il est hasardeux d’évaluer le nombre de lecteurs en français de Montréal à Beyrouth en passant par Antananarivo ou Libreville, le français est la deuxième langue la plus apprise dans le monde, et le nombre de locuteurs francophones, estimés à environ 275 millions, a bondi de 30 % depuis 2010 selon l’Organisation internationale de la francophonie. Cependant, à l’inverse du marché du livre anglophone, très décentralisé, s’appuyant sur l’internationalisation des compétences, des droits de publications, et la présence de filiales de maisons d’édition à l’étranger, le marché du livre francophone apparaît cloisonné, avec un centre très parisien, et des auteurs francophones repliés sur le marché local. “Même entre pays du Sud, le livre circule mal, nous n’avons pas les réseaux de distribution”, se désole René Yédiéti, administrateur de l’Association internationale des libraires francophones (AILF), un réseau d’une centaine de librairies de 60 pays qui cherche à créer une dynamique d’échange entre auteurs, éditeurs ou bibliothécaires.

Essor du livre sur le continent africain
Pour autant, René Yédiéti n’est guère convaincu par les promesses du livre numérique. Pour le moins, dans l’immédiat. En revanche, ce repreneur, en 2005, du groupe ivoirien Librairie de France s’affiche optimiste sur l’avenir du livre “classique” en Afrique, continent qui abrite environ la moitié des francophones dans le monde. Il y décrit un marché en plein essor, et notamment le segment de l’édition scolaire, à la faveur de la croissance économique, de la hausse globale du taux de scolarisation depuis les années 2000, et, parfois, des politiques publiques, comme en Côte d’Ivoire, où une loi encadrant l’industrie du livre a été votée en juillet 2015. “Il faut favoriser la lecture, équiper les bibliothèques, encourager les éditeurs et les auteurs locaux, car ici ça foisonne, et ensuite, passer au numérique”, s’enthousiasme ce patron de huit librairies ivoiriennes.
Pas sûr, toutefois, que la FNAC, qui prévoit d’ouvrir deux enseignes en Côte d’Ivoire ces prochains mois, ne partage cette stratégie. Les perspectives de développement du commerce électronique s’articulent à celles, très alléchantes, du téléphone intelligent, qui connaît une croissance annuelle de 40 % sur le continent africain.

Le Point

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