Accueil / Développement / Mobilitas, l’ETI française qui prend le temps de l’Afrique

Mobilitas, l’ETI française qui prend le temps de l’Afrique

Mobilitas, l’ETI française qui prend le temps de l’Afrique

Le marché africain est devenu un enjeu énorme pour les entreprises françaises. Le succès du spécialiste du déménagement implanté dans les 54 pays africains, fait école.

C’est en 1993 que le groupe Mobilitas (déménagement international, relocation, archivage de documents), plus connu sous la marque AGS, met le cap vers le continent africain, à Abidjan, en Côte d’Ivoire précisément. Vingt-cinq ans plus tard, l’entreprise est devenue la première ETI, entreprise de taille intermédiaire, française à réussir une implantation dans chacun des 54 pays africains à travers des filiales, achevant ainsi son grand projet Africa 54.

La manne des flux logistiques
Plus qu’une énigme dans cette course folle des entreprises françaises en Afrique, la réussite de Mobilitas interpelle à bien des égards. Comment une entreprise française, installée en premier dans un pays africain francophone, a-t-elle réussi à conquérir les autres marchés anglophones ou lusophones ? D’autres questions se bousculent très vite derrière : comment en plein ralentissement économique dû à la baisse des prix des matières premières dans les plus grandes puissances du continent, comme au Nigeria et en Angola, à cause du pétrole, et en Afrique du Sud pour des raisons de mauvais calculs politiques et de dévaluations répétées, l’entreprise familiale parvient-elle à voir émerger d’autres marchés et d’autres secteurs ? « Nos activités constituent de bons indicateurs de la santé économique des pays dans lesquels nous sommes installés. Par nos solutions de mobilité professionnelle et d’archivage, nous accompagnons et accélérons en effet la mutation et le développement économiques du continent. Un tiers des déménagements que nous effectuons chaque année en Afrique est intra-africain, ce qui confirme le renforcement de l’intégration et le potentiel du continent africain », livre Alain Taïeb, président du conseil de surveillance de Mobilitas. Il faut dire qu’en 2016 la part des secteurs du transport, de la logistique et des communications représente 9,3 % du PIB africain, avec une croissance de 16,25 % depuis dix ans. Les flux logistiques sur le continent représentent un chiffre d’affaires annuel de 16,8 milliards de dollars, appelé à doubler d’ici à vingt ans. L’essor économique du continent crée des besoins en matière de mobilité internationale et intra-africaine pour les particuliers et les entreprises. Ces flux en forte croissance représentent aujourd’hui de 35 % à 40 % des activités du déménageur mondial.

Proximité
Être au plus près du terrain, Alain Taïeb en est convaincu, c’est l’un des ingrédients qui a fait le succès de cette entreprise familiale, créée en 1974 par Isaac et Sarah Taïeb, ses parents, des Juifs tunisiens installés en France au milieu des années 1960. Né et élevé en Tunisie, Alain Taïeb est diplômé de l’École nationale supérieure des industries chimiques de Nancy, il a fait son service militaire en Afrique, au Cameroun. Plus tard, la Tunisie l’attire, mais aussi l’Afrique du Sud, où il a vécu dix ans. C’est donc au contact du continent qu’il a tissé des liens forts et a regardé très tôt en direction du Sud, tandis qu’il participait à la diversification de la société en France. De cette proximité familiale et culturelle est né le besoin de faire correspondre une offre face à la demande croissante de l’international vers les marchés africains. « Je connais ce continent qui m’a vu naître, j’y ai vécu 22 ans. Toutes les entreprises doivent garder en tête qu’elles connaîtront des difficultés, ça fait partie du langage de l’entrepreneur. Oui, certaines difficultés sont inhérentes à l’Afrique, mais d’autres n’existent même pas. Il y a tellement d’aspects positifs que nous y sommes restés quand les autres groupes repartaient », raconte-t-il avec conviction. Dans les années 90, de nombreux hommes d’affaires et groupes français avaient misé sur ce continent prometteur (Bolloré, Castel, Carrefour, etc.), mais seuls ceux qui ont eu la patience d’apprendre les règles se sont finalement fait une place au soleil. Alain Taïeb et les Déménageurs bretons, surnom donné au groupe à l’époque, en faisaient déjà partie. C’est le marché sud-africain qui a servi de tremplin à l’ETI pour conquérir le « nord » du continent, d’abord en rachetant le numéro un du déménagement et de l’archivage dans le pays.

 ©  AGS

Groupe d’employés de Mobilitas à Madagascar. © AGS

Gagner la partie
Pour emporter la partie, le groupe a bien sûr mobilisé tous ses atouts. Actif dans les métiers du déménagement, de la mobilité des cadres et de l’archivage documentaire, Mobilitas est aussi présent dans 38 autres pays à travers le monde et emploie 4 325 personnes, dont 2 807 en Afrique. Chaque année, 170 000 foyers bénéficient des services de Mobilitas, soit l’équivalent d’une ville comme Lyon. Et en Afrique, un tiers des clients de Mobilitas sont constitués de grandes entreprises internationales, telles que Chevron, ENI ou BMW. Les deux tiers restants sont composés d’agences de développement, telles que l’USAID, l’Agence américaine de développement international, ou son homologue japonais, la JICA, et d’organismes internationaux. « Nous avons désormais une présence plus importante que celle de la France et ses 44 ambassades africaines ! Dans les dix autres pays, l’Hexagone ne dispose que d’une représentation diplomatique ! » s’enthousiasme le patron. Mais, voilà, tout n’est pas toujours rose. Le groupe a connu deux crises majeures à Bangui, en République centrafricaine, au début de l’aventure, et à Brazzaville en 1997, durant la guerre civile où tout a été détruit, et le groupe a dû quitter le territoire. Car, la question est toujours inévitable. À tort ou à raison, l’Afrique fait toujours peur : les dix ans de guerre en Côte d’Ivoire, la crise sanitaire Ebola. « C’est une réalité, bien que nous soyons une entreprise française qui a commencé son aventure africaine dans un pays francophone, la Côte d’Ivoire, les pays où nous réussissons le plus sont l’Afrique du Sud, l’Angola, le Nigeria, le Mozambique ou encore le Kenya. Autant vous dire que nous ne nous sommes pas mis de barrières », analyse le patron, membre du Cian (Conseil des investisseurs français en Afrique) entre autres. Et d’ajouter que, malgré le ralentissement économique du continent, d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, l’Égypte, la RD Congo ou encore l’Éthiopie représentent de nouveaux relais de croissance pour l’entreprise tandis qu’elle connaît quelques ratés dans les pays en crise. « Il faut faire en sorte que l’on soit présent sur le terrain quand ça redémarre, c’est un peu l’idée derrière Africa 54 ! » relève-t-il. Et l’un des pays sur lesquels Alain Taïeb mise le plus, c’est le Maroc. Un pays dont la vision panafricaine a séduit le patron, qui bénéficie désormais des missions organisées par le royaume pour co-investir en Afrique.

Botte secrète
Le groupe a aussi une botte secrète. L’archivage. La gestion et la conservation des archives deviennent aussi un enjeu important pour le secteur privé et les États africains, constituant un axe de développement stratégique pour Mobilitas. « Ericsson cherchait un prestataire capable d’opérer dans 22 pays, ce que ne pouvait pas lui assurer son fournisseur sud-africain. Résultat, on s’occupe aujourd’hui de toute leur activité sur le continent », détaille le dirigeant. Une activité encore méconnue en Afrique, mais qui risque dans les années à venir de poser problème. « Les États africains risquent de le regretter s’ils ne s’emparent pas de ce sujet. Vous imaginez dans ce monde moderne ne pas pouvoir retrouver des archives, c’est catastrophique ! » avant de poursuivre : « Il y a que 54 pays et tout est à faire, nous avons besoin de 200 millions d’euros sur le long terme pour archiver des millions de documents des États, des services publics, mais aussi des institutions pour la sauvegarde de l’histoire des pays. Nous voulons relever le défi. Si on ne le fait pas, ça sera la fin d’une histoire, de l’histoire de plusieurs pays et de peuples entiers », conclut-il.

VIVIANE FORSON / lepoint.fr

Aller en haut