Accueil / Portraits / Nadia Mensah-Acogny: Femmes et Leadership en Afrique

Nadia Mensah-Acogny: Femmes et Leadership en Afrique

Nadia Mensah-Acogny: Femmes et Leadership en Afrique
© Photo : Cécile Faure

Nadia Mensah-Acogny dresse chaque année le palmarès des 100 femmes influentes du continent dans Forbes Afrique. Pour elle, aucun doute, les femmes sont le moteur de l’Afrique.

Nadia Mensah-Acogny
Co-Fondatrice et Directrice Générale de ACOSPHERE, Nadia Mensah-Acogny est sociologue, spécialiste des questions de développement et coopération, et experte en communication. Anciennement responsable de la communication de la BCEAO à Dakar, elle a aussi une expérience de consultante auprès de plusieurs organismes des Nations-Unies en France, en Grèce, en Syrie et au Kenya. Nadia a enseigné la communication à l’ISM et s’intéresse de près à la question des relations interculturelles. Nadia est chroniqueuse pour Forbes Afrique et auteure de leur dossier annuel sur les 100 Femmes les plus influentes d’Afrique. Elle siège au Conseil d’Administration de l’Africa Centre (le centre culturel africain de Londres). Au sein d’ACOSPHERE, Nadia Mensah-Acogny travaille à l’international et délivre des formations en entreprises, notamment dans les pays anglophones d’Afrique de l’Ouest. Elle parle 9 langues et forme en français, anglais, italien et espagnol.

L’émergence d’un véritable leadership féminin moderne sur le continent africain n’est plus à démontrer. C’est une tendance qui semble aller crescendo telle une lame de fond qui transformera inexorablement nos sociétés en modifiant les comportements. L’on ne peut ni ignorer ni négliger le phénomène. Jeunes ou matures, éduquées, ambitieuses et sans complexes, les femmes africaines veulent tout. Elles débordent d’idées et d’atouts, ont leur mot à dire et s’expriment. Elles sont solidaires, n’ont peur de rien et prennent d’assaut tous les bastions. Elles excellent dans les médias, réussissent dans les affaires, s’imposent en finances. Elles se distinguent dans les sciences et la technologie et se font respecter en politique. Bardées de diplômes ou autodidactes, filles, sœurs ou épouses d’hommes célèbres, elles se font un prénom ou un nom. Parmi elles, un nombre impressionnant accède à des postes de responsabilité de plus en plus jeunes. Leur point commun? Un brûlant désir de contribuer à façonner l’Afrique de demain en apportant leur pierre à l’édifice, de participer à l’émergence d’une Afrique qui rayonne et qui a un impact sur le monde.

Cela peut être perçu comme une incroyable révolution par ceux qui n’ont des femmes africaines que l’idée de pauvresses auxquelles il faut venir en aide. Mais ceux qui connaissent notre histoire et nos cultures ne seront guère surpris.

Le leadership féminin, un héritage des traditions anciennes

En effet, il serait erroné de croire que le leadership féminin est une nouveauté en Afrique. Sans nier la réalité des difficultés auxquelles sont confrontées certaines femmes en Afrique, ce serait insulter notre passé que d’oublier celles qui, en leur temps, ont été des pionnières et des modèles. Une petite incursion dans l’histoire permettra d’expliquer pourquoi aujourd’hui, les femmes africaines sont sorties des sentiers battus, pourquoi elles ne se contentent plus des domaines d’activités auxquels les sociétés coloniales et post-coloniales les cantonnaient.

Mentionnons d’abord les héroïnes si nombreuses sur cette terre aux peuples majoritairement de tradition matriarcale. Terre de Reines et de guerrières aux personnalités fortes et déterminées, l’Afrique célèbre encore aujourd’hui ses icônes au nombre desquelles on peut citer Africa ou Ifri, déesse de la guerre dans la mythologie Berbère (Lybie), dont certains disent qu’elle donna son nom au continent… Hatchepsout, la femme-pharaon qui régna 22 ans sur l’Egypte… Les Amazones, cette redoutable et indomptable armée au Service du Royaume du Danhomé (Bénin)… Princesse Yenenga, l’intrépide cavalière Mossi farouchement indépendante (Burkina Faso). Abla Pokou, la généreuse reine Baoulé qui accepta de sacrifier son fils pour sauver son peuple (Côte d’Ivoire)… Aline Sitoe Diatta, symbole de la résistance casamançaise (Sénégal)… Ngaliforou, souveraine du Royaume Téké (RDC)… Les reines Candace qui dirigèrent l’Empire Koushite de Méroé (Soudan) durant sept siècles… Nzinga Mbandi Kia Ngola, qui s’opposa à la domination portuguaise (Angola)… Ou encore Nandi, reine du Zululand et mère de Chaka, le célèbre roi des Zulu (Afrique du Sud).

Un rôle discret mais incontournable

Plus près de nous, rendons hommage à toutes ces femmes, nos grand-mères puis nos mères, qui partaient par la route ou en bateau faire leurs études à Dakar, Rufisque ou Bordeaux. Enseignantes, sage-femmes, médecins, pharmaciennes, juristes, députées, ministres, ambassadeurs, chercheurs, artistes… Leur leadership s’est étendu à tous les secteurs d’activités. Elles nous ont inspirées, elles ont ouvert la voie et nous ont encouragées à nous y engouffrer. Les femmes africaines ont toujours joué un rôle incontournable dans nos sociétés traditionnelles. Désormais, elles ont pris le temps de comprendre les rouages du monde moderne et reprennent leur place tout en maintenant leur discrétion, leur efficacité et leur acharnement au travail. Dans le domaine publique, elles sont Chef d’Etat (Helen Johnson-Sirleaf, Sierra Leone), Premier Ministre, Gouverneur de Banque Centrale (Linah Mohohlo, Botswana), et occupent toutes sortent de postes ministériels y compris les Finances, les Hydrocarbures ou les Télécommunications. Dans les affaires et la finance, elles sont PDG de grandes entreprises (Bridgette Motsepe Radebe, Afrique du Sud) et de banques (Bola Adesola, Nigeria). Deux d’entre elles sont multimilliardaires en dollars US (Isabel Dos Santos, Angola, et Folorunsho Alakija, Nigeria). Cinq sont à la tête de fonds d’investissement très actifs sur le continent (Souad Benbachir, Maroc ou encore Tsega Gebreyes, Ethiopie). Dans ce secteur très masculin, elles gèrent collectivement un capital total de plus d’un milliard de dollars US. Dans la recherche scientifique, elles sont astronautes (Mary Aderin-Pocock, Nigeria) ou sont reconnues et primées internationalement pour leurs travaux sur la nanotechnologie, la flore (Ameenah Gurib-Fakim, Maurice) ou la biosphère! Certaines, comme Ory Okolloh (Kenya) sont pionnières dans les nouvelles technologies. Dans les arts et les médias elles prennent une envergure mondiale (Nima El Bagir du Soudan) et se retrouvent à la tête de véritables empires. Ayant bien compris que donner et recevoir sont les deux faces d’une même médaille, elles sont philanthropes. Car construire une Afrique qui réussit signifie aussi qu’il faut donner une chance à chacun.

Liberté, efficacité et tenacité… sans visibilité !

La télévision, Internet, les réseaux sociaux, la démocratisation des voyages et des études sont autant de facteurs qui ont favorisé l’accélération du phénomène. Un constat frappant : leur niveau d’études de plus en plus élevé et la suprématie des diplômes anglo-saxons, y compris chez les francophones : Harvard, Oxford, Wharton, Columbia, MIT font partie des universités favorites de ces dames. On note toutefois une belle longueur d’avance chez les anglophones, avec une nette domination des sud-africaines talonnées de près par les nigérianes. Les kényanes, les éthiopiennes et les soudanaises suivent à grands pas. Parmi les francophones, les marocaines et les sénégalaises arrivent en tête.

Lorsque Forbes Afrique m’a proposé de faire un classement annuel des femmes d’influence en Afrique, j’en ai choisi 100. Un chiffre tout rond, un symbole pour donner une image plus complète, plus vraie de ce que sont et font les femmes d’Afrique aujourd’hui car les talents ne manquent pas. Cent pionnières pour illustrer la richesse professionnelle, linguistique, physiologique, ethnique et géographique du continent africain. 100 amazones aux parcours passionnants, parfois douloureux, toujours courageux. Cent modèles pour les filles et les garçons d’Afrique. 100 finalistes pour en représenter plusieurs milliers d’autres tout aussi extraordinaires qui œuvrent discrètement mais résolument dans le même sens. Mais je me demande toujours ce que font les médias internationaux, ceux destinés aux femmes en particulier, qui ne s’intéressent que très peu et de très loin à cette population. Il y aurait beaucoup à apprendre de leurs expériences, elles ont tant à partager avec les autres femmes du monde !

businessofeminin.com
Mars 2016

Aller en haut