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Orgie spéculative et catastrophe financière : l’Amérique oublieuse…

Orgie spéculative et catastrophe financière : l’Amérique oublieuse…

Orgie spéculative et catastrophe financière : l’Amérique oublieuse des leçons du passé exporte la crise…

Oublier le passé, c’est se condamner à le revivre…

Le krach boursier de 1929

Dans les années vingt, les Etats-Unis connaissent une période ininterrompue de très forte croissance. La production industrielle du pays, qui représentait 29 % de la production mondiale en 1913, atteint 43 % de cette production en 1929. Ils deviennent les pionniers de la société de consommation de masse. L’euphorie gagne les milieux de la Bourse et même les petits épargnants. La spéculation s’envole, devient effrénée, vertigineuse. La hausse des titres en bourse l’alimente (leur indice double entre le début de 1928 et septembre 1929). L’enrichissement du plus grand nombre, purement spéculatif, est artificiel, il ne repose sur rien, la conjoncture va se retourner, c’est l’évidence même, mais l’optimisme règne, on ne sonne pas le tocsin ! Car de nombreux Américains se livrent à un jeu dangereux. Ils achètent des actions en bourse à crédit et les courtiers, pour financer ces achats, empruntent aux banques des sommes considérables (leur montant passe de 4,4 milliards de dollars fin 1927 à 8,5 milliards en octobre 1929). Mais les porteurs, qui se rendent compte de la surévaluation des cours par rapport à la réalité économique, s’affolent et se mettent à vendre leurs titres… Le 24 octobre 1929, c’est la panique, environ 30 millions de titres sont vendus en moins d’une semaine. Les banques tentent vainement d’endiguer l’effondrement des cours. En moyenne, les titres cotés perdent en deux mois environ la moitié de leur valeur et la baisse se poursuit jusqu’au milieu de 1932. Les pertes subies par les porteurs réduisent leur consommation. De nombreuses banques font faillite, entraînant une restriction brutale du crédit. L’effondrement consécutif de la demande paralyse l’activité. Par le jeu de la contraction des échanges internationaux et du retrait de leurs capitaux, les Etats-Unis exportent la crise à l’ensemble du monde capitaliste.

La Grande Dépression

Voici comment, dans un grand classique de l’histoire économique, John kenneth Galbraith décrivit les conséquences, aux Etats-Unis, du krach boursier de 1929 :

” Après la grande catastrophe vint la grande crise qui dura, avec une gravité variable, pendant dix ans. En 1938, le produit national brut (la production totale de l’économie) était presque d’un tiers inférieur à celui de 1929. Ce ne fut pas avant 1937 que le volume de la production retrouva les niveaux de 1929 et pour baisser de nouveau rapidement. Jusqu’en 1941, la valeur en dollars de la production demeura inférieure à celle de 1929. Entre 1930 et 1940, une seule fois, en 1937, le nombre moyen de chômeurs pour l’année tomba au-dessous de huit millions. En 1933, il y avait presque treize millions de personnes sans travail, soit un quart de la main-d’oeuvre disponible. En 1938, une personne sur cinq était sans travail. ” (John kenneth Galbraith, La crise économique de 1929, Anatomie d’une catastrophe financière, Petite Bibliothèque Payot, Nouvelle édition augmentée, 2011)

Comme on l’a vu, la crise de 1929 ne fut pas circonscrite aux seuls Etats-Unis, elle se diffusa dans le reste du monde et ses effets dévastateurs ne furent pas seulement économiques. En Allemagne, six millions de chômeurs favorisèrent l’avènement d’Hitler au pouvoir. Dès lors, le nazisme et la guerre de 1939-1945, avec leur cortège de destructions et de crimes, et notamment la Shoah, peuvent être envisagés comme des dommages collatéraux ultimes de cette grande crise.

Comment empêcher un nouveau krach

Quelles mesures furent prises par les Américains pour empêcher le retour d’une crise bancaire ? Paul Krugman, professeur au MIT, prix Nobel d’Economie 2008, les énumère en ces termes :

” La réponse apportée consista à créer un système ayant beaucoup plus de garde-fous. Le Glass-Steagall Act scindait les banques en deux groupes : les banques commerciales, qui acceptaient des dépôts, et les banques d’investissement qui, elles, n’en recevaient pas. Les banques commerciales étaient sévèrement encadrées pour les risques qu’elles pouvaient prendre ; en contrepartie, elles avaient un accès immédiat au crédit auprès de la Fed (ce qu’on appelle la fenêtre d’escompte) et, plus important encore, leurs dépôts étaient garantis par le contribuable. Les banques d’investissement étaient beaucoup moins étroitement régulées, mais cela se justifiait par le fait qu’il s’agissait d’institutions qui ne recevaient pas de dépôts et que l’on ne supposait donc pas sujettes aux paniques bancaires.
Ce nouveau système protégea l’économie des crises financières pendant près de soixante-dix ans. ” (Paul Krugman, Pourquoi les crises reviennent toujours, Editions du Seuil, 2009)

Le temps de l’oubli

En bon prophète, John kenneth Galbraith le savait, les Américains finiraient par oublier ce qui s’était passé en 1929 et cet oubli de leur passé les condamnerait à le revivre…

” Les causes de la catastrophe se trouvaient toutes dans l’orgie spéculative qui l’avait précédée. De tels épisodes spéculatifs se sont produits par intervalles, tout au long de l’histoire et la durée de l’intervalle est peut-être en rapport avec le temps qu’il faut aux hommes pour oublier ce qui s’est passé auparavant. ” (op. cit.)

Galbraith avait raison : venu le temps de l’oubli, le Glass-Steagall Act, séparant les banques commerciales et d’investissement, fut abrogé. Sous l’ère, non pas de Reagan, comme vous auriez pu le croire, mais de Bill Clinton, en 1999 ! Dès lors, les banques de dépôt purent prendre davantage de risques. Pourtant, même si c’était une évolution dans le mauvais sens, et qui a pu contribuer marginalement à entretenir la crise de 2007-2008, certaines structures financières risquées correspondant aux opérations « hors bilan » des banques, Paul Krugman n’attribue pas les causes de cette crise, pour le principal, à des institutions dérégulées qui auraient pris de nouveaux risques. Elles sont liées à de nouvelles institutions qui n’avaient jamais été régulées auparavant. Pour autant, cette particularité n’infirme pas la thèse soutenue de l’oubli du passé car il appartenait aux politiques de vivre avec leur temps et d’actualiser la régulation bancaire :

” Alors que le système bancaire de l’ombre ne cessait de s’étendre, pour rivaliser avec la banque traditionnelle, et même la surpasser en importance, les politiciens et les responsables du gouvernement auraient dû réaliser que nous étions en train de faire renaître la vulnérabilité financière qui avait rendu possible la Grande Dépression – et ils auraient dû réagir en renforçant la régulation et en étendant le filet de sécurité financière pour protéger ces nouvelles institutions. Les responsables politiques auraient dû édicter une règle simple : tout ce qui fait ce qu’une banque fait, tout ce qui doit être secouru pendant les crises comme le sont les banques, devrait être régulé comme une banque. ” (op. cit.)

DANIEL CAUVIN
blogs.mediapart.fr

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