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Pétrole : Le dilemme saoudien d’un baril à 80 USD

Pétrole : Le dilemme saoudien d’un baril à 80 USD

L’Arabie Saoudite fourbit ses armes en vue de l’arrivée en bourse de Saudi Aramco. Si Riyad a tout intérêt à soutenir les cours de l’or noir pour mieux valoriser son poulain, l’exercice pourrait surtout profiter aux producteurs américains de pétrole de schiste.

L’Arabie Saoudite prolonge le suspense sur l’arrivée en bourse de son navire-amiral Saudi Aramco, le « premier producteur mondial de pétrole et de condensats ». L’opération n’aurait lieu qu’en 2019, a affirmé récemment le ‘Financial Times’, au lieu du second semestre 2018, comme cela avait été envisagé auparavant. Changement d’agenda ou pas, les derniers bruits de couloir en provenance des autorités saoudiennes ont toutes les chances de contribuer à renforcer les cours de l’or noir.

Avec l’introduction en bourse de Saudi Aramco, Riyad devrait faire d’une pierre deux coups : renflouer ses caisses et s’offrir une superbe vitrine. Peu importe, au final, que l’ouverture du capital du fleuron du pays soit décalée de 2018 à 2019, comme cela a récemment été évoqué. Sauf coup de théâtre, le premier producteur mondial de pétrole, 10,2 millions de barils par jour selon les données publiées sur son site internet, sera la plus grosse entreprise cotée de la planète, loin devant les stars américaines de l’internet. La valorisation de l’ancienne Arabian American Oil Company est généralement estimée à 2.000 milliards de dollars, même si de nombreux chiffres ont circulé, certains dépassant 3.000 milliards de dollars sur la base des multiples des autres majors pétrolières. De quoi faire pâlir un CAC40 dont la somme des capitalisations ne représente que l’équivalent de 1.500 milliards de dollars. A vrai dire, Aramco serait un monstre boursier quelle que soit sa place d’atterrissage. La capitalisation totale des valeurs du London Stock Exchange représente en effet environ 3.500 milliards de dollars. Les 500 plus grandes entreprises américaines réunies dans le S&P500 en sont à quelque 23.500 milliards de dollars. La société sera cotée à Riyad, mais pourrait aussi viser un marché complémentaire, selon toute probabilité New York, Londres ou Hong-Kong. L’Arabie Saoudite n’a prévu d’introduire que 5% du tour de table, ce qui pourrait donc représenter 100 à 150 milliards de dollars. Un montant élevé certes, mais un flottant extrêmement modeste.

Un soutien pour le marché pétrolier…

Ces derniers jours, la question s’est posée de savoir si l’IPO pourrait avoir une influence sur le marché du brut. Toutes choses égales par ailleurs, nous serions tentés de répondre par la négative. Après tout, il ne s’agirait que d’une major cotée supplémentaire, dont l’entrée en bourse sert son actionnaire plus que l’entreprise elle-même. Mais Riyad a décidé de baliser le terrain, histoire de garantir des conditions optimales pour l’opération. Les autorités saoudiennes ont par conséquent laissé entendre la semaine dernière qu’elles verraient bien les cours pétroliers remonter vers 80 USD voire 100 USD le baril. Un puissant soutien pour l’or noir et une forme de revirement par rapport à la doctrine du pays ces dernières années. Il est évident que plus les cours pétroliers seront élevés, mieux Aramco sera valorisé. Finalement, le marché a pris la rumeur très au sérieux et gardera en tête ce cap des 80 USD d’ici l’arrivée du groupe pétrolier en bourse. Par ricochet, les producteurs américains de pétrole risquent de s’agiter.

… qui profite surtout aux producteurs de pétrole de schiste

« Si les Saoudiens visent un prix de 80 USD, s’il y a bien un producteur qui devrait jubiler, c’est l’Américain », souligne le stratège en matières premières d’ING Warren Patterson. Car dès que le WTI évoluera entre 70 et 80 USD, les Américains devraient investir et pomper tout ce qu’ils peuvent, estime le spécialiste. Mi-avril, la production américaine avait déjà touché un record à 10,53 millions de barils par jour, soit un million de plus qu’au début de l’année. Le pays comptait alors 815 forages actifs, au plus haut depuis 2015.

Pour comprendre cet essor, il convient de s’attarder sur les caractéristiques techniques des pétroles de schistes. Ces derniers, aussi appelés « shale oil », sont extraits via la technique de fracturation hydraulique. Grossièrement, il s’agit de creuser un puits vertical jusqu’au plateau de schiste. Une fois cette étape réalisée, les opérateurs creusent un puits horizontal dans la couche rocheuse où le pétrole est capturé. La fracturation hydraulique consiste ensuite à injecter à très haute pression un liquide généralement composé d’eau, de sables et d’agents chimiques dans le puits de forage afin de faire craquer la roche ; et ainsi libérer le pétrole prisonnier vers la surface du puits. Il est nécessaire de souligner qu’une fois la roche fracturée, le pétrole est rapidement extrait via cette technique.

De ce fait, en moyenne 60% à 70% de la production d’un puits est réalisé dès la première année de son activité : c’est le taux de déplétion, à savoir la part de la réserve qui a été consommée dans une période donnée. Les hydrocarbures de schiste sont donc caractérisés par un taux de déplétion très élevé relativement aux réserves de pétrole conventionnel où ce taux se limite à 4% ou 5% en moyenne par an. Afin de maintenir leurs productions, les producteurs américains doivent sans cesse ouvrir de nouveaux puits de forage, ce qui demande un flux d’investissement continu. Le cycle d’investissement des « shale oil » est ainsi plus court relativement à la production d’hydrocarbure conventionnel du fait d’un cycle de production plus court. Il est ainsi aisé de comprendre que les acteurs américains sont les plus à même de profiter d’une remontée des cours du baril, flexibilité oblige.

Un numéro d’équilibriste

La possibilité de voir évoluer durablement le WTI au-delà des 80 USD se frotte donc à de sérieux obstacles. Si un prix du baril aussi élevé fait les affaires du Royaume saoudien dans son entreprise d’IPO, il laisse néanmoins la capacité aux producteurs de « shale oil » de prendre davantage de parts de marché à l’OPEP, toujours contrainte par des quotas de production. Ceci raisonne comme une évidence, l’appréciation des cours pétroliers incite les producteurs les plus réactifs à augmenter leur offre. Coïncidence ou non, l’Australie a récemment autorisé la fracturation hydraulique au nord du pays, de quoi donner le ton quant à la volonté de ces « nouveaux acteurs » à se faire une place de choix parmi les plus grands. C’est tout le dilemme de l’Arabie Saoudite, prise en étau entre la défense de ses parts de marché et l’introduction dans de bonnes dispositions de son précieux poulain Aramco.

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