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Plafonnement des taux d’intérêt des banques commerciales au Kenya: une balle dans le pied

Plafonnement des taux d’intérêt des banques commerciales au Kenya: une balle dans le pied

C’est l’histoire d’une solution qui crée plus de problèmes qu’elle n’en règle. Septembre 2016, le gouvernement kényan promulgue une loi limitant les taux d’intérêt pratiqués par les banques commerciales. La mesure qui veut permettre de faciliter l’accès au crédit et une plus grande inclusion financière aura exactement l’effet inverse.

Aux origines d’une loi controversée

Quand le gouvernement kényan se décide à limiter les taux d’intérêt des banques commerciales, il entend d’abord mettre en œuvre une promesse de campagne, longtemps ressassée par plusieurs candidats à diverses élections.
En effet, les populations kényanes se plaignent du coût exorbitant de l’accès au crédit et de l’attitude des banques commerciales qu’elles estiment relever de la prédation. Ces taux d’intérêt, qui tournaient autour d’une moyenne de 18%, pouvaient s’élever jusqu’à 25% avant la loi, indique Business Daily Africa.

En promulguant la Banking (Amendment) Bill, l’équipe d’Uhuru Kenyatta visait à faciliter l’accès des populations au crédit et doper l’activité économique, notamment celle des petites et moyennes entreprises (PME). Et qu’importe si les banquiers protestent, si différents organismes mettent en garde contre les effets pervers de la mesure. Désormais les taux d’intérêt des banques seront plafonnés à 4% au-dessus des taux directeurs de la Banque centrale qui sont actuellement de 9,5%.

Uhuru Kenyatta

Uhuru Kenyatta : « Nous avons appris la leçon.»

L’empire bancaire contre-attaque

Si l’exécutif s’attendait à voir le secteur bancaire et financier se soumettre sans réagir, la suite des événements a montré qu’il s’est largement trompé. En effet, suite à l’entrée en vigueur de la loi, les banques commerciales adoptent un chapelet de mesures de mitigation du risque.

La limitation des taux d’intérêt a un autre effet pervers puisqu’elle incite les banques commerciales à plus prêter de l’argent à l’Etat qu’aux ménages et aux entreprises.

Dans un premier temps, elles se ruent sur les clients réputés « fiables », notamment les grandes entreprises à qui elles offrent plus de facilités de crédit afin de les fidéliser. Dans cette guerre, les grandes banques sont les mieux armées et se taillent la plus grande part du gâteau.

La limitation des taux d’intérêt a un autre effet pervers puisqu’elle incite les banques commerciales à plus prêter de l’argent à l’Etat qu’aux ménages et aux entreprises. Si en décembre 2015, seulement 45,1% des crédits bancaires étaient des obligations de l’Etat, cette proportion est passée à 50,5% actuellement. Selon la Banque centrale, « ces obligations ne sont pas seulement des actifs sécurisés pour les banques commerciales. En effet, ces dernières les considèrent comme des instruments liquides qui interviennent dans le calcul du ratio de liquidité ». Preuve de l’attractivité de la dette publique pour les banques, l’Etat emprunte désormais à 12,2% pour une maturité de 5 ans, contre 13,5% en théorie pour le secteur privé.

Les banques octroient désormais des prêts à maturité plus courte, ce qui augmente le fardeau pesant sur les PME et fait exploser les prêts non performants dans l’économie.

Les PME, cibles principales de la loi, ont ainsi plus de mal à accéder au crédit. En effet, les banques octroient désormais des prêts à maturité plus courte, ce qui augmente le fardeau pesant sur les PME et fait exploser les prêts non performants dans l’économie. En ce qui concerne les épargnants, les banques relèvent leurs commissions sur les dépôts et réduisent les taux d’intérêt accordés aux déposants.

Dans un rapport récent, des économistes du Fonds monétaire international (FMI) analysent les mesures de mitigation adoptées par les banques kényanes et leur impact sur l’activité économique. « La mesure a entrainé un recul significatif des prêts, une hausse des prêts non performants et un changement dans la composition de la structure des prêts avec une redirection du financement vers les grandes entreprises jugées plus sûres, au détriment des PME. Les banques ont également renoncé à offrir des intérêts aux comptes courants afin de préserver leurs marges », estime le document.

« Si elle n’est pas abrogée ou modifiée, cette loi tuera le secteur financier kényan en deux ans ».

Selon le Financial Times, les prêts au secteur privé ne représentent plus que 2,4% du PIB du pays en décembre 2017 contre 24% au milieu de l’année 2014.

Joshua Oigara

Joshua Oigara, numéro un de la Kenya Commercial Bank.

Pour Joshua Oigara, numéro un de la Kenya Commercial Bank (KCB), l’une des plus importantes banques du pays, les bénéfices de sa compagnie en 2017 (287,5 millions USD) auraient connu une croissance à deux chiffres sans la loi limitant les taux d’intérêt. « Si elle n’est pas abrogée ou modifiée, cette loi tuera le secteur financier kényan en deux ans », indique le responsable. Même son de cloche du côté des autres banques dont plus de la moitié estime que la loi a affecté négativement leurs prêts aux PME.

La charge de la Banque centrale

Même du côté de la Banque centrale, des voix s’élèvent pour inviter à tourner la page de cette loi. Dans une publication datant de mars dernier, l’institution se livre à un assaut en règle contre le texte. Elle estime que cette loi sape les fondements mêmes de son indépendance, constitue un obstacle à la conduite de sa politique monétaire et surtout que son maintien constitue un grand risque pour l’atteinte de ses objectifs. « La loi a créé un environnement favorable à l’apparition d’effets pervers dans la mise en oeuvre de la politique monétaire du pays. » Et d’expliquer que la décision de réduire, par exemple, ses taux directeurs de 50 points de base en 2016 devait booster le crédit aux entreprises qui enregistrait un ralentissement. Néanmoins, souligne l’institution, ce ralentissement s’est poursuivi en dépit de sa décision.

« La loi a créé un environnement favorable à l’apparition d’effets pervers dans la mise en oeuvre de la politique monétaire du pays. »

A terme, estime la CBK, les petites banques pourraient être également victimes de la loi. En effet, elles ont vu leur capital s’éroder, en raison de la baisse de leurs bénéfices. Et d’avertir que les difficultés des petites banques peuvent créer un mouvement de frayeur dans toute l’industrie.

Le gouvernement fait amende honorable

Le ministre des Finances du Kenya, Henry Rotich, a noté que la loi, telle qu’elle était appliquée actuellement, n’était pas tenable dans la durée. Cependant, a-t-il poursuivi, l’Etat travaille avec les parlementaires sur les moyens d’empêcher des banquiers « sans scrupules » d’appliquer des taux d’intérêt exorbitants. « Nous devons trouver un équilibre afin que le crédit puisse être octroyé de façon fluide dans notre économie », a-t-il affirmé.

Henry Rotich

Henry Rotich voulait lutter contre des banquiers « sans scrupules ».

Devant les membres du Think Tank Chatham House à Londres, le président Uhuru Kenyatta lui-même bat sa coulpe. « Nous avons appris la leçon. Nous reconnaissons les limites de cette loi. Nous devons l’abroger ou la modifier afin de régler les problèmes que nous avons rencontrés. Surtout venant du secteur financier. »

Aaron Akinocho

C’est l’histoire d’une solution qui crée plus de problèmes qu’elle n’en règle. Septembre 2016, le gouvernement kényan promulgue une loi limitant les taux d’intérêt pratiqués par les banques commerciales. La mesure qui veut permettre de faciliter l’accès au crédit et une plus grande inclusion financière aura exactement l’effet inverse.

Aux origines d’une loi controversée

Quand le gouvernement kényan se décide à limiter les taux d’intérêt des banques commerciales, il entend d’abord mettre en œuvre une promesse de campagne, longtemps ressassée par plusieurs candidats à diverses élections.
En effet, les populations kényanes se plaignent du coût exorbitant de l’accès au crédit et de l’attitude des banques commerciales qu’elles estiment relever de la prédation. Ces taux d’intérêt, qui tournaient autour d’une moyenne de 18%, pouvaient s’élever jusqu’à 25% avant la loi, indique Business Daily Africa.

En promulguant la Banking (Amendment) Bill, l’équipe d’Uhuru Kenyatta visait à faciliter l’accès des populations au crédit et doper l’activité économique, notamment celle des petites et moyennes entreprises (PME). Et qu’importe si les banquiers protestent, si différents organismes mettent en garde contre les effets pervers de la mesure. Désormais les taux d’intérêt des banques seront plafonnés à 4% au-dessus des taux directeurs de la Banque centrale qui sont actuellement de 9,5%.

Uhuru Kenyatta

Uhuru Kenyatta : « Nous avons appris la leçon.»

L’empire bancaire contre-attaque

Si l’exécutif s’attendait à voir le secteur bancaire et financier se soumettre sans réagir, la suite des événements a montré qu’il s’est largement trompé. En effet, suite à l’entrée en vigueur de la loi, les banques commerciales adoptent un chapelet de mesures de mitigation du risque.

La limitation des taux d’intérêt a un autre effet pervers puisqu’elle incite les banques commerciales à plus prêter de l’argent à l’Etat qu’aux ménages et aux entreprises.

Dans un premier temps, elles se ruent sur les clients réputés « fiables », notamment les grandes entreprises à qui elles offrent plus de facilités de crédit afin de les fidéliser. Dans cette guerre, les grandes banques sont les mieux armées et se taillent la plus grande part du gâteau.

La limitation des taux d’intérêt a un autre effet pervers puisqu’elle incite les banques commerciales à plus prêter de l’argent à l’Etat qu’aux ménages et aux entreprises. Si en décembre 2015, seulement 45,1% des crédits bancaires étaient des obligations de l’Etat, cette proportion est passée à 50,5% actuellement. Selon la Banque centrale, « ces obligations ne sont pas seulement des actifs sécurisés pour les banques commerciales. En effet, ces dernières les considèrent comme des instruments liquides qui interviennent dans le calcul du ratio de liquidité ». Preuve de l’attractivité de la dette publique pour les banques, l’Etat emprunte désormais à 12,2% pour une maturité de 5 ans, contre 13,5% en théorie pour le secteur privé.

Les banques octroient désormais des prêts à maturité plus courte, ce qui augmente le fardeau pesant sur les PME et fait exploser les prêts non performants dans l’économie.

Les PME, cibles principales de la loi, ont ainsi plus de mal à accéder au crédit. En effet, les banques octroient désormais des prêts à maturité plus courte, ce qui augmente le fardeau pesant sur les PME et fait exploser les prêts non performants dans l’économie. En ce qui concerne les épargnants, les banques relèvent leurs commissions sur les dépôts et réduisent les taux d’intérêt accordés aux déposants.

Dans un rapport récent, des économistes du Fonds monétaire international (FMI) analysent les mesures de mitigation adoptées par les banques kényanes et leur impact sur l’activité économique. « La mesure a entrainé un recul significatif des prêts, une hausse des prêts non performants et un changement dans la composition de la structure des prêts avec une redirection du financement vers les grandes entreprises jugées plus sûres, au détriment des PME. Les banques ont également renoncé à offrir des intérêts aux comptes courants afin de préserver leurs marges », estime le document.

« Si elle n’est pas abrogée ou modifiée, cette loi tuera le secteur financier kényan en deux ans ».

Selon le Financial Times, les prêts au secteur privé ne représentent plus que 2,4% du PIB du pays en décembre 2017 contre 24% au milieu de l’année 2014.

Joshua Oigara

Joshua Oigara, numéro un de la Kenya Commercial Bank.

Pour Joshua Oigara, numéro un de la Kenya Commercial Bank (KCB), l’une des plus importantes banques du pays, les bénéfices de sa compagnie en 2017 (287,5 millions USD) auraient connu une croissance à deux chiffres sans la loi limitant les taux d’intérêt. « Si elle n’est pas abrogée ou modifiée, cette loi tuera le secteur financier kényan en deux ans », indique le responsable. Même son de cloche du côté des autres banques dont plus de la moitié estime que la loi a affecté négativement leurs prêts aux PME.

La charge de la Banque centrale

Même du côté de la Banque centrale, des voix s’élèvent pour inviter à tourner la page de cette loi. Dans une publication datant de mars dernier, l’institution se livre à un assaut en règle contre le texte. Elle estime que cette loi sape les fondements mêmes de son indépendance, constitue un obstacle à la conduite de sa politique monétaire et surtout que son maintien constitue un grand risque pour l’atteinte de ses objectifs. « La loi a créé un environnement favorable à l’apparition d’effets pervers dans la mise en oeuvre de la politique monétaire du pays. » Et d’expliquer que la décision de réduire, par exemple, ses taux directeurs de 50 points de base en 2016 devait booster le crédit aux entreprises qui enregistrait un ralentissement. Néanmoins, souligne l’institution, ce ralentissement s’est poursuivi en dépit de sa décision.

« La loi a créé un environnement favorable à l’apparition d’effets pervers dans la mise en oeuvre de la politique monétaire du pays. »

A terme, estime la CBK, les petites banques pourraient être également victimes de la loi. En effet, elles ont vu leur capital s’éroder, en raison de la baisse de leurs bénéfices. Et d’avertir que les difficultés des petites banques peuvent créer un mouvement de frayeur dans toute l’industrie.

Le gouvernement fait amende honorable

Le ministre des Finances du Kenya, Henry Rotich, a noté que la loi, telle qu’elle était appliquée actuellement, n’était pas tenable dans la durée. Cependant, a-t-il poursuivi, l’Etat travaille avec les parlementaires sur les moyens d’empêcher des banquiers « sans scrupules » d’appliquer des taux d’intérêt exorbitants. « Nous devons trouver un équilibre afin que le crédit puisse être octroyé de façon fluide dans notre économie », a-t-il affirmé.

Henry Rotich

Henry Rotich voulait lutter contre des banquiers « sans scrupules ».

Devant les membres du Think Tank Chatham House à Londres, le président Uhuru Kenyatta lui-même bat sa coulpe. « Nous avons appris la leçon. Nous reconnaissons les limites de cette loi. Nous devons l’abroger ou la modifier afin de régler les problèmes que nous avons rencontrés. Surtout venant du secteur financier. »

Aaron Akinocho

agenceecofin

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