vendredi 25 septembre 2020
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Platine, palladium, rhodium : « l’Afrique devrait rester dominante » (Afriforesight)

Platine, palladium, rhodium : « l’Afrique devrait rester dominante » (Afriforesight)

Le marché des métaux du groupe du platine (MGP) capte toutes les attentions depuis plusieurs mois. Ces éléments chimiques, qui comprennent le platine lui-même, le palladium ou encore le rhodium, prisés particulièrement par l’industrie automobile, sont aussi rares que précieux. Jason Welz, économiste expert commodities chez Afriforesight, la plus grande firme de prévisions minières en Afrique, s’entretient avec l’Agence Ecofin sur l’actualité des MGP. Au programme, analyse, prévisions, dissection, recommandations aux pays africains, tout pour comprendre pourquoi ces métaux battent les records de prix de l’or.

Agence Ecofin : Le palladium et le platine sont souvent classés parmi les métaux précieux. Qu’est-ce qui explique leur inclusion dans ce groupe de métaux qui comprend également l’or et l’argent?

Jason Welz : Les métaux précieux sont des métaux monétaires dont le stock total sur terre ne peut être augmenté de manière significative – ils sont principalement détenus comme réserve de richesse ou à des fins d’investissement. L’or et l’argent sont les plus évidents en raison de leur utilisation historique comme monnaie.

1Jason Welz

Jason Welz : « L’Afrique est dominante pour le platine et le rhodium, moins pour le palladium.»

Personnellement, je considère le platine comme un hybride entre un métal précieux et destiné à l’investissement, comme l’or, et un métal plus industriel, comme le cuivre. Le prix du platine a tendance à évoluer avec celui de l’or, mais les facteurs de la demande industrielle peuvent également influencer le prix (plus que l’or où les flux d’investissement dominent).

« Les trois métaux du groupe du platine en question ont en commun un facteur clé de la demande : les catalyseurs automobiles (qui représentent environ 40 % de la demande de platine et environ 85 % de la demande de palladium et de rhodium). »

Le palladium, bien qu’ayant également une certaine demande d’investissement et certaines caractéristiques de métal précieux, est bien plus un métal industriel que l’or et même le platine, tout comme le rhodium. L’utilisation industrielle représente la demande de presque tous ces métaux, et les fluctuations de l’activité économique peuvent donc diminuer leur utilité en tant que réserve de valeur ou de monnaie.

AE : Ces trois éléments (le palladium, le platine et le rhodium) font tous partie de la famille des métaux du groupe du platine. Quelle analyse comparative faites-vous de l’évolution de leurs prix respectifs sur le marché au cours de ces derniers mois et années ?

JW : Le palladium et le rhodium ont explosé, depuis quelques années, tandis que le prix du platine stagne. Cela coïncide également avec le scandale du Dieselgate de Volkswagen qui a éclaté en septembre 2015, avec des révélations selon lesquelles la société a utilisé différentes techniques visant à réduire frauduleusement les émissions polluantes (oxyde d’azote et CO2, NDLR) de certains de ses moteurs lors des tests d’homologation.

Cette affaire a entraîné une baisse de la part des voitures diesel sur le marché mondial (en particulier dans l’Union européenne), et ipso facto une augmentation de la part de marché des voitures à essence. Une telle situation a eu pour effet de ralentir la demande de platine et booster la demande de palladium.

Cependant, les incroyables performances du rhodium n’ont rien à voir avec tout cela. Elles ont été soutenues par une plus grande attention portée à la réduction des émissions de NOx (oxydes d’azote, NDLR), pour lesquelles le rhodium est bien plus performant que ses métaux frères (3 à 7 fois plus efficace selon les estimations), ce qui justifie son prix très élevé par rapport aux autres.

AE : Comment une affaire comme le Dieselgate et la baisse connexe de la part de marché des voitures diesel ont-elles pu entraîner des variations de prix sur le marché des métaux du groupe du platine ?

JW : Pour comprendre comment cela a entraîné des mouvements de prix, il faut avoir quelques connaissances de base. Les trois métaux du groupe du platine en question ont en commun un facteur clé de la demande : les catalyseurs automobiles (qui représentent environ 40 % de la demande de platine et environ 85 % de la demande de palladium et de rhodium). Il s’agit de dispositifs montés sur les systèmes d’émission des véhicules afin de convertir les gaz d’échappement toxiques en substances moins nocives (par des réactions chimiques, accélérées par les fortes propriétés catalytiques des MGP). Les normes d’émission se sont progressivement durcies dans le monde entier au cours des dernières décennies (sans qu’on puisse entrevoir la fin) – l’objectif étant non seulement de réduire les gaz à effet de serre responsables du changement climatique, mais aussi (et surtout, ces derniers temps) les émissions de substances toxiques, comme les oxydes d’azote (NOx), qui sont directement nocives pour la santé respiratoire de l’homme.

« L’objectif est non seulement de réduire les gaz à effet de serre responsables du changement climatique, mais aussi les émissions de substances toxiques, comme les oxydes d’azote, qui sont directement nocives pour la santé respiratoire de l’homme.»

Les catalyseurs auto utilisent presque toujours les trois métaux du groupe du platine (MGP) conjointement. Cependant, les voitures diesel ont toujours utilisé des niveaux élevés de platine, car ce dernier a une plus grande durabilité thermique et les gaz d’échappement des moteurs diesel sont plus chauds. Les voitures à essence, ces derniers temps, ont utilisé des proportions bien plus importantes de palladium que de platine, même si celui-ci a déjà été utilisé avec succès dans le passé. Les deux catégories de voitures utilisant des niveaux comparables de rhodium.

2 cours roduim

Les premiers catalyseurs pour automobiles à essence (dans les années 1970) étaient très dominés par le platine, mais les fabricants de catalyseurs ont modifié à deux reprises leurs formules dans le but d’équilibrer les marchés et de réduire les coûts – d’abord en 1989, lorsque le palladium a commencé à être davantage utilisé en raison des prix préférentiels, puis en 2001, lorsque les perturbations de l’approvisionnement en palladium en Russie (et les prix élevés qui en ont résulté) ont entraîné un retour au platine, bien que la tendance se soit inversée depuis.

AE : Pourquoi les prix des métaux du groupe du platine sont-ils sujets à de telles fluctuations ?

JW : La raison pour laquelle les prix des MGP sont soumis à des fluctuations importantes est qu’ils sont tous exploités conjointement dans seulement trois grandes régions du monde. La Russie et l’Amérique du Nord produisent chacune des proportions élevées de palladium, mais peu de platine et de rhodium. La troisième région est l’Afrique australe, où l’Afrique du Sud dispose de proportions différentes des trois métaux, mais qui tendent à être dominés par le platine avec des niveaux de rhodium comparativement élevés.

« Même les prix élevés du rhodium et du palladium n’ont pas réussi à encourager une réponse de l’offre sud-africaine par crainte d’une baisse drastique des prix du platine. »

En dehors de l’Afrique du Sud, le Zimbabwe produit de faibles niveaux de rhodium et des proportions légèrement plus élevées de platine par rapport au palladium. La forte augmentation de la demande de palladium (due au Dieselgate et au renforcement des normes d’émission) n’a pas été suivie d’une réponse de l’offre dans les régions à forte teneur en palladium, car les ressources viables sont rares – alors qu’en Afrique du Sud, où les ressources sont abondantes, la faiblesse du prix du platine a découragé une augmentation importante de la production de palladium. Même les prix élevés du rhodium et du palladium n’ont pas réussi à encourager une réponse de l’offre sud-africaine par crainte d’une baisse drastique des prix du platine. Les investissements au Zimbabwe se heurtent aux difficultés politiques et économiques du pays.

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(Graphe : ratio de métaux du groupe du platine)

Cette concentration des ressources mondiales rend les marchés des métaux du groupe du platine très sensibles. Par exemple, les problèmes énergétiques en cours en Afrique du Sud (qui entravent quelque peu la production) ont contribué à la hausse des prix du palladium et du rhodium, en particulier. Cela a un impact très important sur les marchés du rhodium, car la nation arc-en-ciel est de loin le producteur dominant et le marché est relativement étroit avec des stocks limités. Il en est de même pour le palladium, car l’offre est également extrêmement serrée sur ce marché, bien que l’Afrique du Sud ne produise pas une aussi grande proportion de l’offre mondiale.

« Cela a un impact très important sur les marchés du rhodium, car la nation arc-en-ciel est de loin le producteur dominant et le marché est relativement étroit avec des stocks limités.»

Les prix du platine n’en profitent pas beaucoup, cependant (malgré le statut de leader de la production mondiale), car le marché est beaucoup moins tendu et il existe des stocks de surface abondants pour alimenter la demande industrielle.

AE : Si son prix est encore largement inférieur à celui du rhodium, le palladium attire toutes les attentions depuis plusieurs mois. Pensez-vous que la tendance haussière de ce métal, dont le marché est déficitaire depuis plusieurs années va durer encore longtemps ?

JW : Le durcissement des normes d’émission et la reprise attendue des ventes de voitures devraient continuer à stimuler sensiblement la demande, tandis que l’offre devrait rester relativement stagnante dans les prochaines années. Cela devrait maintenir une pression à la hausse sur le prix à l’avenir, à moins qu’il n’y ait un changement structurel de la demande.

Comme dit tantôt, le palladium a été remplacé par le platine dans les catalyseurs automobiles des véhicules à essence dans le passé et cela représente la plus grande menace pour la poursuite de l’augmentation des prix. Toutefois, la technologie de traitement des émissions a considérablement progressé depuis le dernier changement similaire et les constructeurs ont clairement indiqué qu’il ne s’agit pas d’un processus simple et direct. Il faut noter que la plupart des budgets de R&D des constructeurs automobiles sont liés au développement de la technologie des véhicules électriques.

L’écart de prix élevé, s’il favorise la substitution, ne risque pas de forcer à lui seul le changement, à moins que les prix du palladium ne soient beaucoup plus élevés, car ils ne représentent encore qu’une petite partie du coût total de fabrication. En outre, en étant la première entreprise à effectuer le changement, vous encourez des frais (ainsi que certains avantages en termes de prix, bien entendu), mais vous aideriez vos concurrents en affaiblissant les prix du palladium – et ces concurrents n’auraient pas fait les mêmes dépenses.

Selon les données de Johnson Matthey, le palladium est constamment déficitaire depuis 2012, les estimations indiquant que les stocks disponibles diminuent pour atteindre des niveaux ‘’dangereux’’ (la pénurie, NDLR). Nous pensons que ce sera le principal facteur de substitution qui commencera à se produire, dans une certaine mesure, avant la fin de 2020 (dans les véhicules diesel, où les charges de palladium sont déjà faibles, ainsi que dans les gros véhicules à essence dont les moteurs tournent plus lentement, ce qui réduit le risque que le catalyseur se dégrade au-delà de son efficacité et oblige à un rappel).

« En conséquence, nous nous attendons (si ce n’est pas cette année, alors définitivement en 2021) à ce que les prix du palladium et du platine commencent à converger dès qu’un grand utilisateur final annoncera un succès même limité en termes de substitution des deux métaux.»

En conséquence, nous nous attendons (si ce n’est pas cette année, alors définitivement en 2021) à ce que les prix du palladium et du platine commencent à converger dès qu’un grand utilisateur final annoncera un succès même limité en termes de substitution des deux métaux.

AE : L’Afrique est le leader mondial de la production des métaux du groupe du platine. Quelle est la part réelle du continent dans l’offre mondiale de platine, de palladium et de rhodium ? Cette part va-t-elle augmenter ?

JW : Cela dépend si vous incluez ou non l’approvisionnement recyclé, et une évaluation globale d’une mesure agrégée de MGP comme 3E (platine, palladium et rhodium), 4E (3E + or) ou 6E (4E + ruthénium et osmium peu connus) ne communique pas une statistique très utile, car ils ont tous des valeurs différentes. Une once de platine n’est pas aussi utile à un pays producteur que l’extraction d’une once de rhodium, par exemple. Voici les statistiques de 2018 :

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L’Afrique (en particulier l’Afrique du Sud) est dominante pour le platine et le rhodium, mais moins pour le palladium. Au cours des prochaines années, la part du continent dans l’offre de minerais devrait continuer à augmenter grâce au développement de nouveaux projets au Zimbabwe et en Afrique du Sud. Toutefois, de grands projets russes devraient être mis en service en 2023/24, ce qui devrait renverser quelque peu la tendance. Cependant, l’Afrique devrait rester dominante.

AE : Comment des pays comme l’Afrique du Sud et le Zimbabwe peuvent-ils profiter de la hausse des prix de ces métaux pour stimuler leur économie ?

JW : En encourageant la poursuite des investissements dans le secteur grâce à une réglementation minière stable et efficace. Les deux pays ont du travail à faire à cet égard. À court terme, il peut sembler intéressant de taxer davantage les sociétés minières, mais à long terme, cela ne fera que déplacer l’activité vers d’autres régions et se traduira par une baisse des contributions économiques. Il est toutefois possible d’augmenter les redevances dans le secteur des MGP, en particulier, car il reste difficile (mais pas impossible) de trouver d’autres régions où exploiter d’importants volumes de platine et de rhodium.

Les codes miniers doivent également veiller à ce que les communautés qui entourent les mines en retirent des avantages économiques et à ce que des investissements puissent être réalisés pour assurer leurs moyens de subsistance, même après la fermeture de la mine, car la vie de ces communautés est souvent affectée négativement par les opérations minières (sous forme de pollution, etc.).

Une piste que les gouvernements devraient, selon moi, explorer plus en détail, serait d’investir dans la recherche visant à remplacer le palladium dans les applications industrielles (y compris, mais sans s’y limiter, les catalyseurs automobiles), car cela profiterait à l’Afrique du Sud et au Zimbabwe, au détriment de l’Amérique du Nord et de la Russie, en cas de succès.

AE : Ces Etats ont-ils suffisamment de moyens pour investir dans ce type de recherche ?

JW : Je ne peux pas parler de la situation du Zimbabwe, mais en Afrique du Sud, il existe une solide structure de financement de la recherche, dirigée par la National Research Foundation (NRF). Elle a été créée en tant qu’agence gouvernementale indépendante pour promouvoir et soutenir la recherche par le financement, le développement des ressources humaines et la fourniture des installations nécessaires, afin de faciliter la création de connaissances, l’innovation et le développement dans tous les domaines de la science et de la technologie. Bien que le budget de la recherche ne soit pas énorme par rapport à celui des autres grands pays au monde, la NRF reçoit environ 1 milliard de rands par an du gouvernement et dépense beaucoup en subventions et bourses de recherche. Si 10 % de ce montant était consacré à la recherche sur les piles à combustible, par exemple, ce serait considérable (le Bureau américain de la technologie des piles à combustible, par exemple, a dépensé 30 millions de dollars en 2017 pour la R&D (environ 400 millions de rands, avec un investissement total de 98 millions de dollars dans la R&D sur les technologies d’hydrogène et des piles à combustible en 2017).

« La NRF reçoit environ 1 milliard de rands par an du gouvernement et dépense beaucoup en subventions et bourses de recherche. Si 10 % de ce montant était consacré à la recherche sur les piles à combustible, par exemple, ce serait considérable.»

Le pays dispose d’une grande expertise en matière de recherche sur les piles à combustible (qui utilisent généralement le platine comme catalyseur), ainsi que de chercheurs de renommée internationale dans toute une série de domaines, qui pourraient éventuellement travailler au développement de nouvelles technologies contenant des MGP si les incitations économiques et le financement adéquats étaient mis en place. Je proposerais que le budget de la NRF soit davantage ciblé sur la recherche qui bénéficierait directement à l’économie sud-africaine à long terme, telle que la technologie qui contribuerait (si elle était commercialisée) à la demande de ressources minérales sud-africaines, comme les MGP, le chrome, le fer, le manganèse, etc.

AE : En Afrique du Sud, le secteur minier se porte mal depuis plusieurs années. La crise a pris une autre dimension avec les problèmes énergétiques qui entravent l’industrie minière. Comment le pays peut-il se sortir de cette mauvaise passe ?

JW : Permettre aux mines de produire autant d’électricité qu’elles le souhaitent – c’est ce vers quoi semble tendre le gouvernement sud-africain. Cependant, les récents délestages en Afrique du Sud en décembre ont en fait coïncidé avec des gains dans les stocks miniers, la hausse des prix due aux craintes de perturbation de l’approvisionnement ayant compensé les perturbations de la production ressenties à la mine. Toutefois, il n’est pas garanti que ce soit le cas à l’avenir – en particulier si la demande commence à fléchir.

L’Afrique du Sud est également riche en régions sous-explorées. La modification du code minier pour rendre l’exploration moins onéreuse d’un point de vue administratif (ainsi que l’amélioration de l’efficacité des organes gouvernementaux chargés de faciliter la délivrance de ces licences) serait une étape importante pour raviver l’intérêt pour les nouveaux projets dans le pays.

AE : Au Zimbabwe, depuis le changement de régime, le nouveau gouvernement s’efforce d’attirer de nouveaux investisseurs dans son secteur minier, en particulier dans le secteur du platine. Que pensez-vous de l’environnement minier du pays ? Comment le gouvernement peut-il regagner la confiance des investisseurs ?

JW : C’est difficile. Alors que le pays dispose de nombreuses ressources minérales inexploitées, la situation économique et l’histoire de l’appropriation dans le pays ont rendu les investisseurs incroyablement prudents. En outre, la pénurie de devises (et le fait que le gouvernement n’ait pas, par le passé, versé aux entreprises la totalité de leurs gains en devises) a entraîné des problèmes opérationnels dans diverses mines, ce qui a davantage réduit l’attrait pour les investisseurs.

Le gouvernement doit s’engager à mettre en œuvre les actions qu’il a promises dans le passé, afin de renforcer la crédibilité internationale et d’encourager les investissements, dont le pays a désespérément besoin.

agenceecofin

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